‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 24 sur 68 · L.-L. DHURMER · texte numérisé non relu

L.-L. DHURMER

f^E jeune et rare artiste est un intellectuel au bon sens du ^ mot. Il veut une peinture qui signifie quelque chose, qui corresponde à l'état d'âme des êtres qu'il représente, qui évoque aussi une pensée chez celui qui la regarde. Telle la Notre-Dame de Penmarch et ses beaux portraits de Rodenbach et de Loti.

Cette façon de comprendre l'interprétation des individus et des choses n'est point faite pour nous déplaire. Dans cette conception de Vie universelle où l'Art est d'accord avec la Science, les choses vivent à l'égal des gens et des animaux; des feuilles mortes sur le sol valent des morts sur le champ de bataille. Et, partant du pied gauche, dans cette voie, Dhurmer affirme sa conception en des aphorismes à lui : l'œil vaut une forêt; le peintre doit connaître assez son métier pour ne pas le montrer; à ce compte, il deviendra un artiste. Holbein et tant d'autres sont mieux que des peintres, puisque la « facture » apparente chez eux est subordonnée à la Pensée.

Si l'on objecte au jeune maître qu'avec la Pensée, en peinture, on risque d'arriver au rébus, il vous répond que le peintre devra donnera chaque objet de sa composition une forme réelle, quitte à transporter les tons qui, eux, sont toujours relatifs, l'Idéal n'ayant rien à voir avec la convention.

Tout cela est de la métaphysique, dira-t-on.

Oui, mais le champ de l'Art est assez vaste pour contenir les théories les plus opposées et elles méritent toutes d'être étudiées et ne doivent pas être rejetées sans examen, de parti pris.

La « facture » un peu sombre de Dhurmer s'explique, d'ailleurs en dehors de ses théories, par les premiers spectacles qui l'ont frappé au moment où son esprit s'est ouvert aux con-

ceptions d'art. Il habita tout jeune le Midi, et de ces contrées au soleil aveuglant, il n'aima que les soirs, — les beaux soirs mystérieux, où, dans l'azur profond du ciel semé d'étoiles, la lune douce et sereine, au milieu des lourds silences, monte doucement. La Nuit, le trouble de la nuit eurent sur lui une plus forte action que la lumière. C'est là que cet amoureux de Tanit connut son rêve de lire entre les choses, comme on lit entre les lignes. Chaque objet dans la Nature n'a-t-il pas un sens caché qu'il est du devoir du peintre de fixer? Selon lui, donner un corps à un rêve est l'équivalent de l'affirmation d'une réalité.

Dans ces conditions, jugez de quel air il écouta deux voyageurs assis dans le même compartiment que le sien — le train allait d'Antibes à Cannes; — ils causaient peinture.

Le premier dit au second :

— En peinture, il n'y a que l'exactitude — un peintre doit peindre exactement tout ce qu'il a devant lui. Voyez Meissonier! Aussi est-il notre plus grand artiste!

— Vous avez raison, répondit le second, Léonard de Vinci a cherché autre chose, lui — il n'a trouvé qu'un sourire, et puis après?...

Dhurmcr ouvrit la portière du wagon en marche et s'élança sur la voie, au risque de se casser le cou!

Georges de Dramard.

GEORGES DE DRAMARD

e décor représente la Galerie des Machines avec, au milieu,

J^j son féerique jardin. C'est le matin, avant l'ouverture des portes. Dans la salle de peinture attenante aux objets d'art, un groupe de messieurs sérieux, membres d'une commission, cela se voit tout de suite, emboîtent le pas de Georges de Dramard : parmi eux, je reconnais quelques figures d'artistes, et le gros dos solide de Bouguereau.

De Dramard, le plus aimable des peintres, la tête légèrement inclinée, tel Alexandre le Grand après son bain malencontreux dans le Cydnus d'où, il sortit avec un torticolis devenu obligatoire pour ses courtisans, — de Dramard, conciliant et doux, s'arrête de temps en temps devant une toile. Il se retourne vers le groupe suiveur et parle. On lui répond; puis un silence s'établit, et bientôt parapluies, cannes ou mains se lèvent.

On vote.

C'est la Société française des amis des Arts, fondée par de Dramard qui fait ses acquisitions annuelles, — 70 ou 80 tableaux et sculptures chaque fois, — et cela depuis treize ans.

Un encouragement artistique doublé d'une bonne action.

Il ne faut pas croire que ce soit la seule entreprise qu'ait imaginée et amenée à bonne fin ce peintre humanitaire au bénéfice de ses collègues. Ceux-ci lui sont encore redevables des moyens qu'il employa pour répandre leurs œuvres et propager leur talent. Il organisa, pour cet objet, des expositions à Toulouse, Barcelone, Moscou, Saint-Pétersbourg, — le produit des entrées de cette dernière fut abandonné à la Croix-Rouge, — à Munich. Sans compter la réunion des œuvres dues aux pinceau, ciseau, pastel des membres du Volney, dont de Dramard fut huit années président, œuvres dans lesquelles figurent, hélas!

les inévitables navets des amateurs membres du cercle.... On n'est pas parfait !

Mais à parler de ce qu'il a fait pour les autres, j'omets de vous entretenir de ses toiles, de sa vie de peintre.

Je crois me rappeler que c'est quelque temps après la guerre qu'il s'adonna définitivement à l'Art où le portaient ses goûts.

Il eut Bonnat pour maître et se ressentit de l'enseignement sérieux qu'il en reçut. Le Vœu de Louis XII, la Mort de Brunehaut, la Femme du Pêcheur, qui appartient au grand-duc Serge, furent accueillis avec succès par le public parisien et la critique dont les piqûres, cependant, sont quelquefois cuisantes.

Il faut le dire aussi : de Dramard travaille sans relâche. Ses loisirs sont consacrés à ces œuvres nombreuses dont je n'ai cité que quelques-unes et à des devoirs de mondanité auxquels son éducation l'empêche d'échapper.

Ancien lieutenant sous les ordres du général Saussier pendant la guerre de 1870, une fois entré dans la vie civile, il a su conquérir la reconnaissance de ses concitoyens et faire mentir le proverbe : « Nul n'est prophète en son pays ». Conseiller municipal — car il est aussi conseiller municipal — il a organisé les fêtes et les régates de Cabourg, qu'on peut compter parmi les attractions les plus courues de la plage normande.

Georges de Dramard n'a pas d'ennemis !

J.-E. Dufeu.

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