‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 25 sur 68 · J.-E. DUFEU · texte numérisé non relu

J.-E. DUFEU

Dufeu n'est pas hors concours et, certes, il mourra dans l'impénitence finale! Que ceux qui, bonnes âmes, seraient tentés de le plaindre, ne se mettent point en frais de compassion. Le maître a plus qu'il ne faut pour se consoler : sa conscience de loyal artiste d'abord et celle-ci, par modestie, ne lui suffiraitelle pas, qu'il trouverait, par surcroît, d'autres soutiens : la proclamation de son noble talent par des peintres illustres tels que Daubigny, Corot, Daumier, Courbet, Vollon, Ribot, Chaintreuil qui furent ses amis et de qui la précieuse correspondance témoigne l'estime où ces maîtres tenaient son œuvre et son caractère.

Il n'y a pas longtemps encore, en 1897, Cormon, qui présidait le jury d'admission du Salon de cette même année, s'honora, une fois de pius, en tâchant à faire recevoir cette fougueuse composition qui avait pour titre : la Part du Capitaine. Mais ses efforts furent vains. Le Journal, heureusement, se trouva là, pour rendre justice à l'artiste et exposa son tableau, ce qui fut la seule victorieuse réponse qu'on pouvait faire au jury.

La philosophie de Dufeu ne va pas d'ailleurs sans quelque fatalisme. Fataliste il est, en effet, et à la manière des Orientaux dont il descend en droite lignée. Son père était né à Smyrne, sa mère, sœur du célèbre poète Agoub, à Damas : naturalisés tous les deux français, ils quittèrent le Levant pour s'installer définitivement à Marseille où naquit Dufeu. Un goût prononcé pour les arts et la ruine imprévue de ses parents en firent le maître peintre que l'on sait dans l'œuvre de qui, à côté d'une fougue communicative et d'une certaine violence de mouvement, apparaissent souvent la grâce et le charme du geste, qui, pour si opposés qu'ils soient aux brutalités où ils se mêlent, n'en donnent pas moins une vie de réalité intensive à des compositions, qu'au premier abord on jugerait exécutées par un romantique exaspéré!

Je ne vois guère, en peinture, que Delacroix, et, en sculpture, que Rude qui puissent donner l'idée de la manière héroïque de celui qui nous occupe.

« J'ai frappé hier à la porte de vos chefs-d'œuvre, lui écrivait en 1870 Barbey d'Aurevilly, — elle ne s'est point ouverte. Je vous conduisais un jeune homme (*) dont f avais enflammé la curiosité en lui parlant de vos tableaux. »

Je n'entreprendrai pas, en esquissant cette silhouette, de parler de l'œuvre si nombreuse de Dufeu graveur à l'eau-forte, peintre d'épopée ou paysagiste pour qui Venise — cette fleur d'Orient transplantée en Europe — fut l'occasion de toiles qu'on s'arrachera un jour lorsque celui qui les a peintes ne sera plus.

Pendant près de quarante années Dufeu vécut clans la compagnie des peintres, de ceux naturellement avec lesquels ne frayaient ni Cabanel, ni Delaroche, ni Horace Vernet. Les souvenirs qu'il a conservés de ses fières et amicales relations avec ceux que j'ai cités plus haut formeraient de bien curieux mémoires. N'est-ce pas à lui que Corot dit un jour, la pipette entre les dents :

— L'atelier d'un artiste doit être divisé en deux parties. Dans l'une la science, la volonté, le travail... dans l'autre, un peu de folie!

Cependant je veux retenir de ces notes prises au courant de la vie de tous les jours ces quelques lignes où se trouve, peint par lui-même, un des plus personnels et des plus vigoureux maîtres de notre temps : Daumier.

Un soir, quai d'Anjou, on se trouvait à table chez Daubigny. Pour la première fois, Dufeu y rencontrait Daumier. Celui-ci depuis le commencement du dîner regardait avec persistance le jeune Dufeu.

Tout à coup, n'y tenant plus :

— Daubigny m'a dit que vous êtes d'origine égyptienne. N'auriez-vous pas entendu parler d'un Egyptien poète de grand talent, Agoub, mon ami quand j'étais là-bas? Vous me le rappelez par une singulière analogie physique : il était fort laid!

Dufeu répondit en souriant :

— C'était mon oncle !

— Alors, vous êtes le fils de la petite Adèle dont j'ai été le danseur...?

Et à ce souvenir naïf, des larmes montèrent aux yeux du grand artiste.

Dufeu conduisit, le lendemain, Daumier chez sa mère : celleci ne le reconnut pas, mais elle n'en laissa rien voir.

(*) Il s'agit ici de mon éminent confrère et ami Louis de Fourcaud.

Marie Forget.

S I L II 0 UE T T E S D A RTI S T E S .

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