‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 26 sur 68 · MARIE FORGET · texte numérisé non relu

MARIE FORGET

« ... Jeune fille, c'est au Louvre que f ai passé mes plus belles heures. Pauvre, je me trouvais riche parmi toutes ces richesses de V Art : et, de fait, n'est-on pas riche comme une reine quand on habite le Louvre huit heures durant, tous les joues?

« Depuis j'ai toujours gardé une tendresse pour le vieux musée : lorsqu'une tristesse traverse ma vie, je vais au Louvre pour y chercher un apaisement , comme je vais à l'église pour prier. ... »

Ne vous semble-t-il pas que celle qui a écrit ces lignes, adressées à un ami et tombées par hasard sous mes veux, est en tous points digne de la noble origine dont elle a raison de se réclamer? Marie Forget est, en effet, par sa trisaïeule, l'arrièrepetite -fille du plus grand maître, avec Poussin, de l'Ecole française, d'Eustache Lesueur, le superbe peintre de la Vie de saint Bruno.

J'avais déjà remarqué, dans grand nombre de portraits peints par cette intéressante jeune femme, dont j'ignorais alors l'ascendance, un certain air de solennité qui impose, un respect de soi où la dignité du modèle aimable ou sérieux serait comme le reflet d'une époque moins troublée que la nôtre, d'une époque dont les contemporains vivraient dans la tranquillité d'une conscience en repos.

Cette impression s'affirma davantage en regardant dans le Salon des Lettres, à l'Hôtel de Ville, au centre des quatre panneaux qui lui ont été confiés, les images de belle allure, de facture solide, évoquant Descartes, Molière, Victor Hugo et Michelet dans une simple et définitive apothéose. On est touché par la sérénité du regard de ces grands hommes !

Les peintres d'âmes sont si rares! On les compte ceux qui, pour arriver à la ressemblance, n'empruntant que juste ce qu'il faut de la tangibilité des traits, réservent tout leur effort à la recherche de la vie cérébrale de leur modèle pour faire entrevoir l'état coutumier de leur esprit.

Marie Forget, depuis quelque temps, paraît abandonner Le portrait pour la peinture murale. Après d'importantes toiles achetées par l'État, telles le Noli me tangere, la Vierge et VEnfant, Sainte Cécile morte, on peut voir d'elle des panneaux décoratifs d'un effet heureux, d'un coloris fin et d'une ingénieuse composition. Déjà les Gobelins avaient mis à contribution ce talenl souple en lui demandant deux peintures pour servir de modèle à des tapisseries. Est-ce à cette dernière formule que s'arrêtera cette sincère et aimable artiste de qui l'esprit élevé, le cœur large, le talent incontesté sont voués passionnément au culte de l'Art?

Ses différents maîtres, le toujours brillant Carolus-Duran, le regretté Philippe Parrot et l'humaniste Ferdinand Humbert dont on attend, avec impatience, la fresque au Panthéon, ont pu être fiers de leur élève.

Je peinerais fort Marie Forget si, parlant d'elle, j'oubliais de citer le nom de celle qui fut son amie et qui restera son éternel regret, la pauvre Polly, la belle et bonne chienne caniche qu'elle sauva de l'incendie de son atelier, au péril de sa propre vie, sacrifiant le reste aux flammes, mais qu'elle ne put, plus tard, arracher à la mort.

Cependant Polly vivra dans la mémoire des hommes, sa maîtresse n'a-t-elle pas demandé que, sur son tombeau, aux pieds de sa statue couchée, figure la douce Polly, dont l'image à jamais fixée dans le marbre perpétuera le témoignage d'une fidélité réciproque1.

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Emile Foubert.

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