PAUL GERVAIS
Encore un qui est né à Toulouse!
Un cadet de Gascogne!
Il en pleut !
Son père, établi orfèvre proche du Capitole, l'envoya dès sa plus tendre enfance suivre les cours de dessin, car tout Toulousain qui se respecte est obligé d'avoir un fils ou tout au moins quelqu'un des siens soit à l'Ecole des beaux-arts, soit au Conservatoire de musique.
De cette tradition n'allez pas induire que la population toulousaine soit folle des arts. Ce serait une grave erreur.
Mais elle a une autre raison.
C'est le tambour!
Ici une explication s'impose.
Il est à Toulouse une coutume ancienne — elle remonte à la fondation de l'École par le chevalier de Rivalz au temps de Louis XIV — qui gratifie d'un roulement de tambour tout élève ayant obtenu un prix, un accessit de dessin, de peinture, de musique.
C'était peu coûteux, mais en revanche cela faisait du bruit, et faire du bruit — Alphonse Daudet ne nous l'a-t-il pas appris? — est une des conditions du bonheur chez les méridionaux qui sont tous des fen de brù, comme l'écrit mon subtil confrère Gabriel Mourey.
Aujourd'hui encore, le tambour de ville, en vêtements de fête, accompagné du portier du Conservatoire et de sa femme, tous trois pompeusement montés dans un landau, viennent annoncer
aux parents la victoire de leur enfant. La peau d'âne retentit des ras et des fias les plus nourris, les plus sonores, secouant, à les casser, les vitres du quartier, calme et silencieux en temps ordinaire, et pimentant la vanité des parents.
Les voisins, sortis sur le pas de leur porte, regardent d'un œil d'envie la famille du lauréat, gonflée d'orgueil : celle-ci offre aux trois porteurs de la bonne nouvelle une rasade de vin — et du meilleur. Aussi, le soir venu, les messagers de gloire, après autant de libations que de roulements, rentrent-ils parfaitement ivres chez eux, ceci, par aggravation, se passant au mois d'août.
C'est, à n'en pas douter, à cette simple, bruyante et familiale coutume que nous devons Falguière, Mercié, Jean-Paul Laurens, Benjamin Constant, Marquest, Salvayre et tant d'autres.
Sans le tambour, certainement, l'aimable Gailhard ne serait pas directeur de l'Académie nationale de musique, ni Paul Vidal son chef d'orchestre.
Gervais père connut, lui aussi, les joies de l'aubade : il n'hésita pas à envoyer Paul à Paris. Mais, à l'Ecole des Beaux-Arts, le jeune homme s'aperçut qu'il ne savait rien — malgré le certificat du tambour! Après cinq années d'études chez Gérôme, échec complet au prix de Rome.
Ah! ils étaient loin les triomphes de Toulouse!
Mais, la même année, il expose deux femmes nues d'une réelle valeur. L'année d'après, mieux inspiré, plus maître de lui, il obtient le prix du Salon avec ses si intéressantes Saintes-Marie de Provence. Cette fois, Gervais entend vaguement le roulement de la caisse : Albert Wolf tenait les baguettes.
Puis arrive la série heureuse des succès.
Parmi ses œuvres, celle à laquelle il tient le plus, c'est : Titania embrassant Bottom, au grand scandale de ses nymphes et du... public, Bottom lui-même, qui n'a pas compris!
Mais la Légion d'honneur l'a vengé.
Henri Gervex.