‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 29 sur 68 · HENRI GERVEX · texte numérisé non relu

HENRI GERVEX

Deux toiles de sujets différents — oh! combien! — se détachent en traits lumineux de l'œuvre bien touffue, cependant, d'Henri Gervex : les Premières Communiantes, d'un charme si profond, d'une facture si belle en sa sobriété, d'un sentiment religieux si exquis, — symphonie en blanc... mineur, disait Préault, — et l'autre, Roi la, où le corps adorablement nu de la jeune fille, endormie sur le lit, s'éclaire des rayons de l'aurore entrant, roses et frémissants, par la fenêtre ouverte à laquelle, debout, se tient Rolla, résolu, jetant un dernier regard sur la délicate beauté de sa compagne de nuit.

Ces deux tableaux ont dérobé pendant quelque temps l'attention du public au détriment des autres œuvres de ce jeune et vibrant maître : Prudhomme, l'immortel idiot, a trouvé qu'il s'était fait remarquer trop tôt. Peu lui importe que le peintre soit égal à lui-même dans son plafond de la Salle des Mariages de la mairie des Buttes-Chaumont, — objet du premier concours organisé par la Ville de Paris, ou Lévy et Besnard se mirent sur les rangs, — que les mêmes qualités de sincérité et de facture délicate se retrouvent encore dans son tableau du Luxembourg, le Jury aie Salon, et dans d'autres œuvres décoratives à l'Hôtel de Ville et, hier, au nouvel Opéra-Comique, sans compter tant de portraits délicats et charmants, Prudhomme lui jette toujours Rolla et les Communiantes dans les jambes. C'est sa faute aussi, il ne devait pas avoir du talent si vite!

Et cependant ce fameux Rolla fut refusé au Salon — son auteur étant hors concours! — sous prétexte d'immoralité! Tranquillisez-vous, les jurys se sont rattrapés depuis !

M. Turquet, à qui, hélas! étaient confiés les destins des Beaux- Arts, cria comme un beau diable, — il en est même entré dans les ordres, par la suite.

Parmi les jurés, un seul, Hébert, insista pour l'acceptation quand même de l'œuvre ;~on fut implacable.

Le tableau réintégra l'atelier, d'où il était sorti, et y fut exposé. Alors commença un pèlerinage du Tout-Paris, curieux de voir l'objet de ce beau scandale. La princesse Mathilde, la bonne princesse des Goncourt, fit sa visite comme les autres, et son âme d'artiste demeura confondue de la sévérité des peintres et des pruderies de l'Administration.

Gervex, d'ailleurs, eut à subir toutes les appréciations. Son œuvre, révolutionnaire, sans qu'il y entendît malice, lui fut une utile leçon.

Il raconte, gaiement, encore aujourd'hui, un incident bien amusant, qui marqua ces visites. Un jour il voit arriver Manet et Alfred Stevens, deux grands peintres, devant lesquels s'inclinaient son hésitante jeunesse et sa modestie.

— Superbe! dit l'un.

— Beau dessin! fait l'autre.

Et ensemble :

— Mon cher, vous avez déjà beaucoup de talent.

Les maîtres, à peine partis, un ami monte à son tour et entre dans l'atelier.

— Je viens voir ton fameux Rolla. Mais, à propos, est-ce que tu connais les deux types qui descendent de chez toi?

— Oui. C'est Manet et Stevens.

— Eh bien! mon vieux, ils t'arrangent bien!... En les croisant dans l'escalier, je les ai entendus parler. Le plus petit disait au plus grand :

— C'est très mauvais, cette machine-là. Ce pauvre garçon ne se doute pas de ce que c'est que la peinture.

Savez-vous ce qu'est devenue cette œuvre impudique, cette honte?

L'État l'a achetée pour un musée de province!!!

René Gilbert.

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