‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 30 sur 68 · RENÉ GILBERT · texte numérisé non relu

RENÉ GILBERT

René Gilbert, le beau Gilbert, comme rappellent encore ses camarades, un des rares Parisiens de troisième génération, passe par l'École des Beaux-Arts — atelier Gabanel — envoie aux divers Salons la Teinturerie des Gobelins, Un Aquafortiste, peintures où s'affirme déjà la puissance de sa palette, puis ce Ravaudeur de tapis, pastel qui fait merveille au Luxembourg et, tout à coup, devient le peintre attitré, disputé, des femmes les plus élégantes, les plus nobles, les plus riches, le peintre aussi de leurs chères et mignonnes progénitures?

Car il n'y a pas à dire mon bel ami, — comme écrirait Sarcey — • les mamans ne voient que par lui. Inutile de leur proposer un autre artiste pour le portrait de Jean, d'Etienne ou de Germaine : elles réclament toutes Gilbert.

Il est maintenant la joie des parents et la tranquillité des enfants — pendant les séances, du moins î

Son père, le graveur émérite, a fait sa première éducation d'art; pour le reste, le petit a marché tout seul. Une idée a suffi à sa fortune.

Après le retentissant succès qui accueillit le Ravaudeur, il songea, un des premiers, à ressusciter la mode du portrait au pastel — triomphant le siècle dernier — mais dépossédé brutalement de sa royauté par la Révolution, décapité, pour ainsi dire, comme un vulgaire Capet, et rejeté ensuite aux Attiques des musées du bon roi Louis-Philippe.

Beaucoup par lui, pendant la troisième République, ledit Pastel a reconquis sa couronne. Aujourd'hui, les pastellistes ne se comptent plus. Pour mettre un peu d'ordre, on a fondé, non sans raison, une Société des Pastellistes. Grâce à d'autres, le crayon de couleur a étendu son empire, et, du domaine du visage

humain, où il semblait à jamais limité, il a conquis les paysages, les marines, les tableaux de genre.

Mais pour asseoir la restauration du portrait qui fait, de Latour, à l'heure présente, un père Gigogne, entouré de pas mal de bâtards, Gilbert, malgré son ingénieuse virtuosité, n'y serait pas parvenu tout seul, s'il n'avait eu la bonne chance de rencontrer, dès le début, le parrainage indispensable, à l'époque où nous vivons, de la haute finance, qui l'a pris sous sa protection.

Après les premiers portraits de femmes de la maison de Rothschild sont venus ceux des maris, puis ceux des enfants. Il était lancé! Toute la Banque et l'Industrie, dans ce qu'elles comptent de plus aimable du côté féminin, y a passé. Puis, ç'a été le tour des grandes dames de la naissance, si bien que le jeune maître n'y suffit plus.

Entre temps, il reprend sa palette pour aller aux Abattoirs, où le peintre oublie l'art aimable.

Là, dans le décor, tout est rouge; le sang chaud des victimes coule en ruisseaux, d'où monte une odeur tiède et fade; il s'éclabousse aux bras musculeux des bouchers, avec, à côté de cette expression de la force brutale dans sa puissance de carnage, le spectacle lamentable et quelque peu écœurant de pauvres filles phtisiques, ou de jeunes hommes hâves, décharnés, buvant, d'un trait avide, le liquide épais et pourpre, chaud encore de la vie de la bête égorgée, qui leur rendra la santé... peut-être.

Mais l'artiste réconforté à cette rude et trop réelle vision, belle dans son horreur même, s'en va à son atelier frotter d'un crayon léger la frimousse blanche et rose de quelque baby bien portant et causeur.

— Pourquoi, lui disait l'autre jour le petit S..., fatigué d'une pose trop longtemps silencieuse, pourquoi, monsieur Gilbert, que tu fais mon portrait avec de la poudre de fleurs?

Victor Gilbert.

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