‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 3 sur 68 · JOSEPH BAIL · texte numérisé non relu

JOSEPH BAIL

La tête d'un huguenot jeune peinte par le Tintoret; et de fait, dans la pâleur de son visage maigre, réfléchi, mélancolisé de deux yeux noirs et d'une barbe longue, endeuillée, taillée carrément, il semble un portrait sorti d'un des cadres des Offices.

Il n'avait pas encore treize ans qu'il exposait pour la première fois !

Comme les Vernet, comme les Stevens, les Bail sont trois. Jean-Antoine a fait l'éducation de ses fils Franck et Joseph, sans compter les longues et studieuses stations de ce dernier au Musée du Louvre.

Joseph Bail est vite arrivé. Descendant direct de Chardin, de Bibot, de Vollon, il a su, tout en s'inspirant de ces maîtres, apporter dans son œuvre une note personnelle. Nul, avant lui, n'a fait briller d'un aussi fulgurant éclat les cuivres rouges.de nos chaudrons ou des dinanderies flamandes.

Les incendies accrochés à ces vulgaires ustensiles ne le brûleront-ils pas un jour?

Pour donner un intérêt à ses reflets métalliques si chaudement peints, il a fait intervenir, tantôt les blancheurs des marmitons, hôtes inévitables des cuisines, tantôt les filles de corvée, éplucheuses de légumes, tantôt la piraterie des matous, voleurs de quelque succulent morceau. Sur ce thème, sont innombrables les variations, et Joseph Bail en joue de main experte. Mais le public, qui se montre enchanté aujourd'hui, le sera-t-il demain? N'éprouvera-t-il pas cette sensation qu'apportent les effets trop souvent répétés, telles les lyres nombreuses — de formes si variées, cependant — qui figurent dans l'ornementation

de l'Opéra et qui ont fait dire, avec justesse, au regretté critique Ernest Chesneau, que M. Garnier était persécuté par le délire des lyres!

Les marmitons modèles, d'ailleurs, deviennent rares, même à Bois-le-Roi.

L'un d'eux ne s'avisait-il pas, dès que le jeune maître avait les talons tournés, de retoucher ses toiles! Un autre, tout à fait couleur locale, altéré par le flamboiement des cuivres, sans doute, se grisait comme un portefaix. Il en est un cependant, parmi eux, un pauvre petit, bien chétif, — il posa pour les Bulles de savon, — qui mérite une mention à part. Ses parents étaient malheureux. Comme il mangeait peu, Bail imagina de lui donner quelquefois les reliefs de sa table. L'enfant se retournait, un moment, et, tout disparaissait subitement. Intrigué, le peintre dit, un jour, au petit malingreux :

— Mais, où as-tu mis ce que je t'ai donné?

Le marmiton rougit, ouvrit sa chemise et montra les restes de viande, de légumes et même une partie d'omelette, cachés entre ce vêtement et sa peau. C'était son garde-manger! Il ajouta simplement :

— C'est pour chez nous!

Il n'est pas d'existence moins mouvementée que celle de cet artiste sincère : l'hiver à Paris, dans son appartement du quai Bourbon, d'où il voit couler silencieusement les flots menus et lents de la Seine; l'été, à Bois-le-Roi. Là, son jardin l'attire. Il y livre un combat sans trêve aux mauvaises herbes et, sécateur en main, échenille les feuilles, poursuit les pucerons qui empêchent ses rosiers de fleurir. Il travaille le matin dès le fin jour, cesse à midi. Dans la journée, on attelle, et le voilà parti avec sa jeune femme sous les arbres séculaires de cette incomparable forêt de Fontainebleau, qui abrita et abritera encore tant de générations peintres.

J.-J. Benjamin Constant.

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