‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 31 sur 68 · VICTOR GILBERT · texte numérisé non relu

VICTOR GILBERT

Peintre exquis des charretées de fleurs, des vues si pleines de poésie du Paris dont il est l'enfant, et qu'il aime, comme le titi sif fleur du faubourg ou le moineau franc sautillant sur l'asphalte, il n'a pas vu la fée de la fortune éternuer sur son berceau. Enfant chétif et maigrelet, difficile à élever, il dut renoncer, tout de suite, à prendre l'état de son père, ouvrier ébéniste chez Pleyel et Wolf. Heureusement qu'il marqua un goût prédominant pour les arts, le dessin en particulier; mais la famille n'étant pas assez riche pour l'envoyer à l'École des Beaux-Arts, force fut de le placer dans l'atelier de décors d'Eugène Adam. Dans le jour, il faisait de l'ornementation, s'exerçait à des dessins pour étoffes ; le soir, il allait à l'académie dirigée par le père Levasseur.

— Tu as tort de rester là-dedans, lui dit après la guerre un camarade avisé; tu en sais plus long que bien d'autres : fais donc de la peinture !

Il suivit le conseil, débuta par quelques natures mortes et vit bientôt ses fleurs achetées par un vieux marchand de tableaux de la rue Laffitte, Martin, qui prit ferme toutes les toiles du jeune artiste pendant quelques années.

Indépendant, le voilà maître de lui! il pourra travailler à sa guise. Adieu, les dessins pour fabriques.

Il passe dans Paris.

Les éventaires des marchandes de fleurs, sur les quais, l'attirent; les bottes embaumées des charrettes où lilas, roses, muguet, narcisses, iris, pivoines, œillets, boules de neige, pêlemêle, confondant leurs parfums et leurs couleurs, font la joie de ses yeux. Il les peint avec amour, les caresse de sa brosse, tâchant à leur conserver la vie. Car il aime Chardin qui sut faire de la nature morte la nature vivante.

m SILHOUETTES D'ARTISTES.

Ces charrettes ont tant de succès, qu'elles deviennent pour lui ce que fut pour Hercule la tunique de Nessus : obsession, douleur, presque!

Il secoua le joug cependant, élargit son cadre et Paris le prend : Le Carreau des Halles, les Ramasseurs de poisson, les Porteurs de viande, sans compter les faubourgs.... Puis il revient au centre pour peindre ce délicieux Magasin de fleurs artificielles de la rue de la Paix.

En même temps, sa manière change; à l'origine, subissant l'influence de Bonvin, il voyait un peu noir. Mais il s'arrête biéntôt, l'irruption de l'école impressionniste, si décriée lorsqu'elle parut, lui révèle le plein air, les limpidités d'atmosphères, en lesquelles se jouent, se transforment, palpitent les choses qui s'illuminent de toutes les féeries de la vraie, de la créatrice Lumière ! En loyal artiste il reconnaît ce qu'il doit à une école dont l'Institut conteste, aujourd'hui encore, l'existence. Demandez à M. Gérôme.

Les fleurs ont été pour Gilbert l'occasion de peindre son cher Paris par tous les temps, sous tous ses aspects, surprenant tantôt la vie extérieure de la ville dans ses rues, sur ses places, le long de ses boulevards, ou tantôt dans des fêtes plus fermées, telles les soirées mondaines. Alors, au premier plan, au bord de la toile, il met des fleurs d'où semblent sortir les couples de valseurs ou le cercle assis des femmes aux épaules nues et frémissantes, entourées de la note sombre des habits noirs mettant en valeur la splendeur des chairs que caresse le souffle de l'éventail.

On lui doit aussi un beau portrait du général de Boisdeffre.

Quelquefois, Gilbert quitte son chevalet pour un repos momentané : il va doucement à son orgue. De ses doigts effilés, appuyés sur les touches, sortent alors des accords lents d'une modulation triste et lointaine, en laquelle s'exhalent les songeries d'une âme d'artiste un peu mélancolique.

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