L .-A. GIRARDOT
es ancêtres ont, à n'en pas douter, bu par la peau « lou gran
souleou », car Girardot a conservé, soigneusement emprisonné dans sa cervelle, un chaud rayon de soleil : les cheveux noirs, le teint mat, olivâtre, de gros yeux bruns à fleur de tête se posant sur les choses longuement, font vraisemblablement qu'il compte parmi ses ascendants les Maures altiers établis en Franche- Comté, lors de la domination espagnole. C'est en Franche-Comté qu'il est né, en Franche-Comté où, de père en fils, travaillèrent dans les usines en tant qu'ingénieurs et dessinateurs les Girardot, où, à son tour, il commença par modeler de menus objets dans les fonderies. De là, il va à Troyes et, tout en suivant les cours de dessin, il travaille tantôt chez un photographe comme retoucheur, tantôt chez un architecte, soutenu par la volonté d'arriver, à laquelle se joint un courage indomptable. Enfin, lesté par la pension départementale, il arrive à Paris.
Il entre à l'École des Beaux-Arts!
Après les succès d'École, le Salon; puis, toute la kyrielle des médailles, bourses de voyages, prix Baschkirsef et le reste. Il ne se cantonne dans aucun genre, il tâche à rendre toutes les aspirations de la vie, tout ce qui frémit en lui, tout ce qu'il sent de noble et de beau dans la fierté de son âme au spectacle des gens et des choses !
Paysagiste heureux, il est aussi bien le peintre des rives verdoyantes de la Seine et des bois touffus de Chaville que l'interprète des ciels lumineux et vibrants du Maroc et de la vie musulmane. Tout cela est chaud et puissant. Ses envois de l'an dernier, au Champ-de-Mars, sont d'une rare éloquence, ils en disent plus que ces notes forcément écourtées.
La bonne humeur ne l'abandonna jamais, et, à l'heure présente où le succès est venu couronner tant de sincères, de nobles et de laborieux efforts, il raconte gaiement les rudes combats qu'il dut livrer dès le début de sa vie d'artiste.
Pour vivre, il acceptait, alors, tous les travaux. Un jour, il reçut une commande très importante, — rassurez-vous, il ne s'agit pas encore d'un plafond à l'Hôtel de Ville, l'objet est plus mince. — On lui confia le soin d'illustrer douze douzaines de caleçons de bain! Le bonnetier ingénieux le laissait libre du choix delà décoration, à la condition, toutefois, qu'elle fût appropriée à l'usage du vêtement.
Girardot prend le train pour Clamart et rapporte un plein bocal de grenouilles : c'étaient ses modèles!
Avec ces documents, il exécute une centaine de compositions différentes, qui furent reproduites à l'infini sur le derrière de milliers de caleçons de bain.
Je ne crois pas qu'il ait signé cette œuvre-là.