‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 33 sur 68 · ARMAND GUILLAUMIN · texte numérisé non relu

ARMAND GUILLAUMIN

i la simplicité et la loyauté, les deux maîtresses qualités de

ce lutteur, se dégagent en note de clairon de son œuvre, elles ont aussi laissé leur empreinte en ses yeux qui reflètent le bleu du ciel profond et pur, le bleu de la mer transparente, vrais miroirs où passe la câline caresse d'un sourire de tout petit enfant; n'étaient leur enfoncement dans l'orbite et la structure massive, un peu paysanne des maxillaires — signe d'énergie et de patience — Armand Guillaumin semblerait un pasteur Aristée aux cheveux et à la barbe blanchis d'une neige précoce.

De la volonté, il lui en a fallu, il lui en faut encore pour peindre, comme il fait, sans souci de la masse, n'entendant pas les clameurs qu'excitent, à l'Ecole des Beaux-Arts, la violence, la franchise et la simplicité de son coloris! Il voit les Couleurs tout comme la Lorraine entendait les Voix! C'est un maître et des premiers dans cette école isolée, si mal baptisée du nom d'Impressionnisme. Beaucoup lui doivent la gloire qu'il dédaigne mais ne s'en vantent pas; n'a-t-on pas fait contre lui la charitable conspiration du silence?

Pauvre, il a voulu être peintre': belle folie, n'est-ce pas?

D'ailleurs ses commencements valent d'être rappelés : de peinture il ne s'agissait pas, alors. Guillaumin était employé chez ses parents qui tenaient un grand magasin de lingerie existant encore aujourd'hui, je crois, rue de la Chaussée-d'Antin sous cette enseigne que n'eût pas reniée Balzac : Aux mille et une nuits. Pour s'évader du comptoir, tous les prétextes lui étaient bons. Libre alors, il courait aux musées, puis promenait sur les quais, au bois de Boulogne, son rêve de devenir peintre un jour, s'isolant, déjà, au milieu de la foule. Mais les vivres manquent.

Il consent alors à entrer dans les ponts et chaussées de la Ville où il trouve un emploi modeste qui lui laissait cependant quelques loisirs. Le matin, il allait travailler à cette singulière académie suisse, quai des Orfèvres, où, sans professeurs, chaque élève faisait ce qu'il voulait, à ses risques, suivant ses. tendances. Cest là qu'il se lia en 1865 avec Cézanne et Pizzaro. Une admiration féroce pour Courbet, Manet et, par la suite, pour Claude Monet tenait lieu seule de maître et d'enseignement.

Il peignit, depuis, sans relâche, allant droit à son but. Mais il avait limité, faute d'argent, le champ de ses études aux environs de Paris.

Un jour, cependant, un amateur, avisé et de haut goût, M. Eugène Blot, donne un prix plus rémunérateur d'une de ses toiles. Voilà Guillaumin tout à coup tenté par le sort. Il achète une obligation du Crédit Foncier, la première, sa seule économie! Au bout de quinze jours, tirage : l'obligation sort de la roue de la fortune, avec, au bout, un lot de... cent mille francs!

— Enfin, dit le maître, je vais pouvoir peindre la mer!

Tout l'artiste est là.

J.-B. Antoine Guillemet

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