J.-B. ANTOINE GUILLEMET
I^out Paris le connaît et il connaît tout Paris. Sa grande taille de Normand au poil roux, bien découplé, sa moustache — pas méchante, en vérité — de chat en colère, ses réparties et sa gaieté lui valent autant de succès que sa peinture.
Guillemet est peintre par résignation, pourtant, à la façon du gourmet qui, ne pouvant se régaler de grives, se contente de merles. Fils d'armateur riche, il est habitué, dès l'enfance, à la voix tantôt caressante, tantôt furieuse des vagues. L'Océan a pour lui une attirance irrésistible; tout enfant, il court sur les grèves, le vent dans ses cheveux bouclés, enivré des senteurs âcres des goémons, rafraîchi par la poussière d'eau salée des embruns. Son esprit, comme l'alcyon, se complaît aux tempêtes.
— Je serai marin, dit l'enfant.
Mais la mère affirma :
— Non! Que deviendrions-nous, ton père et moi, si tu ne revenais pas....
Et voici comment, ne pouvant naviguer sur l'Océan tant rêvé, Guillemet se résigna à en peindre les aspects infinis.
Mme Berthe Morissot, qui s'y connaît en peinture, le présente à Corot, puis à Daubigny. Avec ce dernier commence une série de voyages sur l'eau... douce. On remonte en bateau les rivières ombreuses, on travaille de l'aurore au soir, et la nuit, on couche dans l'embarcation.
Il part ensuite pour Ornans, chez Courbet, qui, lâchant momentanément la peinture, inventait, à cette époque une voiture à une roue, d'ailleurs impraticable.
Il emmène plus tard Vollon à Villerville.
Mais le froid, chaque hiver, le ramène à Paris, où il fréquente dans cette fameuse École des Batignolles qu'abritait le café Guerbois. Et ce sont des discussisns sur l'Art à perte de souffle : Fantin-Latour, rêveur et symbolique; Degas, sceptique, avec des mots cassants; Duranty, plus éclectique, discutent, pendant que Guillemet, lui, gai, enfant terrible, ramène le calme en racontant quelque histoire bien bonne. Car il sait tout, ce diable d'homme, va dans tous les mondes, chez les gens de lettres aussi bien que chez les musiciens et les journalistes. On raconte même, tout bas, qu'il fut, pendant des années, le guide, l'inspirateur d'un critique d'art de qui l'esprit aigu fit prime dans le journal le moins indulgent de Paris.
Au moment du Salon, Guillemet ne comptait plus que des amis !
Il passe sa vie à chercher pour villégiature des petits trous... inconnus. Là, il travaille, car il est débordant de sève et d'activité. Mais, sitôt que le petit trou inconnu qu'il a été le premier à révéler à quelques camarades, sous le sceau du plus grand secret, se remplit de messieurs à ceinture de soie, montés sur la bécane ou de belles madames en couleurs d'oiseau de paradis, il se sauve.
Avec quelle joie il racontait, l'autre jour, le nouveau pays sauvage trouvé par lui.
En quittant les naturels un peu frustes de la contrée, il avait lâché cette phrase :
— Adieu, mes enfants! moi, je vais rentrer dans ce brigand de Paris.
Un vieux lui répondit alors en branlant la tête :
— Pauv' mossieu, j'vous plaignions. C'est tout assassineux par là! Vous êtes ben armé, au moins?
Guillemet est officier de la Légion d'honneur, comme tout peintre qui se respecte.
Louis Japy