‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 35 sur 68 · SILHOUETTES D 'A R TIS TE S · texte numérisé non relu

SILHOUETTES D 'A R TIS TE S

LOUIS JAPY

Ïl appartient à cette famille si riche des Japy, dont la fortune s'est élevée dans la fabrication de ces horloges qui sont à la mécanique de précision ce qu'est la gravure d'Épinal à l'art des Waltner et des Henriquel Dupont. Mais des archi-millionnaires, ses collatéraux, il n'a, hélas, que le sang et le nom. L'argent, en allant à lui, s'est égrené en route, — ce qu'on ignore d'ailleurs, car la masse, — à son grand détriment, — le croit riche comme ses fortunés cousins. Il faut tout dire aussi, l'industrie l'avait peu tenté.

A vingt ans, il lâche ses examens de l'École centrale et suit l'irrésistible passion qui l'entraîne vers la peinture. Louis Japy travaille, d'abord, chez le bucolique Français, ce peintre arrivé bon dernier dans la superbe pléiade des maîtres paysagistes de 1850 et un peu délaissé aujourd'hui. Mais il oublie Français pour ne plus prendre comme maître que Corot, de qui il admire le génie poétique, l'âme exquise et l'interprétation charmeresse.

Japy est, en art, l'ennemi des brutalités. La vision nette et réelle des paysages sans l'intervention d'une interprétation poétique, l'horripile. Ainsi, il aime les premiers plans bien établis, leur donne, dans l'équilibre de sa composition, la place qui leur revient et, disons-le tout de suite, il y réussit. Il tient pardessus tout à l'émotion, à la tendresse. Dans sa jeunesse, l'Italie l'avait tout naturellement attiré par son beau style, Corot avait subi cette attirance, mais il replia bientôt bagage pour retourner en France et peindre des pays plus brumeux, d'une atmosphère vague, plus douce, où la nature moins éclatante est enveloppée d'une brume légère caressant paysages et individus, telle la Picardie.

Comme son maître, il est entraîné par le besoin de virgilia-

niser les sites qui s'offrent à ses regards; il y joindrait volontiers la vie conventionnelle et terrestre des divinités mythologiques, hôtes habituels des forêts, des vallées et des sources.

Et, pour atteindre ce but, il vit très retiré, fuyant le monde, l'âme en joie dans la solitude, loin surtout des centres habités par les peintres, tout entier à sa méditation devant l'émotionnant spectacle de la Nature.

A ce métier d'ermite, il a pris quelque dépit, justifié d'ailleurs, de ne pas tenir le rang auquel son talent lui donne droit. Dès le clair matin au travail, penché sur sa toile, absorbé par son œuvre, il peint jusqu'au soir.

Un jour, dans le Jura, un paysan qui, depuis un moment, le regardait courbé sur son chevalet lui dit :

— Vous êtes comme nos bœufs ! Vous travaillez aussi de la tête !

Paul Lazerges.

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