SILHOUETTES D 'A R T I S T E S
PAUL LAZERGES
omme Léopold Stevens, Paul Lazerges est, en même temps
que du nom, héritier de la carrière paternelle avec quelque différence dans la manière, imitant en cela les autres fds à papa — ceux de la littérature — tels que Dumas fils, Feydeau, Léon Daudet, Lavedan, pour ne citer que ceux qui nous touchent de plus près.
Paul Lazerges est donc ce qu'on appelle un peintre orientaliste. Il ne suffit pas, pour appartenir à cette classification, d'écrire d'une brosse agile un ou plusieurs palmiers, des maisons d'une blancheur aveuglante et des nègres à sept reflets, comme les chapeaux du toujours correct M. Arthur Meyer. Mais il est de toute nécessité de pénétrer le mystère des conlrées où poudroie le soleil brûlant, d'en dégager la poésie, d'y faire vivre les arbres, les bêtes, les gens attachés à leur sol. C'est vers ce but que M. Lazerges, marchant sur les traces de son père, a porté ses efforts et il l'a atteint à la satisfaction de tous.
Auparavant, il avait débuté par le portrait, si j'ai bonne mémoire.
En effet, il existe, quelque part, un portrait de Sarah Bernhardt, de grandeur naturelle, en la robe blanche du Drame de la rue de la Paix. Il date de 1868, et obtint, à l'époque, un prodigieux succès. Songez donc, le peintre était un tout jeune homme fils d'un père en renom. Aussi rien ne manqua à sa gloire précoce : Albert Wolff lui-même lui consacra deux articles!
Au bas de cette œuvre exécutée avec amour et d'une touche où se trahit la fougueuse jeunesse — votre idéale tète n'était pas encore nimbée d'or, o grande Sarah, à ce moment vous étiez
presque brune, — le jeune artiste aurait pu écrire le sonnet d'Arvers, sans que, vous non plus, vous en deviniez l'intention.
Comme tout cela est loin !
Depuis, les voyages : Egypte, Alger, Tunis, Al-Kantara et ses pâturages et tous les sites entourant Biskra. Lazerges est le peintre fidèle sans trucs ni tricherie de la vie arabe. Il en sait les secrets. Ce frileux chercheur de soleil en peint les effets multiples comme un ami reconnaissant et dévoué. Est-ce l'habitude du silence, des grandes solitudes, est-ce plutôt disposition particulière? Lazerges craint le bruit, et souffre des paroles inutiles.
Son âme d'artiste, vibrante et délicate, se complaît aussi aux chaudes haleines du désert.
Le chant plaintif et nasillard du chamelier, entendu dans l'atmosphère lourde, assoupie, du soir, lui semble une meilleure musique que le dernier refrain de Mlle Guilbert ou la nouvelle création (?) de M. Maurel.
Albert Lebourg.
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ALBERT LEBOURG
'est l'amour de la Nature qui a fait de lui un peintre. Tout
petit, naïvement, il tâche, du mieux qu'il peut, à rendre les différents aspects d'une des plus fraîches vallées de Normandie, au fond de laquelle la Risle coule ses eaux limpides : car son enfance se passe à Montfort où il est né.
Pour se parfaire, il se rend à Rouen. Là, il suit les cours de dessin de la ville sans discontinuer de peindre en plein air.
Aujourd'hui encore, ce maître délicat, qui perçoit la nature de si fine façon et l'interprète d'une brosse large et assurée, a gardé de ses années de jeunesse un souvenir enchanté et ému. Ah! ces quais de Rouen, si pittoresques, où Corot venait souvent s'asseoir! Et ces paysages exquis dans les environs de la ville. Des îles à cette époque étalaient leurs frondaisons luxuriantes et grasses jusqu'au port : de nombreux bateaux, à voiles pour la plupart, le sillonnaient parmi le fourmillement des petites barques peintes de toutes les couleurs qui passaient les gens, d'un bord à l'autre, continuellement. Et au-dessus, un grand ciel nuageux surmontait cette activité humaine dans ce beau décor. A l'heure présente, le spectacle a changé.
Hélas! les îles sont rasées, un bac à vapeur a remplacé les barques de toutes les couleurs des passeurs; les bateaux à voiles, devenus plus rares, ont cédé la place à de grands navires avec leurs cheminées noires. De gai, le paysage est devenu triste; les nuages alourdis sont descendus plus bas, étouffant la cité....
De Rouen, Lebourg part pour Alger en qualité de professeur de dessin de la ville. Mais le bleu implacable des ciels d'Afrique lui fait vite regretter les nuages de ses vallées normandes. Au bout de quatre ans, n'y tenant plus, il vient se fixer à Paris, où il passe quelque temps dans l'atelier de J.-P. Laurens.
Lebourg est par excellence le peintre d'impression; personne mieux que lui ne saisit l'instantanéité de l'effet ni l'intensité de vie des gens et des choses. Dans l'eau, dans le ciel, aussi bien que sur la terre, il met le mouvement. Grand est son respect des maîtres de 1850 et son adoration est profonde pour les paysagistes anglais. Aussi ses tableaux sont rares, une manière d'accaparement les fait tels. Nombre d'amateurs, disons plutôt de spéculateurs, les gardent en réserve dans le sanctuaire de leur galerie — comme un placement.
Ne demandez à ce grand artiste ni grâce, ni élégance : c'est le Normand fruste, barbu, enfant de la nature. Quand il peint dans la campagne, il porte un costume de malandrin.
Dernièrement, après une journée de travail, Lebourg va sonner à la porte d'amis qui habitent la banlieue. Vêtu de sa blouse brune, les souliers chargés de terre, portant au dos son attirail, crotté comme un barbet, trempé par l'averse, il attendait qu'on vînt lui ouvrir. La servante, nouvelle dans la maison, accourt, mais aussitôt, l'apercevant à travers la grille, la voix mal assurée, elle crie à distance :
— C'est pas aujourd'hui le jour où l'on donne!...
Madeleine Lemaire.