MADELEINE LEMAIRE
Sa tante, avec laquelle elle vit, est la célèbre miniaturiste Mme Herbelin, qui joignit la grâce savoureuse de Mme de Mirbel au dessin serré et au chaud coloris d'Isabey; les œuvres de Mme Herbelin sont fort recherchées aujourd'hui. Il est hors de doute que l'influence de cette remarquable artiste pesa sur les destinées de sa nièce.
Toute petite, Madeleine crayonne, peinturlure ; à quinze ans elle expose son premier portrait! Dans ses entours, à l'envi, c'est à qui l'encouragera à persévérer.
Il n'est pas jusqu'au spirituel et vieux Rossini qui ne se prête, de bonne grâce, aux fantaisies de l'artiste en bourgeon, livrant sa tête glabre, toute ridée, emperruquée de noir, au crayon de l'enfant, sans que la pose, de face, de profil, le fatigue jamais ou, du moins, qu'il s'en plaigne. Chaplin devint son professeur.
Puis ce fut la série de tableaux où les belles dames à panier, en des attitudes de menuet, mouche assassine aux lèvres, poudrées à frimas, s'agrémentent de cadres à rocailles.
Un jour, à Dieppe, Madeleine Lemaire, pour se reposer, esquissait des roses sur un coin de papier, lorsque survint Alexandre Dumas fils qui, après avoir regardé attentivement l'ébauche, lui dit :
— Laissez-là votre dix-huitième siècle et vos portraits — pour quelque temps du moins — et faites-moi des fleurs et encore des fleurs !
Les tableaux de fleurs et de fruits étaient tombés en désuétude. Personne ou presque personne n'en peignait plus : mode abolie, artistes occupés à d'autres manifestations d'art!
La jeune femme suivit le conseil et s'en trouva bien. Ses premiers envois furent une révélation. La preuve de son succès ne fut pas longue à montrer le bout de l'oreille. Les imitateurs sortirent de dessous terre; on copia sans scrupule, servilement même, sa manière et jusqu'aux accessoires accompagnant ses gerbes et ses bouquets. Les fruits, qu'elle peignit aussi, eurent ce même heureux sort. Depuis Chardin et Baptiste, on vit rarement pareille science et autant de virtuosité.
Madeleine Lemaire aime la fleur pour la fleur elle-même, parce qu'elle est belle et gracieuse, parce qu'elle aime la vie saine et luxuriante dans ce qu'elle offre de charme et de séduction. Ce n'est pas qu'elle ne puisse s'attendrir, comme d'autres, et faire dire aux fleurs autre chose que la gloire de leur beauté, l'éclat de leur couleur, l'idéale harmonie de leurs formes, point de départ, initiale inspiration de l'art décoratif depuis la plus antique civilisation. Son intellectualité lui permettrait de dire aussi la fleur qui pense, la fleur qui souffre : mieux que personne elle sait leur âme; elle peindrait l'agonie de ces corolles qui, penchées, exhalent avec la chute de leurs pétales, comme un dernier soupir, l'arôme subtil de leur dernier parfum. Mais à quoi bon? Cela l'attriste en raison même de l'affection sincère qu'elle leur porte. On aime à voir, dans l'apothéose de leur beauté, ceux qui vous sont chers.
C'est déjà trop de couper les fleurs pour en faire un bouquet!
En ce moment, la charmante artiste, au regard étonné, se consacre toute aux illustrations destinées au Silvestre Bonnard, du précieux et séduisant M. Anatole France.
Enthousiaste de musique, elle suit assidûment les grands concerts. Madeleine Lemaire est une wagnérienne de la veille.
Louis Le Poittevin.