LOUIS LE POITTEVIN
Un Normand de vieille souche.
Élevé, côte à côte, avec son cousin germain Guy de Maupassant, soit qu'ils passent leurs vacances ensemble chez leur grand-père commun dans sa superbe propriété de La Neuville, soit au château de Miromesnil, ou qu'ils fassent leurs études au Lycé de Rouen, presque en même temps; ils se retrouvent plus tard, à Bezons, à Sartrouville, à Etretat et à Paris, chacun suivant sa voie.
Louis Le Poittevin, commença l'étude du droit : n'oublions pas que la Normandie est le pays de la chicane... !
Le basochien se rappelait, cependant, ces soirées de là-bas, à La Neuville, près Champ-d'Oiselle, chez M. de Maupassant, où se rencontraient Hippolyte Bellanger, Sorieul, Gustave Flaubert et Louis Bouilhet. Son père, mort trop jeune, était un lettré, écrivain d'un goût sûr, maniant la langue avec l'élégance et la sobriété d'un maître. Gustave Flaubert, qui écoutait ses avis, a dit, le jour où Le Poittevin mourût : « La littérature perd un de ses meilleurs soutiens. »
Louis quitta un matin les codes pour entrer dans l'atelier de M. Bouguereau! Mais les figures de saintes et les tableaux ne l'intéressèrent que médiocrement. Faut-il s'en prendre au maître? Il retint néanmoins, de ce passage, heureusement court, dans la maison, ce qu'il est essentiel de savoir pour mettre d'aplomb un bonhomme : il se donna ensuite, avec acharnement, à l'étude du paysage.
Il peignit alors un peu partout, mais de préférence dans cette si féconde et si luxuriante Normandie. Le droit l'avait éloigné des champs et des bois; dès qu'il fut libre il se redonna à eux tout entier, se grisant de toutes les ivresses de la Nature, l'aimant dans ses plus grandioses manifestations aussi bien que dans les œuvres les plus petites, copiant d'un même amour, les grands chardons encapuchonnés de toiles d'araignées où brillent au soleil levant, les pures gouttelettes de rosée, et la fuite inclinée d'une voile sur la mer sans fin.
Tout tente la facilité de sa verve.
Les pâturages de Giverny, chers à Monet, les arbres jaunes du petit Andely, le petit bras de la Seine à Vermont lui inspirent des toiles de vérité et de charme.
Dans des compositions plus importantes, véritables peintures décoratives, destinées à couvrir les surfaces murales de pièces aux vastes dimensions, il arrive avec la même franchise et une grande liberté de facture au plus saisissant effet. Les deux grandes toiles entrevues il y a deux ans : Septembre et la Plaine sont imposantes autrement que par leurs dimensions : dans la dernière, un vol de corbeaux s'abat sur les terres fraîchement culbutées par le soc de la charrue. Cette composition a été exécutée sur le conseil de Guy de Maupassant qui, revenant, un soir, de la chasse avec son cousin, avait vu le paysage et tué quatre ou cinq corneilles qui servirent de modèle le lendemain. A citer aussi avant soi Femme du Pêcheur et le Grand Val, de date plus récente, les Feux : c'est le soir; l'air, dans lequel court un souffle léger, passe sur la plaine, où brûlent, réunies en tas, les mauvaises herbes; au-dessus de la flamme rouge, la fumée s'élève, évolue, roule ses flocons que la brise déchire, par endroits avant de disperser, dans le ciel, le panache incliné et bientôt évanoui.
Le Poittevin, dans ce genre qui lui a valu toutes les récompenses apporte des qualités de sincérité et d'exactitude vraiment intéressantes : il aime, je l'ai déjà dit, les vastes horizons fouettés par les rafales du vent de mer, les hautes falaises et aussi les sites plus calmes, plus intimes, où il exécute de main alerte des premiers plans amusants : tepezies au cœur d'or jaune, à l'odeur d'absinthe, épilobiums vernissés, et, dans les coins plus humides des bords de l'eau — Seine ou mare normande — les salicaires lilas et les nénuphars aux fleurs d'un blanc mystique.
Comme Japy il sait les merveilleux paysages du microscosme : aussi les premiers plans deviennent-ils, dans certains cas, de véritables tableaux et Détaille s'adresse-t-il à lui lorsqu'il en a besoin d'un pour l'une de ses toiles.
Son esprit d'ailleurs s'est nourri de bonne heure des leçons d'un grand maître. Il accompagnait souvent à Croisset Maupassant et l'enseignement si simple et si lumineux qu'y recevait le jeune littérateur profita au peintre.
Combien de fois, Flaubert, le doux géant, leur donna le conseil qu'il répète dans la préface de Pierre et Jean :
« 11 faut regarder tout ce qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour découvrir un aspect qui n'a pas encore été vu ni dit par personne : il y a dans tout de l'inexploré. »
H.-E. Le Sidaner.