‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 39 sur 68 · H.-E. LE SIDANER · texte numérisé non relu

H.-E. LE SIDANER

a J'ai près de quatre-vingt trois ans « et c'est la première fois que la vue de « de la vie m'a frappé. Je ne sais « pourquoi tout ce qu'ils font m'a paru « si étrange et si grave.... »

Maeterlinck {Intérieurs).

En considérant, pour la première fois, ces œuvres, j'avoue que grande a été ma surprise. La lecture du Livret du Champ de Mars, nous apprend que Le Sidaner est né à File Maurice ; qu'il a habité, jusqu'à l'adolescence, ce pays de couleurs rutilantes, de reflets exacerbés, d'opposition brutale de lumières aveuglantes et d'ombres opaques, où les verdures s'éclaboussent des rayons d'un soleil tout blanc, où l'atmosphère est une perpétuelle vibration comme l'air au-dessus d'un poêle.

Au lieu de ces fournaises, je me trouvais en face d'une nature calme, douce et reposante dans un jour discret et tamisé, où les soirs ont d'exquises tendresses et la lune de poétiques somnolences. Car il a fallu à Le Sidaner une palette spéciale pour créer ces atmosphères diffuses, mystérieuses, ces enveloppements de silence.

N'allez pas croire au moins que le jeune artiste soit un symboliste cherchant l'effet, et remontant à tâtons sans les rencontrer jamais, jusqu'au maître préraphaëlique qui fut Fra Angelico ou Masaccio, ou aux primitifs allemands comme Holbein ou Memling. Le Sidaner n'est point si compliqué : c'est un ému et un visionnaire qui veut rendre, sans supercherie, les hantises de son cerveau. Très au courant de nos littératures, il suit en curieux le mouvement d'art moderne. Éclectique et dilettante, ennemi de tout snobisme, il est touché par Maeterlinck et Verlaine, s'inspirant de ce qui l'a frappé pour le traduire d'une main assurée en des peintures qui dégagent un charme singulier.

Il aime tout ce qui transparaît de la vie, de vie heureuse et tranquille aux heures d'apaisement. C'est alors, selon lui, qu'elle se manifeste le plus intensivement.

Il regarde parfois avec étonnement des tableaux de batailles à mouvements violents et il s'aperçoit que, malgré une volonté

évidente de tumulte et de bruit, il ne se dégage de [la toile aucune impression de vie : ce sont des images, des arabesques plus ou moins heureuses, mais inertes.

Il ne faudrait pas conclure de ses préférences que le jeune maître veuille condamner le mouvement, cela ne serait ni vrai, ni juste : mais il tient à affirmer la beauté et la grandeur des choses paisibles. La mer n'est pas moins profonde lorsqu'elle est calme.

Les objections qu'on peut faire à ses théories sont nombreuses; d'aucuns l'accuseraient même de symbolisme, quoique le symbolisme n'ait rien à voir dans le cas actuel.

En art le champ est infini, chacun le laboure et le cultive à sa guise : l'important est que la moisson ne soit pas inutile, dans cette moisson où les sens s'emparent des plus grosses gerbes, on ne saurait en vouloir à la spiritualité de ne rechercher que les glanes. Faire de la peinture un art d'effet sans s'inquiéter des causes c'est la ravaler au rôle de machine et méconnaître sa mission.

Voyez les maîtres! Est-ce que sans traduction personnelle, sans la relation intime, sans la communion de l'homme et de l'œuvre, nous aurions l'extraordinaire Saint- Jean-Baptiste de Vinci, Y Annonciation et le Jésus pèlerin de Fra Angelico, ce si merveilleux intuitif; ou le Bon Samaritain de Rembrandt?

Aussi, pour ma part, sais-je un gré infini à cet artiste, qui, pour si moderne qu'il soit, évoque en moi la pensée de ces moines du Moyen âge enlumineurs d'évangéliaires.

Je verrais volontiers Le Sidaner traduire en couleurs dans les marges du livre cette belle œuvre de Rodenbach : Bruges la Morte.

Il sait peindre avec âme et traduire les émotions de la vie sans charger ses toiles de personnages anecdotiques ou d'objets inutiles. En un coin de ruelle, dans une maison close vue au crépuscule par-dessus un mur, il nous fait vivre l'existence de ceux qui respirent derrière les pierres impénétrables. La petite lueur allumée le soir à l'unique fenêtre d'une cabane devient le sujet d'une méditation ou une leçon des choses. La vie se sent là dans toute son intensité avec ses angoisses et ses joies.

Il faut lui avoir quelque reconnaissance d'appliquer la cérébralité à un art plastique, et de prouver, pour quiconque veut comprendre, que le rôle de la peinture ne s'arrête pas à l'inerte et vulgaire représentation des individus en tant qu'images, ni à celle des objets, en tant que natures mortes, trop mortes!

Léon Lhermitte.

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