LÉON LHERMITTE
Lhermitte, lesté cTune petite pension de l'État, vint tout droit de son village natal, Mont-Saint-Père, en Aisne, pour entrer dans l'atelier de L. de Boisbaudran, où il se lia avec Cazin, Bellanger, Roty, et d'où étaient déjà sortis Alphonse Legros, Fantin-Latour, G. Régamey et tant d'autres. Mais, pour justifier une fois de plus une des nombreuses maximes de la Sagesse des nations, il fut d'abord prophète en Angleterre où ses dessins obtinrent, lors d'une première exposition, un fort grand succès. Son originalité, la sincérité de ses personnages, la solidité de son dessin s'affirmèrent dès le premier jour dans une vision d'humanité saine et puissante.
A Mont-Saint-Père, où il passe une partie de l'année, tous les gens du village lui servent de modèles, soit qu'il les prenne à l'improviste dans les diverses occupations des champs, soit que d'eux-mêmes ils viennent poser dans foii jardin. En cela, il suit l'heureuse tradition de Jules Breton et du pauvre Bastien Lepage.
D'ailleurs, la vie du travail le sollicite, les agglomérations humaines aux usines, comme aux Halles de Paris, qu'il a si merveilleusement peintes en leur agitation de ruche, le retiennent.
Le premier, ou l'un| des premiers, il a appliqué le pastel aux paysages et aux scènes d'ateliers. Aussi est-il un des principaux fondateurs de la Société des Pastellistes.
Son œuvre est grand et nombreux. En dehors des deux importants tableaux décoratifs de la Sorbonne : Claude Bernard et Sainte-Claire-Dcville, rappelons la Paye des Moissonneurs, au Musée du Luxembourg, le Cabaret, si vivant, le Vin, la Fenaison,
le Repos, Y Ami des humbles et, enfin, cette belle scène empruntée au fabuliste : la Mort et le Bûcheron.
Puis, ce sont des eaux-fortes devenues rares, et des dessins reproduits par la gravure sur bois pour la Vie rustique, avec la collaboration littéraire de notre maître André Theuriet.
Sous ses cheveux blancs coupés courts et frisés, un beau front d'énergie et de réflexion qu'illuminent deux yeux scrutateurs, pointant droit sur le modèle. Avec son nez d'un contour si fin, sa barbe en pointe argentée, Lhermitte a, dans la physionomie, quelque rapport avec Jules Verne et aussi avec le regretté Charles Yriarte, lesquels cependant, pris isolément tous deux, n'ont aucun point de ressemblance. Un air de grande distinction, d'aisance et de confiance en soi se dégage de son individu.
Et quand on pense que, sans un protecteur influent et avisé, fixé là-bas à Mont-Saint-Pere, que les essais du futur maître avaient vivement intéressé, Lhermitte n'aurait jamais fait de peinture !
Une anecdote pour finir.
A Mont-Saint-Père, fout le monde est habitué à sa tenue de travail, laquelle est rien moins qu'élégante.
Deux savetiers ambulants, le voyant — il y a huit jours — peindre au bord du chemin, s'approchent de lui :
— Tiens, c'est touché! dit l'un deux.
— Vous devriez porter ça au château de G..., on est riche làdedans : ils vous donneraient, — dit l'autre, — 25 ou 50 francs de votre petit tableau.
Lhermitte les remercia de leur aimable conseil.
— G'est-il pas malheureux, dit en s'en allant le plus âgé des cheminants, d'être obligé, à son âge, de travailler le long des routes!
Auguste Maillard.