ADOLPHE MARAIS
Devant les nos 1 r>76 et 1577 du catalogue de Tannée 1898, portant ces mentions : Vallée de la Touque et: A la Mare, se tiennent, bouche bée, deux gars d'allure normande et cossue en compagnie d'une femme en robe de soie noire, coiffée d'un bonnet plat de fine dentelle d'où s'échappe For de deux longues et anciennes boucles d'oreilles.
— Que si! c'est lui. C'est Adophe, v'ià ses vaches. Il gagne plus d'argent, à c' t' heure, qu'avec son rabot.
— C'est l'ancien menuisier de la côte, tu sais ben.
— Pas possible!
— Le fils à Marais; il a lâché sa scie et ses planches pour s'établir peintre.
— Pour sûr, ça vaut mieux que de faire des cercueils.
Ce dialogue, entendu au Champ-de-Mars, est l'expression de la vérité exacte.
Adolphe Marais exerça la profession de menuisier à Honfleur, Il avait vingt-deux ans lorsqu'il abandonna son état.
Tout seul, ayant vu de loin, en badaud, peindre les autres, il tenta, d'une main timide, de mettre de la couleur sur des toiles et de reproduire tout ce qui s'offrait à ses regards, les animaux de préférence.
Quand, un jour, un des petits-cousins de l'immortel Constable, homme de grand goût, amoureux passionné de peinture, riche et original, comme le sont parfois les Anglais, s'installa à Honfleur, sur le plateau de Grâce, en attendant que les ouvriers aient terminé la construction des galeries ajoutées à son habitation. d'Arundel, en Sussex. Les timides essais de Marais Tinté-
ressèrent; il lui donna rendez-vous le soir même, et l'engageait à venir le rejoindre en Angleterre; lui, partait le lendemain.
— Dans huit jours insista-t-il.
— Convenu.
Marais, possédant cent francs pour toute fortune, fidèle à sa promesse, prit le bateau.
Ce séjour chez son hôte généreux se prolongea durant quelques mois. Il en rapporta un grand nombre d'études et une respectable provision de banknotes bien vite employées à une installation à Paris.
Son premier envoi au Salon est refusé; mais à partir du second, les mentions et les médailles se succèdent à chaque exposition, et la Légion d'honneur vient d'elle-même rougir le revers de son habit. Le jeune artiste est tout à fait lancé. Son grand tableau Au retour est une œuvre complète, remplie de vie et de mouvement, sans contredit la meilleure qu'il ait exécutée jusqu'à ce jour.
Une irréductible confiance en soi, malgré un isolement complet — il est peut-être le seul peintre qui ne connaisse aucun de ses confrères, ceux-ci d'ailleurs ignorent son visage — une vision juste du paysage, une science profonde de la vie des bêtes, de leurs habitudes, le classent au premier rang après Troyon. Il a gardé de l'éducation première une âpreté au travail et cette défiance du prochain inhérente à la race normande qui se traduit, pour ne pas être prise au dépourvu, par un sentiment de perpétuelle défensive.
Et, Sir J. S. Constable?
La mort l'a enlevé quelque temps après qu'il eut constaté les succès de celui qu'il avait deviné et aidé.
Alfred Manoton.
ALFRED MARIOTON
a peinture, comme tous les autres arts, subit deux courants
^Li opposés : l'un, qui tend de plus en plus à la porter vers l'interprétation exacte de la nature et de la vie humaine ; l'autre, tout contraire et moins violent, qui la pousse vers le relatif et la convention. De là, deux écoles distinctes avec leurs défenseurs acharnés dans chaque camp. Mais il est certain, cependant, que si un accommodement peut survenir entre les deux façons de voir, c'est sur le terrain de la décoration qu'il se fera, lorsque celle-ci, par exemple, prend pour sujet tout ce que la Mythologie peut mettre au service de la grâce, du goût délicat et de l'aimable. On ne peut méconnaître certains maîtres, grands et petits, à commencer par Tiépolo, pour continuer par notre séduisante école du xviue siècle, avec Boucher, Watteau, Bouchardon, Lancret et tant d'autres qui nous conduisent aux peintures décoratives de Chaplin.
A ce compte, Alfred Marioton a droit à une mention.
Dirigé d'abord par son frère aîné, le miraculeux ciseleur qui forma aussi son autre frère, le sculpteur Eugène Marioton, il entre à l'École des Beaux-Arts. Il en sort avec un premier second grand prix de Rome : il s'oriente, cependant, tout de suite, vers la peinture allégorique, cherchant dans la poésie et la lumière une conception décorative, un art, en un mot, clair et symbolique qui va des nuées du ciel aux montagnes, au paysage, du paysage à la forme humaine, aux plantes, aux fleurs et dont l'évocation doit être toute de charme.
Dans cette voie, il n'est pas étonnant qu'il cherche partout la Beauté triomphale et qu'il incline vers la merveilleuse représentation des formes et des choses qui inspira les maîtres somp-
tueux chargés de décorer les fiers palais des patriciens de Venise.
C'est en Italie, où il voyagea comme prix de Rome, qu'il conçut, devant les décorations des maîtres, un idéal de la forme picturale complémentaire, quelquefois tyrannique, de la forme architecturale.
Il commença, alors, des plafonds, tels que la Danse, où cet idéal rêvé lutte encore avec l'influence de l'École. C'est seulement dans Gamme d'amour que son talent s'affirme en une touche spirituelle, caressante, délicate, évoquant toute une époque de madrigaux coquets et de pavanes d'un maniérisme élégant, presque voluptueux. Le succès ne s'est pas fait attendre; cet art, qui sent d'une lieue la poudre à la maréchale et le tabac d'Espagne, s'encadre bien, fait un heureux ménage avec le goût moderne et le luxe des demeures qui en est l'expression.
Tout cela est joli, vaporeux, pomponné d'une afféterie musquée, d'une perversité de bon ton.
Ai-je dit que M. Marioton, pour s'être éloigné de son enseignement, n'en est pas moins l'élève de M. Bouguereau?
PAUL-EUGÈNE MESPLÈS
Tl marche dans la vie enveloppé d'une atmosphère de rondeur et de jovialité qui font bon ménage avec une réelle finesse et un grand savoir-faire. Tout jeune et tout seul il s'est préparé à la lutte, et pour ne pas être pris à court, il s'est attaqué aux professions les plus disparates : joaillier pratiquant en même temps qu'étudiant aux associations philotechnique et polytechnique, artilleur pendant la guerre, élève ensuite à l'atelier de Gérôme aux Beaux-Arts. Puis dessinateur d'histoire naturelle, il collabore à des ouvrages de botanique, de zoologie, d'anthropologie; il donne des dessins au Tour du Monde, illustre des nouvelles de Zola, de Maupassant, de Catulle Mendès, d'Armand Silvestre. Ensuite graveur il burine, de charmante et spirituelle façon, les planches qu'il compose pour les éditions d'auteurs du xvinc siècle : Vadé, Beaumarchais. Il passe de là aux portraits dont les modèles, détail curieux, ont tous un air de gaieté dans la physionomie :
— Pourquoi cela? demande un ami.
— Parce que, répond Mesplès, pendant les longueurs de la pose, je leur raconte des histoires gondolantes*.
J'allais oublier, parmi tous ces talents, la gymnastique et la natation! Mesplès est le plus fort plongeur du monde!
Mais au milieu de tant d'occupations diverses, il en est une où ce lutteur infatigable s'est attardé et dans laquelle, à moins d'un nouvel avatar — il s'est créé une maîtrise.
S ta viator !
On le sait de reste, c'est le monde si intéressant des danseuses. Celui-là, il le connaît bien. De longues années durant, il a suivi cette classe d'humilité, de labeur et de misère sous les
paillons du costume et, il faut le dire, d'honnêteté moins rare que dans les autres emplois au théâtre. Étant donné leur nombre, leur agilité, on les compte, les danseuses qui sautent de la plateforme du tramway aux coussins moelleux de la voiture de maître.
Dégagé à la quatrième, cambré de port de bras, piqué sur la pointe, arabesque, pied soutenu à la seconde, plié à la troisième, terminaison de pirouette, temps sauté, cambré à la barre, passe de face, etc., etc., lui sont attitudes familières, car nul ne possède comme lui la technique de l'art chorégraphique. Les expositions chez Bernheim et à la Bodinière en font foi.
Son esprit ingénieux l'initie aux inventions les plus cocasses. N'a-t-il pas créé un ventilateur amusant qui fonctionnait encore l'année dernière dans son atelier du Moulin de la Galette? Pour combattre la chaleur plus intolérable, selon lui, sur la Butte, parce qu'elle est plus proche du soleil que la rue Maubeuge, il imagina de disposer en hélice, autour de la cage d'un écureuil, plusieurs écrans japonais; la petite bête, en se démenant dans sa prison circulaire, tempérait les ardeurs de la canicule. Et voilà!
Bon citoyen, vice-président de la Société des Artistes lithographes, commandant de l'armée territoriale — en vingt-cinq ans, il n'a pas infligé une punition à ses hommes! — Mesplès est aussi chevalier de la Légion d'honneur.
Jules Muenier.
JULES MUENIER
Il a l'apparence un peu timide d'un instituteur d'autrefois qui serait invité chez le châtelain en compagnie de l'évêque et du receveur général ; mais ce n'est qu'une apparence derrière laquelle se trahissent une volonté opiniâtre, un esprit réfléchi et orné, une âme d'une singulière sensibilité. Jules Muenier est un tendre qui a de la méthode.
Son père, un poète distingué — quelques-unes de ses nouvelles sont d'un maître écrivain — n'a pas voulu contrarier sa vocation et l'a laissé libre du choix de sa carrière. A dix-huit ans, il entre à l'École des Beaux-Arts et, malgré son séjour parmi nous, il sait — heureusement pour lui — ne pas devenir ce qu'on est convenu d'nppeler un Parisien. A Paris, il vient passer trois mois tous les ans; le reste de son temps, il vit en son petit village franc-comtois, perdu, fondu dans la Nature qu'il aime d'une tendresse d'enfant, jouissant des moindres aspects qu'amène le retour des saisons.
Il est passionné de sincérité.
Son œuvre nombreux, quoiqu'il soit bien jeune — trentequatre ans ! — son œuvre est là qui l'atteste. Mais qu'il se méfie: cette sincérité risquerait, chez lui, de se transformer en exactitude et d'en faire un observateur trop attentif au détail, trop méticuleux. La synthèse lui échappe-t-elle, faute d'avoir analysé? A notre sens, la timidité indiquée tout à l'heure est peut-être du complot, sans que sa loyauté la soupçonne. Aussi, l'étude, môme très poussée, lui semble-t-elle insuffisante, tandis que certains de ses confrères la considèrent comme œuvre définitive. 11 déplore la tendance à l'ébauche où se complaisent aujourd'hui beaucoup d'artistes, qui transforment les peintures de galerie en de trop faciles tâches d'atelier.
Tout ceci n'empêche que sa peinture à lui soit douée, à un rare degré, d'une émotion communicative. Aussi les succès ne lui sont-ils pas marchandés. Médailles, bourses de voyage. Une de ces dernières récompenses lui a permis une excursion en Italie, en Espagne, au Maroc et un séjour de six mois passés à Alger en compagnie de son maître et ami Dagnan, à qui l'attache une profonde et admira tive affection.
En dehors des toiles faisant partie de la collection Alexandre Dumas, de la collection Coquelin et du portrait de Coquelin cadet en Thomas Diafoirus, pour clore, nous tenons à citer la Rade de Villefranche, à laquelle André Theuriet a consacré les beaux vers suivants, placés d'ailleurs, en un cartouche, au bas du tableau :
Le crépuscule tombe et le jour s'évapore ;
Mais dans la rade, où tremble un feu couleur d'aurore;
Dans la mer irisée et le ciel assourdi,
Dans les rosiers et dans les pins, on sent encore
Flotter l'âme embaumée et tiède du Midi.
Maurice Orange.