‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 43 sur 68 · MAURICE ORANGE · texte numérisé non relu

MAURICE ORANGE

La bouche fine et railleuse, surmontée en guise de moustaches de deux indigents pinceaux d'aquarelles ; l'œil curieux, chercheur, éclairant un front d'éphèbe opiniâtre et réfléchi, ce grand gars normand, timide, aux gestes discrets, n'a pas trente ans, mais il a déjà fait du chemin.

A Granville, où il est né, on le destinait à l'état de marin, mais on comptait sans l'alliance défensive et énergique de la peinture qui l'attirait et des mathématiques qu'il avait en horreur. Un ami de l'immortel Rude, le père Morin — vieille barbe couleur Brisson — qui n'avait vu, disait-il, qu'un beau spectacle au monde, les ouvriers, en 1848, descendant le faubourg Saint-Antoine aux accents rythmés de la Marseillaise — fut son premier professeur. Mais l'élève, suivant son goût, faisait des soldats et, du même coup, le désespoir de son maître : celui-ci se rattrapait en lui donnant à dessiner sous tous ses aspects le buste de la République !

Ce qu'il l'a copié de fois, ce malheureux buste, le jeune Orange !

Le meilleur conseil du vieux sectaire fut d'envoyer son élève à Paris.

Là, les professeurs changent : Gérôme, Détaille, François Flameng, ont tout à lui enseigner après Morin, de Granville (Manche).

Orange apprend d'eux le dessin, mais s'affranchit bientôt de leur influence trop personnelle. Son premier tableau — et il s'attaque tout de suite aux grands morceaux — les Médaillés de Sainte-Hélène, lui vaut une bourse de voyage. L'année sui-

vante, la Défense de Saragosse, inspirée de son séjour en Espagne, où il dépense l'argent de son encouragement, lui fait décerner le Prix du Salon.

Autre voyage, avec 10000 francs devant lui! Le lauréat visite tour à tour l'Egypte, la Grèce, l'Italie et, par un crochet d'hirondelle, il revient à Paris, en passant par la Hollande. Du pays des sphinx il rapporte un Bonaparte devant la momie de Sésostris que la gravure, la lithographie, l'imagerie d'Épinal reproduisent à l'envi, le mode napoléonien étant encore à l'ordre du jour.

Beaucoup de facilité, le besoin tyrannique de peindre et de peindre encore, font de cet amoureux de sa profession un studieux que les petites églises ne sauraient troubler de son labeur. Son coloris ne manque ni de vigueur, ni de chaleur. Il sait garer son dessin de cette trop fidèle précision, où sous prétexte d'exactitude il tourne à la sécheresse sans souci des ambiances, des enveloppements de l'atmosphère, faisant des êtres et des choses, des découpages aux contours secs d'ombres chinoises.

Entre temps, ce jeune artiste devant qui l'avenir s'ouvre brillant, enlumine d'illustrations charmantes, spirituelles épouses du texte, les marges des éditions rares et précieuses qui vont enrichir les collections d'amateurs délicats, comme l'est M. Henri Béraldi, comme le fut le duc d'Aumale.

Cette menue monnaie de l'Art est, pour Orange, ce que les joueurs de profession appellent la matérielle.

Osbert.

OSBERT

sbert est, sans contredit, un esprit distingué. Avant d'entrer

dans la voie où nous le voyons aujourd'hui, il a longtemps cherché. Un moment, il crut avoir trouvé son havre dans cette superbe et fougueuse école espagnole qui le hantait déjà, à l'École des Beaux-Arts, lorsqu'il appartenait à l'atelier d'Henri Lehmann. Celui-ci, de qui l'esthétique était toute différente, sincèrement conseilla à son élève d'aller chez un autre maître. Un jour, un des camarades du jeune rapin s'étant avisé de peindre une figure ressemblant aux siennes, Lehmann s'écria en plein atelier :

— J'ai assez d'un Osbert! Je n'en veux pas d'autres!

Et, de fait Osbert, pour qui Velasquez fut un culte, pendant neuf années se mit à peindre dans la manière espagnole. Mais en 1890, tout d'un coup, il s'affranchit de l'influence trop exclusive des musées et des églises d'Espagne pour traduire à sa façon et combien opposée à celle-ci l'impression directe que lui donne la Nature.

D'allure douce, un peu délicate, on ne dirait pas, en le voyant, qu'il est le descendant d'une des plus vieilles familles normandes dont le nom est intimement lié à la conquête d'Angleterre, par Osbert de Breteuil, cousin germain de Guillaume le Conquérant, qui décida de l'expédition, et de ses beaux deniers arma quarante vaisseaux. Un autre Osbert fut à la première croisade.

Il n'a gardé, de ses aïeux, que le sens de la combativité, mais dirigé vers un autre objet : la Peinture. Osbert a suivi, malgré lui, le courant intellectuel, un peu mystique, qui vint, en réaction, opposer des formules peu définies aux réalités trop crues où la littérature et l'art en général, se sont complu pendant ces

trente dernières années. Cette réaction l'a amené, tout doucement, à une formule plus compliquée.

L'Art, pour lui, est une religion dont l'artiste est le prêtre en môme temps que l'évocateur des idées sacrées qu'il doit rendre, non par la servile traduction de la Nature, mais par une interprétation de l'émotion cérébrale que suscitent les splendeurs de cette môme Nature.

Il cherche la synthèse des soirs et des aurores, de la forêt et des eaux dans l'harmonie dominante de l'heure, pour arriver à donner la sensation la plus intense de la sérénité et du silence. Harpocrate serait sa divinité.

A son sens, la figure humaine, pour exprimer le Beau, ne peut être que nue ou drapée et n'avoir que le geste sobre, essentiel :

Je hais le mouvement qui déplace les Jitjnes.

a dit Baudelaire dans son Hymne à la Beauté. Osbert établit donc la figure humaine en ses tableaux, tantôt comme accessoire, tantôt comme dominante, mais toujours pour compléter l'Idée et exprimer l'émotion que le spectateur du tableau éprouverait, s'il était lui-même cette figure.

Aussi, volontairement, s'est-il voué aux représentations d'allégorie, et sa palette s'est-elle restreinte à des tonalités douces et tristes, où domine un bleu permanent et harmonieux. Dans sa synthèse des individus, il se rapprocherait de Puvis de Chavannes.

Mais tout le monde ne comprend pas son art; Bonnat, par exemple, dit de lui :

— Osbert! Beaucoup détalent, mais passé, armes et bagages, au bleu !

L'État a acheté, l'an dernier, cette œuvre d'exquise et mélancolique impression, Poème du soir, qui est destinée au Luxembourg.

Pal.

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