‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 52 sur 68 · S IL II 0 UE T TES D 'A R TIS TES · texte numérisé non relu

S IL II 0 UE T TES D 'A R TIS TES

à faire de l'art, et du vrai. Soyez assuré qu'il y trouve une meilleure existence que dans l'industrie !

C'est sa joie d'interpréter, non seulement ce qu'il voit, mais aussi ce qu'il éprouve. Il a peint au cours de ses nombreuses promenades les si merveilleux environs de Paris, sans compter Paris lui-même, lequel possède, à son gré, les plus beaux paysages du monde!

Quoiqu'un des derniers arrivés dans la mêlée, malgré la neige de ses cheveux bouclés, n'a-t-il pas trouvé le moyen d'être un novateur? N'en déplaise à quelques camarades d'un avis différent, il a, le premier, eu la pensée d'appliquer le pastel au paysage. Personne n'avait tenté de se servir de ce moyen; Lhermitte,seul, l'avait employé dans ses maîtresses études ; mais l'application par Prins du crayon de couleur au paysage remonte à dix-huit années au moins.

Comme tous les laborieux et les sincères, il a conservé les impressions les plus fraîches des différents états de nature où il se trouve, où il vit. Aussi n'est-il blasé sur rien et ressent-il voluptueusement les émotions et les jouissances les plus simples, telle, par exemple, celle de rester, à la fin d'un beau jour, sous la tonnelle d'un cabaret d'écart, en contemplation devant le soleil qui se couche, parmi les trilles stridents des cigales et le cri mélancolique d'un oiseau de nuit, — extasié comme un grand enfan t.

Reyen

REYEN

Graveur d'émaux

Encore un qui fuit la foule et que le bruit irrite. Solitaire, il travaille en tête à tête avec son tour où les roues rapides, de tailles diverses, suivant la besogne qu'il réclame d'elles, ronronnent discrètement, presque immobiles d'apparence. Elles taillent, contournent, gravent les couches d'émaux desquels, à la longue, sortira la fleur exquise ou le papillon diapré, dont les couleurs et le modelé, obtenus par la différence des épaisseurs, sont tout simplement l'expression d'un art inconnu avant lui.

C'est encore à la Science — ■ couvrez-vous de cendres, ô Brunetière! — mais cette fois par contre-coup, — qu'on est redevable de cette nouvelle manifestation.

Je m'explique.

La gravure mécanique, à l'acide, a tué ou à peu près la belle gravure en creux sur le cristal blanc, telle que la pratiquaient les artisans de la Renaissance ; elle l'a remplacée — Dieu sait comme — un peu partout.

Voilà le méfait.

Reyen, qui travaillait le cristal à l'ancienne manière, dut abandonner son état; mais il n'a pas voulu supporter sans protestation sa défaite, et il s'est mis à chercher autre chose.

Il aimait trop son tour, d'une fidèle affection, pour l'abandonner tout à fait. Il fallait donc lui trouver un emploi qui l'orientât encore davantage vers l'Art en lui infusant un sang neuf. En 1874, après bien des essais, des repentirs, des tâtonnements, il put rendre tangible, enfin, un rêve si longtemps caressé: la gravure

SILHOUETTES D'AU TISTES.

en camée, sur verre blanc émaillé de plusieurs couches d'émaux superposés et de couleur différente.

Sur ces émaux, qui recouvrent en son entier et d'une façon uniforme la matière blanche qui est le corps solide du vase et qui donne la transparence, il grave au moyen de sa roue humectée d'huile et d'émeri. Il obtient ainsi les jeux d'ombre et de lumière ; et le modelé de son dessin ou, pour mieux dire, de la chose représentée apparaît, petit à petit, en un relief d'une saveur toute spéciale, que d'autres, copistes peu scrupuleux, n'ont pas su atteindre encore. Et ce loyal artiste, à la barbe de zouzou, au gilet fermé d'une multitude de boutons, — telle la veste d'un Albanais — ne se contente pas de graver son œuvre : il en combine non seulement le décor, commandant l'ordre ou la superposition des émaux à tailler, mais il crée des formes, suit la fonte de son cristal, ne quitte pas sa pièce qu'elle ne soit sortie du four avec son revêtement sombre.

Il travailla longtemps sans signer ses œuvres, comme cela se pratique, hélas! si souvent à Paris — pour le compte de tiers.

Il recouvre enfin sa liberté après des années; il envoie, alors, à l'Exposition universelle de 1889, des vitraux gravés, ombrés par le relief de l'émail plus ou moins épais ; le succès le récompensa d'un labeur opiniâtre et incessant.

Aujourd'hui, les musées achètent ses œuvres, et les amoureux d'objets d'art rare et précieux prennent le chemin de sa maison.

Pendant que la gravure à l'acide suffit aux joies parcimo nieuses des amateurs d'or en cuivre, de fleurs en papier et de plâtres peinturlurés, Reyen voit ses gravures classées parmi les chefs-d'œuvre de l'art industriel qui sont l'honneur de cette fin de siècle.

Rochegrosse.

1LH0UETTES D'ARTISTES.

Page 1