JEAN ROSEN
Il y aura tantôt un quart de siècle, ou peu s'en faut, que Jean Rosen — on ne parlait guère de l'alliance russe — venant de Varsovie, débarqua à Paris. Le jeune peintre avait du talent déjà, ayant travaillé utilement à Munich, mais il voulait se perfectionner dans la grande ville.
C'est dans ce couloir, rempli de bruit, véritable ruche d'Art, débordant de sève, de jeunesse, de rêves, de gaieté sonore, insouciante, et formé d'une suite de petites maisons d'un étage, comme une cité ouvrière, que tomba Jean Rosen, 58, rue de La Rochefoucauld. Le couloir a cédé sa place, hélas, ! à une superbe maison de rapport. On appelle cela rapport!
Dans cette colonie d'exception vivaient Jean Richepin, beau comme Sardanapale, vêtu de blanc, pied nus, avec aux orteils, des bagues d'or et de pierreries ; Paul Viardot, André Messager, Mariotti, Alexandre Georges, dit le Loup, et le doux de Rrayer, têtu de wagnérisme ; Isaïe, le tendre et chaste Cabaner, Michel de l'Haye, Phœbus Apollon, devenu peintre, Neymark; d'autres y fréquentaient journellement, le grand Léonard, Hollman, à l'âme vibrante, violoncelliste des rois; Raoul Pugno, oublieux de la Commune, où il eut un emploi; le comte d'Osmoy, Forain, Friedlander, Baile, Victor Roger, des poètes, des maîtres de chapelle, des sculpteurs, des chanteurs : tout ce monde était jeune alors. L'Art en herbe, quoi!
A un semblable et journalier contact, Jean Rosen, n'étant pas devenu fou, devait emprunter une belle vaillance, fatalement. L'esprit d'analyse et de finesse quasi-orientale dont il est doué en tira profit, et lorsque, après ce passage de la Ligne, il voyagea par l'Europe, il se trouva tout préparé pour l'utile combat. De peintre de chevaux et de sport, il est devenu peintre militaire,