SILHOUE T TES D AR TIS TES
membre de l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pélersbourg. Le malheureux tsar Alexandre III, de qui le beau portrait, peint par notre ami, figure au Cercle militaire, l'avait en estime : les grands-ducs Wladimir et Alexis lui marquent une particulière amitié. L'impératrice douairière et sa bru, l'impératrice actuelle, l'honorent de leur bienveillant et peu banal intérêt. Voilà pour l'artiste, mais disons tout de suite que l'homme est digne de ces faveurs. Son œuvre est en partie au Palais d'Hiver. Qui ne se rappelle cependant son tableau : les Adieux de Napoléon quittant l'armée à Smorgani.
Rosen a su, en effet, dans un art où l'uniformité des costumes pris en masse impose souvent le souci de la plus minutieuse exactitude dans les premiers plans, éviter surtout la sécheresse qui nuit à l'intérêt général, chez les peintres militaires. Le détail devient alors indiscret, fatigant, dans sa précision photographique.
Napoléon fut et demeure sa grande passion, et maintenant qu'il habite Paris de façon définitive, il s'est entouré d'une collection de costumes, d'armes, de souvenirs de la grande épopée, dignes d'un musée et pouvant rivaliser avec celle de notre ami Edouard Détaille. Il a même des objets personnels nombreux ayant appartenu à l'Empereur et au Roi de Rome.
— Napoléon, voyez-vous, disait-il à quelqu'un qui venait d'examiner avec soin sa collection, Napoléon, on n'a encore guère mieux fait que cela !
Medardo Rosso.
MEDARDO ROSSO
Jamais occasion ne fut plus propice de parler de Rosso que celle offerte par le récent tapage mené autour d'Auguste Rodin et de sa statue de Balzac.
Sommes-nous, en effet, devant un chef d'école?... Ce serait peut-être se presser, sinon téméraire que de l'affirmer déjà. Mais ce qu'on doit proclamer, c'est que ce sculpteur jeune et vigoureux, plein de confiance en lui-même, a tenté une formule nouvelle, qu'il en est le protagoniste illuminé, infatigable, et que cette posture ne saurait désintéresser personne, même parmi les plus réfractaires aux idées neuves.
Le front, barré dans sa hauteur, des deux profondes lignes de l'énergie et de l'opiniâtreté, est coiffé d'une toison frisée et touffue, tirant sur le blond ardent, descendant sur une nuque d'Alcide; moustache drue et serrée, musculature et torse d'athlète, tel est Rosso.
Tout petit, à Turin, chez son père; plus tard, à Milan, il peint. Mais les couleurs sont une dépense trop lourde pour sa pauvre bourse : il se résigne à la terre et pétrit, ébauche des bonshommes, copie des antiques. Le dualisme de la couleur et de la ronde-bosse a, n'en doutez pas, influencé pour toujours l'enfant qui, plus tard, demeuré définitivement sculpteur, n'a pas pu se défendre de chercher et de donner la couleur à ses reliefs. Il a, d'ailleurs, une façon à lui de parler de l'Art et d'exposer son esthétique.
« En sculpture comme en peinture, dit-il, rien ne saurait s'isoler, car tout dépend de l'ensemble et de l'ambiance du sujet. »
Aussi sa théorie est la négation de la sculpture et du groupe. On ne doit pas plus tourner autour d'une sculpture qu'on ne retourne un tableau pour voir ce qu'il y a derrière la toile. La statue et le groupe ne peuvent servir qu'à une décoration spéciale devenant alors l'ornement, la complémentaire de l'architecture, laquelle n'a rien à voir avec la Réalité et la Vie.
Rosso, logique avec ses théories, n'exécute que des ensembles
concrets qui doivent suffire — comme une synthèse — à résumer l'humanité et à donner l'expression la plus saisissante des différents drames de la vie, sans distraire l'attention par le détail d'une main finie inutile accessoire, d'une étoffe chiffonnée, ou, encore moins, par ce sacrilège qui consiste à percer, de deux trous, les yeux pour leur donner un regard !
Il tient en souverain mépris les sculpteurs qui, encore à l'heure actuelle, ayant d'aventure à exécuter une femme nue, empruntent à divers modèles, soit une jambe, soit un bras, soit un torse ou une chute de reins et moulent, sans vergogne, ces morceaux d'origines différentes pour les réunir en un tout conventionnel : il plaint ceux qui, pour habiller un personnage d'une chlamyde ou d'un manteau, déshabillent un individu et le couvrent ensuite de linges trempés dans du plâtre mouillé pour obtenir, en se séchant, les plis et les cassures d'une draperie sculpturale. Or, ces façons d'agir sont journalières et mises en pratique par les plus renommés artistes.
Vous le voyez bien, Rosso est un révolutionnaire.
Envoyé à Rome pour faire son service militaire, il pensa pouvoir continuer ses études en obtenant l'emploi de brosseur d'un général. L'emploi lui fut refusé avec ces mots :
— Vous n'avez pas la tête d'un domestique !
Degas, voyant la Marchande de légumes de Rosso, s'écria :
— Ça, c'est de la peinture!
Vela, l'auteur du Napoléon mourant, ne put, quoique bien •académique, s'empêcher de rectifier les avis malveillants de ses collègues de l'École des Beaux- Arts de Milan, en leur affirmant qu'ils avaient devant eux un réel artiste.
Il est un maître !
Certaines œuvres de Rosso sont populaires, telle cette tête du Garçon qui rit. Mais il réserve, paraît-il, une véritable surprise pour l'an de grâce 1900.
En attendant, il travaille sans faire parler de lui. Il pousse à ce point le respect de son œuvre que, de praticien habile qu'il était déjà, il se met aujourd'hui à fondre lui-même ses modèles en des alliages de métaux dont il a trouvé le secret.
Rousseau.