‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 63 sur 68 · FRITZ THAULOW · texte numérisé non relu

FRITZ THAULOW

Dans cette marée montante qui amena à Paris Ibsen et la suite intéressante des dramaturges norvégiens, voici qu'est apparu un homme de puissante stature, géant blond, aux yeux couleur du flot, semblable à quelque héros monté sur son bateau d'écorces et magnifié en une victorieuse runa ! — De quel fjord nous vient ce jeune" athlète à la démarche de demidieu?

C'est un peintre, le peintre de l'Eau, là-bas, à Christiania.

Personne, à Paris ou ailleurs, n'a donné au liquide élément une vie plus intense : mer calme ou démontée, ruisseau ou torrent, lac, rivière ou fleuve, moulins vermoulus, il s'en est établi le narrateur, le grand légendaire. Sa façon de nous les montrer était neuve pour nous et d'une si étonnante variété en même temps que d'une poésie si charmeresse, que le succès l'a accueilli dès qu'il a mis le pied sur le sol de Paris.

Son arrivée parmi nous est toute une histoire.

Un jour vint où Thaulow, élève de Gude, un vieux peintre qui s'est spécialisé dans le Mouvement des vagues, s'est réveillé avec l'idée bien arrêtée de rendre visite à Venise. L'Adriatique l'invitait. Peut-être ferait-il quelque chose de moins linéaire, de plus lumineux que les toiles de Guardi ou de l'architecte Canaletti, de moins incendiaire que les embrasements de soleil couchant sur le Lidb peints par Ziem dans l'atelier de la rue Lepic.

Le voilà donc décidé. Il ira à Londres prendre son billet pour Venise, avec toute sa maisonnée, femme, enfants, servantes! Mais à peine a-t-il franchi son seuil qu'au lieu d'aller à Londres il se décide pour Paris; de là, au lieu de Londres, on partira pour Venise.

Le train s'arrête à Camiers en Pas-de-Calais. Les maisons sont blanches; un joli toit rouge les égayé; un enfant est souffrant ; — Arrêtons-nous ici, pendant deux heures, dit Mme Thaulow. Les Thaulow y sont restés deux ans.

Mais un matin :

— Allons! en route pour Paris et de là pour Venise. Nous perdons un temps précieux ici, dit Fritz.

Malheureusement, Mon treuil est sur le chemin. La mer y est belle... alors — escale — et l'escale dure une année.

— C'est demain, dit un soir le bon Thaulow, que nous allons à Paris; car Venise nous attend, ne l'oublions pas.

Mais à Paris, le jeune maître devient d'emblée l'ami de Roll, de Cazin, de ce pauvre Duez parti, lui, pour ne plus revenir.

Rond, joyeux, d'une loyauté solide et qui s'extériorise, il échange ses peintures avec ses amis; c'est ainsi que le bel Effet de neige (Soleil d'hiver) devient la propriété de Carolus Duran contre un portrait du beau Norvégien par le plus Zanetto des peintres.

Et Venise?

Paris le retient encore, et c'est justice; il y a trouvé presque la gloire et le milieu d'art dans lequel il a été élevé à Christiania, en la maison paternelle, parmi les littérateurs, les peintres et les artistes les plus distingués comme dans sa féconde patrie.

Le voyage de Venise est encore retardé, croyez-moi.

William Thornley.

WILLIAM THORNLEY

Dans le vieux moulin d'Osny, aujourd'hui silencieux, une vaste pièce sous laquelle les roues moussues sont immobiles. Un homme jeune et gros, à la tête ronde de reître ou brillent, par contraste, deux yeux suppliants de bon chien fidèle est assis devant une toile.

C'est William Thornley.

Ce coin écarté et paisible est le centre d'où le paysagiste rayonne vers la Hollande, la Provence, la Bretagne et les Vosges. Car il peint partout et toujours; rien ne le distrait de son amoureuse tâche : la peinture est la seule, la vraie passion de sa vie. De même que, fils d'Anglais, il a choisi librement la nationalité française, il s'est fait seul — sans maître. Un grandiose artiste, Puvis de Chavannes, qui l'avait en particulière estime et amitié, l'a quelquefois conseillé.

Ses premiers pas dans l'Art se sont dirigés vers la gravure, la lithographie. Il s'est fait ainsi l'interprète des maîtres les plus durs à traduire : Degas et Claude Monet. Grâce à la prodigieuse souplesse de son talent, à son entendement subtil, il épousa, avec un rare bonheur, les plus délicates, les moindres intentions de leur coloris et de leur dessin. J'ai sous les yeux les remercîments louangeurs de Degas et de Monet qui sont plutôt difficiles .à satisfaire et incapables de ne point dire ce qu'ils pensent sous prétexte de ménagements. Thornley les garde précieusement.

Mais l'heure vint où, puisant dans son propre fonds, il peignit pour lui-même. L'aquarelle le sollicita. Du premier coup, il y apporta une puissance, une largeur et une sûreté de touche qui

le décidèrent, après deux années de sollicitations de ses amis, à mettre ces qualités rares au service de la peinture à l'huile.

Dans cette dernière manifestation, il a fait vite de franchir les échelons qui l'ont placé parmi les paysagistes les plus en vue.

Simple il était, et simple il reste.

Hier encore, dans son doux rire d'enfant, il racontait un mot que lui dit un paysan d'Osny.

Ce brave homme l'avait vu peindre, de loin, et n'avait jamais osé s'approcher. Un soir, comme Thornley rentrait à son moulin, le paysan l'aborde et lui demande la permission d'entrer avec lui, chose vite accordée.

Le visiteur regarde silencieux les peintures pendues aux murs, puis il s'arrête devant une lithographie d'après la Source, d'Ingres. Il resta ébahi quelques instants. A la fin, ne sachant comment témoigner son admiration, il rompt le silence et doucement :

— C'est notre Seigneur?

Abel Truchet.

ABEL TRUCHET

'opiniâtreté et l'aspect d'un ligueur au service d'un tempé-

rament tout d'ardeur et de conviction, et, contradictoirement, l'œil réfléchi, grave, fouilleur, d'un anatomiste; s'il se pose sur une scène de vie populaire, il semble chercher le diagnostic de cette humanité en mouvement. Les idées affluent en masse à son cerveau, elles s'y pressent, s'y choquent, de là, le débit rapide en phrases sèches, hachées, qui constitue sa façon de les traduire.

Parisien, né à Versailles, tout petit, soprano solo à la maîtrise de Saint-Thomas-d'Aquin, il entre dans le commerce pour soutenir une maman qui est restée veuve. Il fait un chemin rapide. Mais son patron — « le bon patron » — inoffensif amateur, peinturlurait des toiles; cela vaut mieux que de fabriquer de la fausse monnaie, évidemment, et cela suffit cependant à tenter le jeune Truchet. Il veut essayer lui aussi, pourquoi pas? Curiosité d'abord qui dégénère vite en passion. Alors coup de tête. 11 lâche la place à gros bénéfices pour entrer chez un décorateur où il gagne, tout de suite, 0 fr. 40 c. par heure. C'est la lutte, dure, cruelle. Passage à l'atelier Julian. Le modèle, éternellement figé en de conventionnelles et mêmes attitudes, le laisse froid. La rue, le mouvement des foules, le bruit, les lumières le sollicitent.

Il peint Montmartre et ses fêtes foraines, la barrière du Trône, les music-halls et les restaurants de nuit. L'Heure verte est une de ses toiles à signaler à côté de ces charmantes Petites Botticelli qui furent un beau succès. Grâce à sa volonté tenace, à une confiance en lui qui confine quelquefois à la témérité, grâce aussi à un travail opiniâtre, au bout de huit années, le voilà en belle et enviable posture.

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