‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 66 sur 68 · V. VALLGREN · texte numérisé non relu

V. VALLGREN

La face pleine dans un teint rosé de poupard blond, l'œil malicieux et rieur derrière le reflet miroitant du pince-nez, tel est l'aspect amusant de ce délirai, ingénieux et sensitif artiste.

Il y a deux ans, à Munich, une grande dame étrangère, femme d'un goût sûr et élevé — n'est-ce pas la même qui acheta à Londres le Buste an nez cassé, de Rodin? — était à l'Exposition des Beaux-Arts, arrêtée devant les œuvres de Vallgren : elle admirait l'élégance un peu morbide des statuettes, l'ingéniosité, le charme des attitudes, la tristesse douce qui s'en dégageait, le parti qu'il en avait tiré.

— Je voudrais bien connaître ce sculpteur, » dit-elle. Vallgren, qui se trouvait là par hasard, s'avance :

— Me voici, madame.

— Vous, monsieur? C'est une plaisanterie, vous n'êtes pas Vallgren.

— Mais pardon... je suis... lui-même.

— C'est impossible.

— Rien n'est plus vrai, cependant.

Stupéfaction de la dame, qui ajoute, en manière d'excuse :

— Je m'imaginais l'auteur de ces œuvres mélancoliques un homme pâle, émacié, une sorte d'ascète, de moine, aux yeux brûlés de fièvre, et je me trouve en face d'un visage rebondi et réjoui, éclatant de santé. Excusez les apparences, monsieur; elles sont rarement aussi trompeuses.

Elle a raison, Mme Jay, car c'est d'elle qu'il s'agit.

Au fond, Vallgren est un contemplatif, un tendre, un spiri-

m SILHOUETTES D'ARTISTES.

tualiste. Arrivé, il va vingt ans, deBargo, en Finlande, oùilestné, il a passé par l'École des Beaux-Arts, à Paris, — atelier Cavalier — mais s'il a conservé la technique de notre enseignement national, il en a heureusement vite oublié l'esprit de routine.

Tout de suite il a tenté la renaissance des arts dans la vie d'intérieur. Il s'est révolté contre l'infamie de forme et de décor des objets au milieu desquels on nous oblige à vivre. Il s'est demandé pourquoi les plus usuels, comme les plus pratiques de ces objets, ne seraient pas les éducateurs du goût, en habituant les gens, dès l'enfance, aux belles choses sous les aspects les plus divers, en formant l'œil, en un mot. Vases, cuivres, chandeliers, horloges, marteaux de portes, manches de couteaux, sièges, cheminées, étoffes, lustres, poteries, qui empêcherait donc que ces choses soient encore objets d'art, comme au temps de Bcnvenuto Cellini, comme chez les Grecs ou les Orientaux? Alors, Vallgren, le premier, et c'est là un honneur, avec Desbois, Baffier, Charpentier, Lalique et L. Bigaux, a commencé au Champ-de-Mars cette merveilleuse et imprévue exposition d'objets d'art, à laquelle sont venus se rallier tant d'artistes ignorés et que les Champs-Elysées se sont enipressés d'adopter. Vallgren, l'ami ému des fleurs, qui en sait la vie, qui les suit jusque dans les attitudes navrées ou révoltées, de leur agonie jusqu'à leur mort, avait donné l'élan.

Ce fut une vraie poussée d'art.

Tout ne devient-il pas, aujourd'hui, objet précieux — jusqu'aux pelles et aux pincettes!

Ceci est une consolation, en cette fin de siècle où les peintres et les sculpteurs, la grande majorité du moins d'entre eux, nous condamnent à la terne, à la grise, à la stérile, à la néfaste médiocrité.

Pierre Vauthier.

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