PIERRE VAUTHIER
ON n'échappe pas à sa Destinée : convenu. Mais on peut affirmer que l'atavisme, quoi qu'on fasse pour oublier son origine, trouve toujours l'occasion de la trahir.
En repassant, de mémoire, une partie de l'œuvre de Pierre Vauthier, je suis surpris de la quantité de ponts qui y figurent! Poussin plaçait l'inévitable fabrique dans ses paysages, Pierre Vauthier y met son pont. Le pont fait partie intégrante de sa toile, il s'impose là, inévitablement. C'est le pont fatal ; le pont forcé.
Est-ce manie du peintre? me [suis-je demandé ; le pont a-t-il pour lui la qualité préservatrice ou attirante du fétiche, du porte-bonheur? Il n'est pas probable, qu'en saine logique, un homme peigne, sans raison plausible, autant de ponts, à moins qu'il n'ait fait une gageure !
Eh bien! non. Renseignements pris, ce n'est ni superstition, ni manie, ni mystification! Cet homme de grand talent, qui a trouvé des atmosphères si fines, si délicates, d'un charme si enveloppant, est le fils, le petit-fils, l'arrière-petit-fils, d'ingénieurs des ponts et chaussées ! Et lui-même est sorti, il ne s'en vante pas, de l'Ecole centrale avec un diplôme de métallurgiste ne fait-on pas des ponts en fer? — Voilà donc le mystère expliqué ! Voilà pourquoi, aussi, il déplie, d'attirance, malgré lui, son chevalet, devant les fonderies, les hauts-fourneaux aux lueurs sinistres d'incendie. Pourquoi il a rapporté d'Angleterre et de Belgique des fumées d'une vérité d'impression tout à fait saisissante.
Mais, j'ai hâte de le dire, l'ingénieur a disparu faisant place à l'artiste ; équerres et compas sont loin, très loin, lâchés à jamais !