SILHOUETTES II I S TO U I Q U E S
ne distinguait encore Louis de Montcalm de la plupart de ses compagnons d'armes, quand un beau jour, le 23 janvier 1756, Tordre imprévu du Roi le d»''signa pour commander en chef les troupes « de l'Amérique septentrionale », où venait d'éclater la guerre, et le révéla du même coup aux autres et à lui-même.
Entre les deux colonies limitrophes du Canada français et de l'Acadie britannique, un vif incident de frontière avait fait éclater le feu d'inimitié qui couvait depuis tant d'années. Une troupe française d'une trentaine d'hommes, brusquement assaillie sur un territoire contesté par un nombreux parti anglais, avait été massacrée tout entière; leur chef, Yilliers de Jumonville. s'avançant en parlementaire, n'avait pas trouvé grâce devant ces forcenés, dont, par une singulière fortune, le chef portait un nom alors obscur, célèbre vingt-cinq ans plus tard : il se nommait Georges Washington, futur allié du roi Louis XVL Les premières tentatives pour venger cette injure n'avaient eu qu'un succès médiocre, et le gouvernement français avait décidé d'expédier
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dans sa colonie menacée quelques bataillons d'infanterie, axec un maréchal de camp. En débarquant au Canada, le 3 avril 1756, Montcalm disposait, au début, de 3.800 hommes, que des renforts portèrent l'année suivante au chiffre de 5.300. Il y faut ajouter 2.000 marins, la milice canadienne et les ce sauvages », dont je parlerai tout à l'heure; en tout, une douzaine de mille hommes, la plupart mal instruits, mal armés, mal nourris, très irrégulièrement payés, pour garder une contrée immense et faire face à un adversaire dont les forces, sans cesse accrues, monteront bientôt à plus de 60.000 combattants. Telle fut la tache confiée au marquis de Montcalm; elle n'effraya pas son
La première lutte qu'il dut soutenir, et qui dura du premier jusqu'au dernier jour, fut contre des compatriotes, j'entends par là contre l'administration civile et, en particulier, contre François Bigot, intendant de la Nouvelle- France, type achevé du mauvais fonctionnaire colonial. Rapace, corrompu, tyrannique, spéculant pour son compte avec l'argent du Hoi,
exploitant les colons et rançonnant les indigènes, la liste est longue des méfaits de Bigot, auquel réloignement, la rareté des courriers, la crainte ou la complicité de ses subordonnés assuraient de longue date une impunité scandaleuse.
Les trop justes plaintes de Montcalm demeurèrent longtemps sans écho. Les fusils font défaut, les arsenaux sont vides, les vivres hors de prix, les hôpitaux dénués du nécessaire, tandis que M. l'intendant festoie avec « sa bande » et risque deux cent mille livres au jeu, dans une nuit de débauche. « Quel pays! mande ^lontcalm à sa mère. Tous les marauds y font fortune, et tous les honnêtes gens s'y ruinent! »
Parmi de telles difficultés, les succès de Montcalm pendant les premiers temps tiennent vraiment du prodige. Trois mois après son arrivée, avec une poignée d'hommes, il tombe à l'improviste sur le fort anglais de Chouagen et, presque sans combat, par un coup de surprise, fait deux régiments prisonniers, avec 120 canons, cinq drapeaux, quinze millions de butin. Et de quel style alerte il mande l'heu-
reuse équipée à sa femme! « Voilà une assez jolie aventure, ma très chère. Je vous prie d'en faire dire une messe dans ma chapelle. J'ai encore un bon bout de campagne à faire... Je suis excédé de travail. Que ma mère et vous m'aimiez, et que je vous rejoigne tous l'année prochaine! J'embrasse mes filles. » L'année suivante, pareil exploit sous les murs de William-Henry, 011 2.300 hommes sont pris avec quarante canons. L'armée anglaise, si supérieure en nombre, paraissait frappée de stupeur devant cet audacieux et insaisissable adversaire. Le territoire de la Nouvelle-France demeurait vierge de toute invasion, tandis que, de l'aveu du gouvernement de Saint-James, « toutes les portes étaient ouvertes » vers les possessions britanniques. A ce moment, comme on l'a justement écrit, c( les destinées du Nouveau-Monde restèrent en suspens ». La question parut se poser si, dans cette immense Amérique, le drapeau du roi de France n'allait pas supplanter partout l'étendard du roi d'Angleterre.
Une fois de plus, la tenace énergie anglaise devait briser la fougue de notre élan. A Lon-
dres, tous les partis s'unirent pour un suprême effort; le A^eux Pitt, reconnu, par un consentement unanime , dictateur provisoire , prit de sa main robuste le gouvernail du navire en détresse. A quelques mois de là, 22.000 hommes, portés par une flotte puissante, renforçaient les nombreuses milices levées et équipées sur place. Lord Chesterfîeld, d'un ton désormais rassuré, pouvait écrire à son fils : « Il est très certain que nous sommes assez forts en Amérique pour manger les Français tout vifs au Canada. »
Montcalm, pour résister au choc, ne disposait guère, tout compte fait, que de 7.000 combattants. Mais quel chef! Et de quelle ardeur il embrase cette chétive armée ! Jour et nuit au bivouac, couchant sur la terre nue, mangeant la ration du soldat, toujours le premier au feu. partageant les fatigues, les privations et les dangers, s'il demande beaucoup à ses hommes, il fait plus encore qu'il n'exige.
Fanatiser ses grenadiers avec de telles façons, la chose est bientôt faite ; il reste à apprivoiser c< ses sauvages », et il y faut d'autres méthodes. Guides excellents, subtils flaireurs de piste,
éclaireurs perspicaces, bons « chiens de guerre » enfin, comme les nomment les Anglais, mais pillards, indisciplinés, peu sûrs, toujours prêts à trahir, ils peuvent être, selon les cas, les auxiliaires les plus précieux ou les plus incommodes. Pour gagner leur confiance, on vit le brillant général, bizarrement accoutré, une longue pipe à la bouche, tour à tour assis dans les huttes des diverses peuplades, Hurons, Iroquois. Algonquins, discuter avec gravité sur des enfantillages, écouter sans broncher. « avec une patience d'ange », les interminables discours de ceux que, dans ses lettres, il nomme tantôt « de bien vilains messieurs », tantôt (( mes amis les sauvages », et désarmer tous leurs soupçons par sa simple franchise et sa stricte justice. Ce fut une rude épreuve, mais il en fut récompensé par l'afîection de ces âmes primitives. Le jour où il reçut un beau « collier de coquillages », solennellement offert par une députation de « dames iroquoises », le jour où les Peaux-Rouges, groupés autour de lui, entonnèrent le chant de guerre contre les ennemis du roi de France, Montcalm fut payé de ses peines, et c'est d'un cœur plein d'effu-
sion qu'il écrivit à sa famille : « Mes sauvages m'aiment vraiment beaucoup, et moi je leur trouve souvent plus de vérité qu'à ceux qui se piquent de police. »
Ce fut grâce à ces longs efforts que la journée du 8 juillet 1758 fut une des plus glorieuses dont puissent s'enorgueillir nos fastes militaires. Non loin des rives du lac Champlain, devant le fort de Carillon, 3.o00 Français, Canadiens et sauvages attendent 20.000 Anglais, qui marchent vers le Saint-Laurent. Dès l'aube, un soleil éclatant incendie la lisière des bois où les nôtres veillent, immobiles. « Mes enfants, la journée sera chaude! » s'écrie Montcalm, en jetant à terre son habit; et jamais il ne fut prophétie plus exacte. Huit heures durant, sans une seule minute de répit, ce fut la plus effroyable mêlée, le plus acharné corps-à-corps, où la hache et la baïonnette firent leur besogne à coté des mousquets, où, dans le crépitement des arbres enflammés par la fusillade, des monceaux de corps entassés formaient des barricades qu'escaladaient les combattants. A la tombée du jour, le feu de l'ennemi s'arrêta; les
Français, étonnés, sortirent de la forêt, prêts pour un retour offensif. Rien devant eux que l'ombre et le silence; au loin, à l'horizon, on distinguait seulement la flottille anglaise qui fuyait, abandonnant sur le terrain plus de 4.000 morts et blessés. Alors, ce fut une acclamation formidable; toute la nuit, des torches de pins éclairèrent de lueurs rouges les voûtes de la forêt, fête spontanée plus enivrante que les Te Deum officiels ordonnés, quelque temps après, à Paris. « Quelle journée pour la France! Et quelles troupes que les nôtres! écrit Montcalm le soir de la bataille. Je n'en ai jamais vu de pareilles. »
Admirable journée, sans doute, mais journée sans lendemain, et qui laissait le général vainqueur sans illusion sur son prochain avenir. Toutes ses lettres, dès ce moment, présagent l'inévitable destin : « Les Anglais ont eu cette année de 50 à 60.000 hommes en campagne, et nous... je n'ose l'écrire. Si vous ne faites la paix en Europe, je combattrai au mieux avec ce que j'aurai, un contre six. » Pour avoir du renfort, il expédie en France un de ses aides de camp, un jeune capitaine de dragons qui
s'appelait Boug-ainville et qui, dans une autre carrière, devait illustrer ce nom par la suite. L'heure, hélas! était mal choisie; c'était après Rosbach, après Crefeld, à la Abeille de Minden : « Monsieur, répondit à Bougainville le ministre de la marine, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries. »
L'envoyé de Montcalm revint au Canada avec 326 recrues et des vivres pour quatrevingts jours. « C'est toujours quelque chose, écrit Montcalm avec philosophie ; le peu est précieux à qui n'a rien. » Bougainville apportait en outre une lettre du maréchal de Belle- Isle. qui se terminait par ces mots : « Il est de la dernière importance de conserver un pied dans le Canada, car, si nous l'avions perdu tout entier, il serait comme impossible de le ravoir... J'ai répondu de vous au Roi, et je sais bien que vous ne me démentirez pas. » A cet arrêt de mort, Montcalm répliqua simplement : « J'ose vous répondre de mon entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie, ou à mourir. »
L'agonie, du moins, fut courte. Dès le début
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de la campagne, trois grosses colonnes ennemies envahissaient le Canada par trois points différents, se dirigeant toutes vers Québec. La plus rapide, forte de 10.000 hommes, avait pour chef James Wolfe, le meilleur général anglais, choisi par Pitt lui-même pour frapper le coup décisif. Le 12 septembre 1759, elle déboucha dans la plaine d'Abraham, sous les murs de Québec. La nuit même, Montcalm marchait à sa rencontre avec quelques milliers d'hommes, pour la plupart canadiens ou sauvages.. Sans doute, espérait-il, par cette audacieuse offensive, déconcerter une fois de plus la tactique prudente des Anglais; mais il avait maintenant affaire à un rival digne de lui. Si impétueuse que fut la charge, les Ecossais de Wolfe supportèrent le choc sans faiblir, puis, appuyés par une grêle de mitraille, s'élancèrent en avant, écrasant de leur masse les faibles bataillons français. La milice canadienne lâcha pied la première; après de vains efforts, le reste de la ligne suivit bientôt le mouvement de retraite. Un projectile, à ce moment, vint frapper Wolfe à la poitrine; près d'expirer, il s'informa du sort de la bataille :
« Les Français fuient. — Je meurs content. »
Montcalm, presque à la même minute, recevait deux blessures; il continua pourtant à rallier et à diriger ses hommes. Tout sanglant, soutenu par deux grenadiers, il approchait des portes de Québec, quand une balle l'atteignit aux reins : « Combien de temps à vivre? demanda-t-il au médecin qui sondait la plaie.
— Quelques heures seulement, mon général.
— Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec. » Le gouverneur de la ville vint auprès de son lit chercher ses derniers ordres : ce Je n'en ai plus à donner, dit-il; je vous recommande seulement de ménager l'honneur de la France. » Il dicta encore quelques lignes à l'adresse des vainqueurs, faisant appel à leur humanité pour ses compatriotes et pour les Canadiens. Le 14 septembre au matin, il expira; il fut enterré le soir même dans la seule église de Québec qu'eût épargnée la canonnade.
Soixante-dix ans plus tard, en 1827, dans la ville qui fut son tombeau, l'Angleterre érigea une sorte d'obélisque où deux noms furent ins-
crits : Wolfe et Montcalm, associés dans le même hommaore.
Et voici qu'aujourd'hui un comité se forme pour honorer, par un monument qui proclame et perpétue sa gloire, le héros qui donna sa vie au pays qu'on appelait jadis la Nouvelle- France et qui représente à nos yeux un grand souvenir de l'ancienne France. Par une pensée touchante, le même jour et à la même heure, en France et au Canada, s'inaugurera la même statue, due au ciseau du même artiste. La maquette est toute prête; les fonds seuls font encore défaut pour assurer l'exécution de l'œuvre. Déjà, nous assure-t-on, dans la colonie britannique, les souscriptions affluent; je ne veux pas douter qu'il en soit de même parmi nous. Il serait vraiment affligeant que la France se fît dépasser dans cette lutte pacifique et que retentît à nouveau, dénué cette fois de tout héroïsme, le cri célèbre de Fontenoy : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »
Les romans, les mémoires et la plupart des ouvrages historiques ont fait une réputation peu flatteuse aux femmes du xviu^ siècle. Elles ne peuvent accuser qu'elles-mêmes de ce fâcheux renom : l'usage, à cette époque, n'était pas d'afficher la fidélité conjugale ; la vertu était mal portée, de mauvais ton et dénuée d'élégance. Qui sait pourtant si, nonobstant la mode et en dépit de la littérature, n'habitèrent pas, autant qu'en d'autres temps, dans le repli secret des cœurs, l'amour sérieux, le sentiment sincère, l'attachement au devoir? Le cynisme et l'hypocrisie, tour à tour en honneur, peuvent bien modifier l'apparence, mais le fond varie
peu, et, pour qui regarde de près, le total du bien et du mal reste sensiblement le même. Ainsi pensais-je, ces jours derniers, en évoquant, au courant d'une lecture, la figure, quelque peu effacée et pâlie, d'une femme qui pourrait lutter de mérite avec les plus pures héroïnes de bien des édifiants récits composés pour servir d'exemple à la jeunesse. Cette « petite sainte », comme l'appelle un contemporain, vécut sous la Régence, puis à la cour de Louis le Bien-Aimé. Issue d'une illustre lignée, fréquentant dans le plus grand monde, elle n'aurait cependant laissé aucune trace dans l'histoire, si quelques pages du prince de Ligne ne sauvaient son nom de l'oubli. Un sagace et heureux chercheur, le capitaine Sautai, vient d'ajouter à ces fragments une liasse de lettres inédites, qui achèvent de fixer une physionomie attachant^. Cette récente découverte me servira d'excuse pour essayer d'en raviver les traits.
Judith-Charlotte de Gontaut était la seconde fille du maréchal de Biron, la seconde fille d'une famille de vingt-six enfants. On ne sait rien de sa première jeunesse, sinon qu'elle avait
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un charmant visage et qu'elle reçut une éducation fort complète. Nous avons, sur le premier point, son propre témoignage; quelques années avant sa mort, déjà malade et tant soit peu infirme, elle rappelle en souriant à un ami d'enfance, avec une pointe d'innocente coquetterie, le souvenir de leurs belles années : « La duchesse de Lévis, lui dit-elle, répondit à madame de Seignelay, qui lui disait que je vous étais véritablement attachée, que, comme vous m\wiez vue fort jolie, elle avait toujours soupçonné, quoique vous ne le lui eussiez jamais dit, que vous m'aviez trouvée à votre gré. » Pour sa culture d'esprit, voici l'éloge, un peu hyperbolique, qu'en fait le prince de Ligne dans un passage de ses Mémoires : « C'est une petite Sévigné et, si elle n'a peut-être pas tous les charmes de sa manière de conter, elle a au moins plus de sensibilité. » Cette personne accomplie épousa, vers l'âge de vingt ans, Claude-Alexandre comte de Bonneval, plus connu dans l'histoire sous le nom de Bonneval-pacha. De cette union datent à la fois et le malheur et le mérite singulier de sa vie.
Je ne saurais, après le prince de Ligne, après Sainte-Beuve, après Albert Yandal, raconter en détail les aventures de cet étrange époux; il suffit d'en noter quelques points essentiels. c< C'était un cadet, et de fort bonne maison, avec beaucoup de talents pour la guerre et beaucoup d'esprit, fort orné de lecture, bien disant, éloquent, avec du tour et de la grâce, fort gueux, fort dépensier, extrêmement débauché et fort pillard. » Ainsi le dépeint Saint-Simon, qui le connut au temps de sa jeunesse. Marin dès la douzième année, puis officier dans les gardes-françaises, bientôt après colonel d'infanterie, brave à l'excès, avec des éclairs de génie sur les champs de bataille, il avait, par malheur, la langue aussi agressive que l'épée. Un duel épistolaire avec M. de Chamillart décida de sa destinée . Celui-ci l'ayant chicané pour une levée d'argent irrégulière : « Je ne croyais pas, lui écrit Bonueval, que cette dépense fut soumise à la revision des gens de plume et, plutôt que de m'y soumettre, je la paierai moi-même. — Comme vous n'êtes pas assez grand seigneur pour faire des présents au Roi, réplique vertement Chamillart, il me
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paraît que vous ne voulez éviter de compter avec les gens de plume que parce qu'ils savent trop bien compter, »
Sur quoi, grande fureur de Bonneval, qui menace de quitter le service du Roi, s'il n'obtient pas, « dans les trois mois », satisfaction peur une telle insolence. Il tient parole, passe dans l'armée du prince Eugène et déploie contre sa patrie la même vaillance que lorsqu'il combattait pour elle. Quinze ans plus tard, il se brouille également avec la cour d'Autriche, se rend seul en Bosnie, où il tombe au pouvoir des Turcs, lesquels, comme chacun sait, n'étaient rien moins que tendres aux chrétiens prisonniers.
Plus d'une année, il languit au cachot; après quoi, menacé du pal ou du poison, il sentit un beau jour, ainsi qu'il dit lui-même, « un mouvement de grâce turque » agir secrètement sur son âme. Il abjura sa religion, embrassa l'islamisme et se lança gaiement dans sa nouvelle carrière. c( De grade en grade, écrit-il à son frère, je me suis établi en Turquie, avec un turban de quatre livres pesant sur la tête, la barbe et l'habit longs, ce qui me fait mourir
de rire quand je pense à cette mascarade. » Il fut rapidement fait pacha et le demeura toute sa vie, fort apprécié du Grand Seigneur pour ses services, tant à l'intérieur qu'aux armées, serviable et obligeant, d'ailleurs, pour ceux de ses compatriotes que la fortune appelait sur les rives du Bosphore.
Au témoignage de ces derniers, Bonneval était devenu « un beau Turc », avec sa tête rasée à la mode du Prophète, sa grande barbe de neige, sa robe à fleurs et son turban. Quelquefois cependant, et dans l'intimité, il revenait aux modes françaises et s'habillait en gentilhomme de la cour de Louis XV, ce qui, avec sa barbe longue et ses cheveux tondus, lui donnait une étrange figure. Il fréquentait peu les mosquées, rayait de son budget la dépense d'un harem et, s'il observait en public la loi du Ramadan, il se dédommageait dans le particulier, grâce à son cuisinier français et aux bonnes bouteilles de sa cave.
Médiocre musulman, il n'en fut pas meilleur chrétien lorsque vint l'heure suprême. Un père jésuite, nommé Gharots, eut beau, pour s'introduire chez lui, se travestir en médecin
turc, il n'obtint aucun résultat et ne provoqua nul remords. Bonneval-pacha mourut le 23 mars 1747, « au jour anniversaire de la naissance de Mahomet », et, sur sa tombe, dans un des verdoyants cimetières qui sont la gloire et l'orgueil de Constantinople, on lit encore cette épitaphe : « Puisse son âme reposer au Paradis sur un coussin de roses! »
C'était trente ans avant cette fin, le 7 mai 1717, qu'il avait eu la fantaisie de contracter mariage. Louis XIV étant mort, le Régent, débonnaire, avait pardonné au transfuge, et celui-ci, rentré en France, avait eu ses lettres de grâce. Il les reçut, par une faveur insigne, non agenouillé sur le parquet, comme il était d'usage, mais sur « un carreau de velours », eu égard, nous dit-on, à son « ventre d'argent », c'est-à-dire à la large plaque de métal qui recouvrait une terrible blessure. Sa mère, la marquise de Bonneval, tout heureuse de lui voir alors quelques idées matrimoniales en tête, avait elle-même choisi pour bru cette exquise Charlotte de Gontaut dont j'ai donné plus haut l'esquisse; mais, non moins chan-
géante que son fils, elle disparut de son hôtel, à l'improviste et sans raison valable, la veille de la cérémonie; on la retrouva à grand'peine, et on la traîna à l'église où fut célébré le mariage.
Le lendemain de la noce, madame de Biron remarqua que son gendre avait « l'air rêveur » et lui en demanda la cause : « C'est, dit-il, que je suis bien malheureux de m'être marié! — Vous auriez mieux fait de me le dire hier », lui répondit-elle, d'un grand sens. Les débuts de la lune de miel se passèrent, toutefois, sans orage. Mais, au milieu de la seconde semaine, le mari prit la poste et partit brusquement pour Vienne. Il ne revint jamais. A cette expérience fugitive se réduisit toute la vie conjugale de celle qui fut ainsi vierge, épouse et veuve en dix jours; et le beau de l'histoire est que son existence entière fut désormais uniquement consacrée au culte de l'absent et à la mémoire du passé.
Rien n'est plus touchant que les lettres qu'elle adresse à son infidèle. Point de reproches, et nulle autre prière que de donner de ses nouvelles, serait-ce par la main d'un laquais :
« Je VOUS prie seulement de dire une fois tous les huit jours à votre valet de chambre que vous avez une femme qui vous aime et qui demande qu'on lui apprenne que vous êtes en bonne santé. » Au bout d'un certain temps, par une discrétion délicate et pour diminuer ses remords, elle renonce à se prévaloir de son titre d'épouse et ne l'appelle dorénavant que du nom de « mon cher cousin ». Sa douce tendresse et sa sollicitude n'en percent pas moins à chaque ligne de cette correspondance : ce Mon inquiétude augmente en même temps que votre inexactitude, et je suis aussi constante à me tourmenter que vous l'êtes à me négliger. » Un peu plus tard : « Il faut avouer que le Ciel, qui nous donne un bon cœur comme une vertu, nous fait un présent qui nous coûte cher. Je ne puis pourtant désirer que le mien soit moins tendre, car je sens qu'il n'est occupé qu'à vous aimer. » Et citons encore ce passage : « Je vous aime, mon cher cousin, avec ces sentiments que l'inclination a formés, et dans lesquels elle insinue tout ce qui a jamais produit l'union la plus tendre et la plus solide. Je finis malgré moi. »
Les lettres nouvelles qu'a trouvées le capitaine Sautai révèlent un autre aspect de cette charmante figure. Celles-ci ont pour destinataire le comte, plus tard maréchal, de Belle- Isle. Une ancienne amitié unissait madame de Bonneval à ce petit-fils de Fouquet, une de ces pures et fortes amitiés, tendres sans galanterie, confiantes sans familiarité, qui sont moins rares que l'on ne pense entre personnes de sexe différent et dont l'histoire intime du dix-huitième siècle offre d'assez nombreux exemples. C'est d'un cœur loyal et sincère qu'elle lui adresse, un jour, cette déclaration innocente : « Je me plais à avoir un ami tel que vous. J'en connais tout le prix; aussi me suis-je absolument fixée à n'avoir que vous pour ami, c'està-dire de ces amis de confiance comme on n'en peut avoir qu'un, de qui les intérêts me sont aussi chers que les miens propres. C'est un fait constant que vous n'avez personne qui vous aime aussi tendrement que moi. Cette façon de penser est, pour ainsi dire, née avec moi; elle ne s'éteindra qu'avec ma vie. »
Ce sentiment, comme il convient, est exempt de toute jalousie : « Je désire qu'on vous aime »,
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lui écrit-elle une autre fois. Mais les cœurs qu'elle lui souhaite ne sont pas « les cœurs doubles » de la plupart des gens de Cour : ce Leur amitié est sujette à trop d'écueils. Je veux que ce soient tous les cœurs que la bonté attire et que l'estime fixe. Voilà ce qui me paraît flatteur. »
Une de ses ambitions est que Belle-Isle, dans ses campagnes, se souvienne toujours que la gloire n'est pas incompatible avec l'humanité. Elle l'exhorte sans cesse à veiller au bien-être, à la subsistance de ses troupes, car, dit-elle, « rien n'est si essentiel, pour un homme qui commande, que l'affection de ceux qui sont sous ses ordres ». Nulle louange sur son ami ne la touche davantage que ce propos, qui lui est un jour rapporté, d'un soldat à son camarade pliant sous une charge de paille : « Jette là ta paille. Avec Le j^ère Belle-Isle, tu trouveras tout ce qu'il te faut. On ne doit se mettre en peine de rien avec ce général. » Elle est plus fière de cette parole que d'une bataille gagnée. Chaque succès cependant la remplit d'orgueil et de joie, parce qu'elle est « bonne citoyenne », et qu'elle se sent du bon sang guerrier dans les
veines; mais, tout en admirant l'ardeur et l'audace heureuse de Belle-Isle, elle lui rappelle fort à propos que le devoir d'un général n'est pas celui d'un grenadier, que « le courage est une vertu, la témérité un défaut... Corrigezvous, je vous prie, s'écrie-t-elle, de la folie de vous exposer inconsidérément, et continuez à vous faire aimer. » A quoi elle %vite avec grâce : « Mes maximes n'ont rien d'efféminé, et l'on ne peut pas reprocher aux dames d'être indulgentes sur le point d'honneur; elles ont toujours un courage infini pour les hommes. »
Çà et là, d'amusantes boutades, de petites scènes finement et lestement croquées. Ainsi, l'arrivée à Versailles du prince de Montauban, expédié par Broglie et Coigny pour apporter au Roi les drapeaux pris à Guastalla et pour lui narrer la bataille, mais qui, malheureusement, ignore toutes les circonstances de l'affaire et la raconte de telle façon « qu'il ne fait qu'embrouiller ce qu'on savait déjà » et que personne n'y voit plus goutte : c( On dit qu'il a assuré le Roi que son armée était pliée comme une mitaine et qu'elle avait pensé être cou'Dée
comme un navel. » Citons encore, parmi les anecdotes, l'étrange querelle de la maréchale de Villars avec le R. P. Tournemine, chargé de l'oraison funèbre du vainqueur de Denain : « Ils se sont brouillés, parce que le bon Père a voulu faire du maréchal un saint, en disant qu'il avait demandé un commandement dans les Cévennes pour y mourir martyr », par allusion à son expédition ancienne contre les Camisards. « La maréchale ne veut pas être la veuve d'un saint; le docteur ne veut pas démordre de son exaltation, et il y a apparence qu'ils se sépareront très mal. » On ne put en effet s'entendre, et le Père Tournemine dut s'effacer devant l'abbé Séguy.
Dans cette causerie confidentielle avec l'ami fidèle, elle n'oublie pas l'époux volage, mais on ne l'entendra jamais se plaindre de son abandon. Chaque fois que le nom de Bonneval vient au bout de sa plume, c'est pour citer un trait qui soit à l'honneur de l'ingrat. Témoin la gentille histoire que voici : « Je me souviens d'un bon mot de mon époux. M. de Mercy commandait l'aile droite à la bataille de Peterwar-
dein, mon mari commandait la gauche. Le Mercy vantait ses exploits; le prince Eugène, impatienté des louanges qu'il se donnait, dit à mon mari : « Pourquoi ne dites-vous rien? Il me semble que vous avez quelque part au gain de la bataille. » Il répondit froidement : « Nous n'avions pas d'orateur à la gauche. » Cette lettre date de 1734; dix-sept ans s'étaient écoulés depuis la ruine du foyer conjugal.
Un peu plus tard encore, en 1739, voici ce qu'elle écrit à un ami dont le nom nous est inconnu : « J'ai toujours désiré uniquement l'estime de M. de Bonneval. Un sort singulier ne m'a jamais laissé que cette espérance; le reste de ma vie sera employé à mériter ce sentiment, et j'espère qu'il n'aura jamais pour ma mémoire que des souvenirs qui ne blessent pas ma délicatesse... Je vous prie de dire à M. de Bonneval que je fais des vœux bien sincères pour son bonheur. »
Lorsqu'elle traçait ces lignes, dont le ton solennel a quelque chose d'un testament, la comtesse de Bonneval était gravement malade; sa poitrine, toujours délicate, se prenait chaque jour davantage, et la mort, qu'elle ne
craignait guère, lui apparaissait comme prochaine. La dernière aventure de son extraordinaire époux avait rompu les derniers liens qui les attachaient l'un à l'autre et, depuis qu'il s'était fait Turc, elle s'abstenait de lui écrire. Rien, néanmoins, comme on peut voir, n'avait pu le chasser entièrement de son cœur. Elle s'éteignit, en avril 1741, dans les mêmes sentiments, ayant vécu dix journées de bonheur et vingt-quatre années de regrets.
Rarement sans doute fut-il plus touchante destinée. L'homme qu'elle aima la méconnut; ses contemporains l'ignorèrent; la postérité l'oublia. Il m'a paru pourtant qu'une vertu aussi rare méritait bien un léger salut au passage, un salut bref, discret et mélancolique un peu, comme sa vie.
Le siècle où nous vivons a bien des torts sur la conscience; il lui sera cependant beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé la vérité. Peut-être cette vertu n'est-elle nulle part plus apparente que dans le domaine de l'Histoire. Grâce au souci du document, à l'investigation patiente de chercheurs consciencieux, une à une tombent les vieilles légendes et les vieilles préventions, pour faire place à une vue plus nette, plus équitable du passé. Un des plus tenaces préjugés dont il soit ainsi fait justice est le long discrédit dont a été l'objet la noblesse provinciale, ou. pour mieux dire, la
noblesse campagnarde de l'ancienne monarchie.
De toutes les médisances, de toutes les calomnies dont elle fut la victime, les auteurs responsables sont les contemporains euxmêmes et surtout la noblesse de Cour, au xvii^ et au XVIII' siècle. Il n'est pas difficile d'en trouver les raisons.
La division de la noblesse française en deux catégories distinctes, gens de province et gens de Cour, ne date guère, comme fait historique, que de la fin du règne de Louis XIIL Bien des causes l'avaient provoquée, que je ne puis étudier ici en détail, mais dont la plus active est sans doute le progrès du mouvement centralisateur qui mit alors aux mains des délégués du Roi tous les pouvoirs, toutes les juridictions, chassant peu à peu la noblesse des domaines seigneuriaux où elle ne gardait plus ni autorité matérielle ni influence morale. Sous le règne du Roi-Soleil, l'exode est accompli. Tous ceux des gentilshommes dont la fortune est suffisante pour soutenir un train onéreux ont émigré vers Paris et Versailles. Seuls résident encore dans leurs terres ceux — du reste nombreux — que le défaut d'argent condamne à cette extrémité. Entre ces deux fractions de
l'aristocratie s'élève bientôt une sourde hostilité : la noblesse de province jalouse la noblesse de Paris, qui la paie en dédain et la crible de ses railleries.
Ainsi se forme et s'établit le type classique du hobereau campagnard, chargé de tous les ridicules et même des vices les plus grossiers, ivrogne, brutal, débauché, cible habituelle des satiristes, des romanciers et des auteurs comiques, « inutile, écrit La Bruyère, à sa patrie, à sa famille et à lui-même, souvent sans toit, sans habit et sans aucun mérite », si décrié, renchérira plus tard le marquis de Mirabeau, que le titre de « gentilhomme de campagne » est regardé « presque comme une injure » et que « les gens sont offensés quand on leur demande de quelle province est leur famille, comme si être Poitevin ou Dauphinois n'était pas être Français ! »
Taine a, l'un des premiers, dans une page magistrale, défendu les hobereaux contre cet injuste mépris, montré quelle pépinière de rudes et vaillants serviteurs la royauté trouvait, aux heures de crise, dans ces prétendus « inutiles ». Plus récemment, un érudit,
M. Pierre de Vaissière, publiait une solide étude sur Les Gentilshommes campagnards de la vieille monarchie et achevait, pièces en mains, de détruire l'absurde légende. Et voici qu'une plaquette, dénuée de prétention, consacrée par M. de Galonné à l'un de ces calomniés, dont il a eu la bonne fortune de trouver le journal intime, met au service de la réhabilitation si légitimement entreprise un document des plus curieux et des plus suggestifs.
A lire, dans une substantielle analyse, ces pages écrites au jour le jour, pour lui-même et pour ses enfants, par un petit gentilhomme picard, François-Joseph Le Clerc, chevalier seigneur de Bussy, on se sent, comme écrit M. de Galonné, subitement transporté « dans le milieu patriarcal, si chrétien et si simple », de la noblesse de province à la fin du règne de Louis XIV et pendant les premières années du règne de Louis XV; et rien n'est plus évocateur de la vie rurale d'autrefois, soit dans la chaumièrepaysanne,soitdans le modeste manoir qui s'érigeait à l'entrée du village. Quelques brèves citations, extraites de ce journal, suffiront à donner idée du vif intérêt qu'il présente.
Ce qui frappe tout d'abord dans ces notes quotidiennes, c'est la familiarité cordiale et presque la camaraderie du gentilhomme avec les villageois. A chaque instant, Bussy se mêle à leurs divertissements rustiques, « tire à Foiseau », joue au «tamis », vide quelques flacons avec eux, sans morgue aucune, mais aussi sans bassesse. Les jours de fête, il « fait venir un violon » sur la place de l'église, et les habitants du château dansent à cœur joie, pêlemêle avec les paysannes, dans une liberté innocente. Comme il partage leurs jeux, Bussy partage les peines des pauvres gens qui vivent à ses côtés. Sont- ils malades, il court à leur chevet et ne laisse à personne le soin de composer et d'administrer les remèdes. « On m'est venu dire ce matin, dans mon lit, que Charles Rohaut, mon fermier, avait reçu les saintes huiles et qu'il était beaucoup plus mal que je ne l'avais vu la veille. J'y ai couru aussitôt. » La médecine qu'il pratique est d'ailleurs assez simple et conforme aux principes du temps : pour guérir le malade, il compose « un breuvage avec un verre de vin et de la grande centaurée pilée et passée à travers un linge, avec
un morceau de sucre, ce que je lui ai apporté et fait prendre aussitôt. J'ai fait aussi battre deux glaires d'œufs avec une once de poivre noir, que je lui ai fait appliquer entre deux linges sur son mal de côté, et je recommandai qu'on le tînt très chaudement. »
Qu'on ne croie pas d'ailleurs que ce soient drogues pour petites gens. Bussy, quand il s'agit des siens, n'a pas d'autre méthode. Lorsque sa femme est en train d'accoucher, il lui suspend au col, pour hâter le travail, ce une rose de Jéricho » détrempée dans l'eau tiède, puis il la réconforte avec un verre de vin où il a fait dissoudre « la moitié d'un petit os que l'on trouve dans le cœur d'un cerf, râpé bien fin ». Comme, pendant ces préparatifs, le feu prend à la cheminée de la chambre de la malade, il l'éteint ce à force de fumier et de coups de fusil ». Ces différents moyens réussissent à merveille. « Peu de temps après, écrit-il d'un ton de triomphe, madame m'a donné une grosse fille. »
Doux et humain envers les pa3^sans, il est cependant sans faiblesse pour leurs pilleries et
leurs déprédations, et il se fait justice lui-même avec une expéditive fermeté. Qu'un mauvais drôle s'avise de lui voler une vache : « En ayant été averti, je l'ai attrapé dans l'avenue et rossé comme il faut. » Mène-t-on pâturer le bétail dans ses prés ou dans ses récoltes, à lui tout seul il fixe le taux de l'amende — « sept ou huit sols », en règle générale — qu'il donne, du reste, aux pauvres.
Même procédé rapide quand il s'agit du braconnage. Il ne tolère à aucun prix qu'on tue du gibier sur ses terres; mais, la plupart du temps, plutôt que de sévir, il borne sa vengeance à effrayer les délinquants, et il est de l'école de ce chevalier d'Andigné dont son neveu, le général, nous a, dans ses Mémoires, rapporté ce trait savoureux : « Le chevalier surprend, certain soir, à l'affût, un chirurgien de Segré ; il le met aussitôt en joue : « A genoux! » lui crie-t-il. L'autre, épouvanté, obéit : « Dis ton Confîteorl » Plus mort que vif, le malheureux marmotte ses prières. « Maince tenant, lève-toi, va-t-en, et qu'on ne t'y « reprenne plus! » Le chirurgien ne se le fît pas répéter. »
Après ce que l'on vient de lire sur le commerce familier du manoir avec la chaumière, l'un des points caractéristiques est la simplicité de mœurs, la naïve bonhomie de ces existences campagnardes. On voisinait beaucoup entre petits seigneurs, mais l'on n'y faisait guère de façons et l'on se recevait sans faste, à la fortune du pot et à la bonne franquette, comme il sied à des gens qui se connaissent de temps immémorial et se voient trois fois la semaine. S'il survient « de la compagnie », on met un chapon à la broche, on sort une bouteille de la cave et l'on se divertit honnêtement jusqu'au soir avec un jeu de cartes, l'hombre ou le cavagnol. Un beau melon, une grosse anguille ou une demidouzaine de truites sont un prétexte tout trouvé pour se régaler entre intimes. Si l'on a « tué le cochon gras », c'est fête dans tous les environs : « Toute la maison de Fricamp, écrit le seigneur de Bussy, et M. de Boulainvilliers sont venus triper avec nous. » Y a-t-il bal dans un château voisin, Bussy enfourche « sa cavale » et prend sa sœur en croupe, ou bien emprunte pour elle « la bidette du meunier », et l'on fait plusieurs lieues en ce pittoresque équipage. Les cava-
liers du A^oisinage offrent quelquefois leurs seryices, et l'on accepte sans penser à mal : « Messieurs de Courcelles sont venus enlever ma sœur derrière leur rosse; je l'ai laissée galoper tout son saoul jusqu'à Courcelles. » Elle revient le lendemain de cette villégiature en ramenant une de ses amies, mademoiselle d'Ambreville, « crottées toutes deux comme des crieuses de vieux chapeaux ». Tels sont les passe-temps ordinaires, économiques et innocents.
Les plaisirs de l'esprit sont sans doute un peu sacrifiés. Fort restreinte est la part que l'on fait aux belles-lettres. Bussy énumère les ouvrages qui composent sa bibliothèque, et la liste n'en est pas longue. Une Bible en six tomes, les Essais de Montaigne et un Boileau, tous deux « reliés en veau », un recueil de vieilles épigrammes et un volume d'histoire, qui proviennent de la vente « du vicaire défunt de Molliens », c'est à quoi se réduit toute la pâture intellectuelle.
Les événements publics ne tiennent pas non plus une grande place dans ces paisibles existences. Si, dans le journal précité, Bussy parle
de Malplaquet, c'est que deux nobles du pays, MM. d'Hallencourt et de Roberval, ont eu, l'un son cheval tué sous lui, l'autre une jambe emportée par un coup de canon. S'il mentionne la paix générale conclue en 1714, c'est qu'il a vu, en passant à Amiens, toutes les boutiques fermées, tous les artisans en chômage, en signe d'allégresse. Pour qu'il note les graves événements, il faut de menus faits locaux.
La mort même du Grand Roi ne saurait l'émouvoir. Il inscrit la chose brièvement, en l'encadrant d'observations relatives aux récoltes : « Le 26 août 17 lo, il faisait beau temps, la moisson avançait. Le Roi est tombé malade... On a fait partout les prières pour sa santé, mais son jour était venu. — Le 1" septembre, à huit heures du matin, le Roi est mort, en la soixante-dix-septième année de son âge, presque accomplie, et aussitôt on a crié : « Vive le Roi Louis XV! », lequel n'était âgé que de cinq ans et demi environ. — Le 2, j'ai achevé de mettre mes blés dedans... » C'est tout. La moindre fête dans une paroisse voisine est pour notre mémorialiste d'une tout autre importance.
Nous sommes loin, comme on voit, des éloijjances raffinées de Versailles, de tout ce monde brillant qui, au xvii'' et au xyiii*" siècle, porta si haut le prestige de l'esprit français. Pourtant cette aristocratie terrienne, si attachée au sol natal, si fortement enracinée dans les domaines héréditaires, gardant, avec l'arôme et l'accent du terroir, les coutumes, les idées et les traditions des ancêtres, menant, en ses demeures rustiques, une vie digne, modeste, obscure et honorée, mérite tout autre chose que le sarcasme et le mépris. C'est là que, pendant tant de siècles, la France a trouvé des réserves d'énergie, de vaillance et de fidélité. C'est là que nos armées ont recruté, pour soutenir l'effort des longues guerres, le corps d'héroïques officiers dont s'est émerveillée l'Europe. Et quand vint l'heure de la tourmente, ce fut parmi ces dédaignés que le trône, avant de crouler, rencontra ses plue sûrs appuis, ses plus obstinés défenseurs.
L'histoire du règne de Louis XV, telle qu'elle est présentée dans la plupart de nos manuels scolaires, n'est guère, pour me servir d'une expression fameuse, qu'une longue conspiration contre la vérité. Etaler toutes les hontes, dénoncer toutes les fautes, appu3^er sur tous les revers, et négliger de parti pris les glorieux épisodes, les généreuses aspirations, le magnifique essor des arts, des lettres, des idées, c'est le système commode adopté par les détracteurs des dernières années de la France monarchique, et trop facilité, il faut le reconnaître, par nombre de témoins et mémorialistes du temps; car nul siècle n'a pris un aussi singulier
plaisir à se dénigrer par avance auprès de la postérité.
Il n'est rien tel, pour remettre les choses au point, que les biographies individuelles et les monographies locales; l'étude minutieuse des détails rectifie peu à peu la physionomie de l'ensemble. Et c'est pourquoi il faut encourager ceux qui, comme M. Claude Saint-André, s'appliquent avec bonne foi, et sur pièces authentiques, à nous restituer une figure sur laquelle, plus que sur toute autre, se sont acharnées de longue date la médisance et la difîamation, sans oublier la calomnie.
Il ne s'agit nullement, quoi que l'on ait pu dire, d'entreprendre une apologie ni une réhabilitation. Que madame du Bariy ait été une pécheresse et sa longue faveur un scandale, nul ne songe à le nier, pas même son récent biographe. Mais cette pécheresse, tout bien considéré, ne fut pas pire que d'autres qui, vivantes ou après leur mort, ont trouvé plus de complaisance; mais ce scandale, s'il fut le dernier en date, ne fut ni le plus grand, ni le plus funeste du règne; mais surtout madame du Bariy ne fut ni si vile, ni si sotte, ni si grossière
et mal élevée que la peignent d'absurdes histoires, au premier rang desquelles est l'apostrophe si fréquemment citée comme représentative de l'abjection royale : « La France, ton café f. .. le camp! » Or, personne, pas même sa maîtresse, n'appelajamais LomsXN la France; rien ne donne à penser que ce Prince indolent fabriquât lui-même son café; et madame du Barr}^ tout au moins en public, n'avait pas l'habitude de tutoyer le Roi. Sauf cela, tout est vrai dans l'anecdote célèbre. Par cet exemple, on peut juger du reste.
Ce qui, par contre, est hors de doute, c'est que la légende ordurière répandue sur le compte de madame du Barry est l'œuvre d'une cabale et le résultat d'un complot, dont on connaît et le mobile et les inspirateurs. Amis de Choiseul en disgrâce et partisans du Parlement brisé se sont coalisés pour traîner dans la boue celle à laquelle, peut-être à tort, ils attribuaient une part dans les résolutions royales ; de cette source suspecte jaillirent, à flots pressés, les prétendues « révélations ». les pamphlets violents, les scandaleux libelles, ce
torrent d'inventions fangeuses, qui, en déshonorant la femme, salissaient du même coup le Prince dont elle était l'amie; et de trop nombreux historiens ont accueilli depuis, sans suffisant contrôle, ces racontars intéressés.
Déjà sans doute — il y a vingt-cinq ans de cela — M. Charles Yatel, en trois volumes bourrés de documents nouveaux, a fait justice de bien des allégations mensono-ères, mais, érudit plus qu'écrivain, il a fourni les matériaux plut(M que composé l'ouvrage, et cette vaste compilation est d'une digestion difficile pour les estomacs délicats. Je ne puis affirmer que la récente étude de M. Saint-André ajoute une glane bien abondante à la moisson du bon M. Vatel; du moins faut-il lui reconnaître le mérite de nous donner un récit ao:réable et clair, écrit d'une plume alerte, et c'est désormais dans ces pages que ceux qui s'intéressent à l'évocation du passé devront chercher la physionomie véritable de madame du Barry.
Que l'auteur y apporte un soupçon de tendresse à l'éaard de son héroïne, le ne lui en fais point reproche. Désarmer la rigueur des juges et amollir In sensibilité des âmes est le
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privilège éternel de la beauté, fut-ce par-delà la tombe. Et qui fut plus jolie que celle dont le prince de Ligne a tracé, d'après nature, ce délicieux portrait : « Elle est grande, bien faite, blonde à ravir, front dégagé, beaux yeux, sourcils à l'avenant, visage ovale, avec de petits signes sur les joues pour le rendre piquant comme pas d'autre, nez aquilin, bouche au rire leste, peau fine, poitrine à contrarier la mode, en conseillant à beaucoup de i^orges de se mettre à l'abri d'une comparaison. » Lorsque, à cette triomphante beauté, s'ajoutent, comme chez la du Barry, la bonté dans la haute fortune et la douceur dans la disgrâce, l'indulgence cesse d'être une faiblesse, pour devenir presque de la justice. Ga-lonsnous donc de chercher noise à M. Saint-iVndré pour certains passages de son livre où, à travers les complaisances de la peinture ou du récit, on croit voir voltiger l'effleurement discret d'une caresse...
Sur l'origine, sur la jeunesse et sur le c( règne » même de madame du Barry, je ne puis que renvoyer à la biographie nouvelle. On
y lira la classique odyssée de tant de jeunes iilles, en tout temps : naissance irrégulière, pauvreté des débuts, éducation au-dessus de la condition, ensuite la séduction et la chute presque inévitable, l'existence élégante dans un milieu brillant et corrompu. — toutes choses assurément que réprouve la morale, rien cependant de la basse galanterie et de la déchéance abjecte dont s'est indignée la pudeur de tant de vertueux pamphlétaires. Je ne m'étendrai pas non plus sur la grâce des manières, la relative culture d'esprit, la protection intelligente des arts et l'innocuité sans malice, dont on nous apporte aujourd'hui d'irrécusables témoi^i-naores. Il me suffît de constater que cet ensemble de qualités justifie, explique tout au moins, tant de hautes amitiés, dont beaucoup furent sincères et désintéressées, puisqu'elles se continuèrent quand elles ne furent plus profitables.
Là est, à mon avis, ce qu'il 3^ a de plus curieux et de plus instructif dans la récente étude. Que la maîtresse du Roi soit entourée d'hommages, fut-ce de la part des plus grands seigneurs du royaume, la chose n'est pas pour
nous surprendre et la gloire en est mince. Mais que les affections survivent à la faveur, au risque d'encourir le blâme d'un nouveau maître, cela est plus rare et plus beau, plus significatif aussi, et tel est cependant le spectacle imprévu que présentent les dernières années de madame du Barry.
Le soir même de la mort du Roi, la favorite, réfugiée, comme on sait, dans le château de Rueil, chez la duchesse d'Aiguillon, son amie, recevait un ordre d'exil à l'abbaye de Pontaux-Dames. C'était, dans la Brie champenoise, une sorte de prison d'Etat, oii l'on mettait les femmes frappées d'une lettre de cachet. Hautaine, sévère et fière de sa vertu sans tache, l'abbesse, madame de la Koche-Fontenilles, prévenue de la décision de Louis XVI, attendait au parloir, entourée de ses religieuses, la scandaleuse pécheresse, l'effrontée courtisane, opprobre de son sexe. Elle entra, pitoyable, secouée de sanglots convulsifs, frissonnante, humble, résignée; et telles furent, dès le premier jour, sa douceur et sa grâce craintive, si soumise fut son attitude, si tou-
chante sa mélancolie, quelle conquit ses austères gardiennes et que madame de Fontenilles se lit la protectrice avouée de sa malheureuse prisonnière.
Au récit de M. Saint-André, je tiens à joindre ici une confirmation personnelle. Une aimable communication a mis récemment sous mes yeux la correspondance inédite du duc et de la duchesse d'Aiguillon avec leur oncle, M. de Maurepas, premier ministre de Louis XVI, et avec leur beau-frère, M. de la Vrillière, ministre de la maison du Roi. Que pouvaient espérer de si hauts personnages de la favorite en disgrâce, de celle qui n'était plus qu'une pauvre créature, sans nom, sans famille, sans ^ appui? On les voit néanmoins s'employer avec une constance et un zèle inlassables à fléchir la rigueur du Roi, à obtenir un peu d'adoucissement au sort de l'exilée, démarches qui, d'ailleurs, sont assez rudement rebutées.
Je cite, presque au hasard, quelques fragments de cette correspondance : « Ma sœur (madame de Maurepas), écrit à madame d'Aiguillon le duc de la Vrillière, m'a envo3^é la lettre de l'abbesse de Pont-aux-Dames. Je
n'ai rien eu de plus pressé ce matin que de la porter au Roi. Il Fa lue, et, après avoir écouté tout ce que je lui ai dit pour l'engager à rendre la liberté à madame du Barry, il m'a remis la lettre de l'abbesse... Soyez persuadée qu'il ne dépendra pas de moi que j'obtienne ce que vous désirez. » Un peu plus tard : « M. de Maurepas a encore parlé au Roi pour la délivrance de madame du Barry; il répondit un non fort sec. » A quelques mois de là : « ^[adame Adélaïde, à qui j'en ai parlé, m'a dit qu'elle ne se mêlait de rien, mais que, si le Roi lui en parlait, elle dirait que ce serait bien fait de la laisser libre. Tout le monde pense de même. »
Enfin, après onze mois de pourparlers et de prières, Louis XVI se laisse toucher, et madame du Barry reprend sa liberté. Elle s'installe d'abord à Saint-Vrain, et ensuite à Louveciennes — Luciennes, comme on disait alors — le ravissant château qu'elle tient de la munificence royale. Elle jouit d'une belle fortune, 130.000 livres de rente, plus deux millions en or et en bijoux ; elle est, à trente-sept
ans, plus jolie et plus séduisante que jamais; et, pour elle, s'inaugure une existence nouvelle, l'existence d'une châtelaine aimée, considérée, j'allais dire respectée, de tout son voisinage.
Veut-on quelques preuves à l'appui? C'est le prince de Beauvau qui s'empresse, dès son arrivée, de lui souhaiter ainsi la bienvenue : tt Je serais bien fâché que madame la comtesse ne jouît pas de tous les agréments de Louveciennes, qui en a tant pour moi par le voisinage!... Si nous y gagnons l'honneur de vous voir ici. comme madame de Beauvau en sera donc aise î » C'est l'empereur Joseph IL le frère de ^[arie-Antoinette. qui rend visite à la comtesse, reste deux heures en conversation avec elle, et la quitte ravi de son charme. Est-on curieux de l'impression qu'elle produit sur ses hôtes? Dufort de Cheverny, dans ses intéressants Mémoires, a décrit le dîner auquel il assista, au château de Louveciennes, en brillante compagnie : ce Elle entra avec aisance et noblesse. Au bout d'un quart d'heure, elle fut aussi à son aise avec nous que nous le fûmes avec elle... Le dîner fut charmant; elle en fît
tous les frais, et fut d'une franchise délicieuse. Elle ne se plaignait de personne et ne disait aucune méchanceté. A six heures, elle nous quitta, nous laissant l'impression qu'elle avait eu le bon esprit de rentrer dans un état mitoyen, avec une bonhomie sans exemple. Sa conversation ne nous laissa aucun déboire. »
Aux premières heures du mouvement révolutionnaire, l'ex-favorite semble avoir partagé les heureuses illusions de tant de ses contemporains. Sans doute subissait-elle l'influence du duc de Brissac, le plus chevaleresque des hommes et le plus épris des amants, engagé avec elle dans une de ces liaisons à demi conjugales, dont ne faisait que s'attendrir la sensibilité indulgente de l'époque. Un mois après la prise de la Bastille : « La liberté est si précieuse, lui écrira le grand seigneur, qu'il faut bien l'acheter par quelques peines. La féodalité détruite n'empêchera pas d'être respecté et aimé, ce qui est le bon et le certain. » La comtesse du Barry s'associe à ces sentiments; elle est du « parti Necker » , elle est humanitaire, égalitaire et libérale. « Que votre lettre.
madame la comtesse, est philosophique et savante! » s'écrie Brissac avec admiration.
Cependant, au lendemain des journées d'octohre, elle s'émeut, elle s'inquiète; elle recueille à Louveciennes deux des gardes blessés en défendant la Reine et, Marie-Antoinette l'en ayant remerciée, elle lui répond par ce billet, où éclate la bonté de son cœur ingénu : « Luciennes est à vous, madame. Le feu Roi me força d'accepter mille objets précieux avant de m'éloigner de sa personne. J'ai eu l'honneur de vous offrir ce trésor au temps des Notables; je vous l'offre encore, madame. »
Combien est loin le temps où la Dauphine, écrivant à sa mère, s'exprimait sur « la créature » avec un si hautain mépris !
Dès lors, jusqu'à son dernier souffle, madame du Barry appartient à la cause royaliste et se fait un agent actif de la contre-révolution. Un incident demeuré mystérieux, le vol de ses diamants dans le pavillon de Louveciennes, sert de motif, ou de prétexte, à de constantes allées et venues entre Londres et Paris, et il n'est pas douteux qu'elle use de ces voyages pour porter des nouvelles, des lettres, de
l'argent, pour jouer le rôle d intermédiaire entre les émigrés et leurs correspondants français.
Son zèle ne put que s'échauffer de l'horreur que lui inspira le meurtre du duc de Brissac. Arrêté, jeté en prison et pressentant sa fin prochaine : « Vous serez ma dernière pensée », écrivait-il à son amie. Il lui léguait par testament une part de sa fortune et la recommandait avec émotion à sa fille, la duchesse de jMortemart, laquelle obéit docilement à la volonté paternelle : « Je vous aimerai en sœur, dit-elle, et mon attachement pour a^ous ne finira qu'avec ma vie. » Elle tient religieusement parole; non moins que la piété filiale, le dévouement montré, en de périlleuses circonstances, par madame du Barry explique l'étrange intimité de la grande dame irréprochable avec la pécheresse rachetée.
Comme le fait observer M, Pierre de Nolhac, dans la brillante préface où il présente le nouvel historien, le rôle joué par l'ex-favorite dans la politique de ce temps est un problème que nul n'avait encore élucidé, ni peut-être
même entrevu. Aujourd'hui, la preuve est faite et une conclusion s'impose : si, à l'époque terrible où tout « acte d'opposition » était considéré comme un crime capital, beaucoup de gens furent faussement accusés d'avoir lutté ou conspiré contre le réuime jacobin, le tribunal affreux qui condamna la comtesse du Barry n'eut pas sur la conscience une erreur juridique. L'acte d'accusation comme l'interrogatoire démontrent jusqu'à l'évidence la « culpabilité » de l'amie de Brissac : elle fut d'intelligence avec les émigrés, elle soutint de sa bourse le parti royaliste, elle porta le deuil du tyran. Puisque ces forfaits avérés lui assurèrent alors la guillotine, ils doivent aussi, en bonne justice, lui valoir l'indulgence des descendants de ceux qui firent jadis cause commune avec elle. Le sang n'est-il pas toujours pur, quand on le verse pour sa foi?
Une légende — la dernière, et guère plus prouvée que les autres — veut qu'elle soit morte sans courage, en implorant la compassion publique et en adjurant le bourreau. Vrai ou faux, le trait, à mon sens, ne peut être imputé à crime. Même, la question se pose si
le silence stoïque et la résignation hautaine de tant de victimes innocentes ne servirent pas inconsciemment les desseins terroristes. Forcer l'admiration est beau; émouvoir la pitié est peut-être plus efficace. Oui sait si des pleurs et des cris, des mains tordues, de déchirants appels, n'auraient pas plus sûrement touché l'ame mobile de la foule et fermé plus tôt l'ère sanglante?