LE CHATEAU DE ROSÏOPTCHINE
Un voyageur, doublé d'un érudit, M. le baron de Baye, au cours de ses explorations dans l'Europe orientale, a rencontré sur son chemin le château de Yoronovo, qui fut, vingt-cinq années durant, la résidence de Rostoptchine. Il lui a consacré une savante et curieuse notice, où il passe en revue ses propriétaires successifs et s'attache spécialement à celui qui y a laissé les plus vivants souvenirs, au gouverneur général de Moscou en l'an 1812, On permettra peut-être au descendant de Rostoptchine de tirer occasion de cette monographie pour rappeler la figure de son illustre aïeul et l'esquisser sous cet aspect de châtelain pacifique
et de propriétaire rural, assez différent de l'image qu'on se forme généralement du « farouche incendiaire » et du « Tartare féroce ».
C'est en l'an 1800 que Rostoptchine acheta de son ami, le comte Alexandre Woronzoff, le domaine de Yoronovo, situé à cinquante verstes — environ treize lieues — de Moscou. Ministre alors depuis quatre ans et placé à la tète des plus grandes affaires de l'Etat par la faveur de l'empereur Paul P% il commençait, dès cette époque, à prévoir la disgrâce, qu'il s'était attirée par son indépendance d'esprit, par sa verte franchise, par sa résistance obstinée aux fantaisies d'un maître, bon sans doute et de cœur honnête, mais déséquilibré, ivre d'orgueil et rongé de méfiances. D'ailleurs, bien loin de lui déplaire, l'idée de la retraite lui souriait comme une délivrance, ainsi qu'en témoignent ces lignes, datées du 28 mars 1800 et adressées à un ami intime : « J'ai servi, et je sers encore, pour être utile à mon maître et à mon pays. Mes efforts sont vains, je ne suis bon à rien, et je me tue en vo3"ant ce qui se fait et ce que je ne peux empêcher de se faire...