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LE CHATEAU DE ROSTOPTCHINE

La résidence de ce « fermier » était d'ailleurs somptueuse : un parc immense, des étangs, des forêts, des champs peuplés de plusieurs milliers d'ames, un haras renfermant une centaine de chevaux, un château splendidement orné, rempli à profusion de meubles rares, de statues, de tableaux de maîtres, une belle bibliothèque de vingt-cinq ou trente mille volumes. Sur l'existence qu'on y menait, il est un précieux témoignage. Là, en effet, passa toute son enfance la fille cadette de Rostoptchine, Sophie, une blondine rieuse, éveillée, turbulente, et plus tard cette fillette, dans un livre célèbre, qui, par quelques côtés, est une manière d'autobiographie, décrira de sa plume alerte la demeure paternelle, les détails et les incidents de la vie familiale. Pour se représenter le château de Voronovo et certains de ses habitants, on n'a qu'à se rappeler Les malheurs de Sophie.

Quelques amis de Rostoptchine, peu nombreux, mais sûrs et fidèles, comme le comte Woronzoff, le comte Golovine, le prince Titsianof, le visitaient régulièrement, lui apportaient les nouvelles du dehors. C'étaient là ses

grandes distractions, et il n'en désirait pas d'au-

très. Ses mœurs étaient simples et pures. Il méprisait les aises, traitant son corps avec une rudesse volontaire, mangeant très sobrement, ne buvant que de l'eau et couchant sur un canapé, car le lit, disait-il, prédisposait à la mollesse.

Son aspect extérieur, conforme à son humeur morale, était sévère, mais non dénué de charme. Quelques portraits de cette époque, gardés parmi ses descendants, l'évoquent dans la force de l'âge, grand, robuste, bien fait, le front vaste, la tête levée, dans l'attitude du commandement. Le nez large, épaté, atteste l'origine tartare; les yeux sont grands, perçants, fortement enchâssés, la bouche charnue, le menton volontaire. Tous ceux qui l'ont connu s'accordent sur l'extrême mobilité de sa physionomie, parfois joviale, plus souvent ironique et, par instants, effrayante d'énergie.

L'écrivain allemand Varnhagen, qui a vécu dans son intimité, compare sa causerie spirituelle, brillante, originale, à celle du prince de Ligne; mais, ajoute-t-il, « tandis que l'aimable enjouement du vieux prince vous berçait comme sur une mousse moelleuse, on se

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