LE CHATEAU DE II 0 STO PTCH IN E
sentait, auprès de Rostoptchine, sur un terrain hérissé de pointes aiguës, au milieu desquelles il fallait regarder où se poserait le pied ». Il raillait volontiers, goûtait les jeux de mots, allait même, au besoin, jusqu'à la bouffonnerie; mais, dit le même témoin, si quelque chose éveillait sa colère, « il cessait aussitôt d'être maître de lui, son visage prenait tout à coup une expression terrible, et tout, autour de lui, était comme déconcerté ».
('.ette impuissance à réprimer sa langue et à cacher ses impressions lui joua plus d'un tour en sa vie. Il en avait pris son parti. Dans une note que j'ai sous les yeux, où il se juge luimême comme il eût fait d'un autre, je lis cette profession de foi : « Le comte Rostoptchine }>ense souvent très haut, déplaît à la canaille, mais il s'en console en vivant dans une bonne terre, avec sa conscience, sa famille et deux ou trois personnes sur lesquelles il compte. » Il écrivait comme il parlait, et avec la même liberté : « Ma plume, dit-il, est comme ces chevaux qui prennent le mors aux dents et qui s'emportent, au risque de se casser le cou. »
Il apportait ce franc-parler dans les discussions politiques et censurait rudement tout ce qui heurtait ses idées. Absolutiste par tempérament, il combattait de toutes ses forces les tendances libérales qui commençaient dès lors à gagner toute l'Europe et dont quelques symptômes apparaissaient jusqu'en Russie. Aussi craignait-il avant tout l'infiltration des mœurs et des habitudes étrangères. Russe, nul ne le fut jamais plus ardemment que lui; on peut dire qu'il fut, en son temps, le premier des nationalistes. Il avait lutté autrefois contre l'envahissement de l'influence allemande; à présent, et surtout depuis l'entrevue de Tilsitt, c'est de la France, des modes et des idées françaises qu'il prétend préserver la vieille race moscovite. Il faut l'entendre, dans ses lettres, houspiller ses compatriotes : « Notre jeunesse, dit-il, est pire que la jeunesse française. On n'obéit plus et on ne craint personne... Nous avons cessé d'être Russes, et nous avons acheté la connaissance des langues étrangères au prix des mœurs des ancêtres! »
Malgré sa passion politique, le châtelain de Voronovo eût sans doute terminé ses jours