LE CHATEAU DE R 0 S TO PTCHIN E
dans l'isolement silencieux et hautain qui convenait à son pessimisme, sans les catastrophes effrayantes qui le rejetèrent brusquement au premier rang des grands acteurs du drame. Je n'ai pas à rappeler ici les événements de 1812, à montrer Rostoptchine gouverneur de Moscou, àme de la résistance contre l'invasion étrangère, communiquant à la Russie entière la farouche énergie dont il est lui-même embrasé, livrant enfin aux flammes, plutôt que de la livrer à l'ennemi, la capitale dont il avait la garde. De la terrible tragédie, je ne conterai que l'épilogue.
Le 14 septembre 1812, à onze heures de la matinée, tous les ordres donnés et toutes les mesures prises, Rostoptchine, montant à cheval avec son fils aîné, Serge, âgé de seize ans à peine, franchit les murs de la cité dont il venait, au cours des journées précédentes, de faire partir 300.000 habitants. Quand, des hauteurs voisines, il vit derrière lui, dans la plaine, les coupoles dorées du Kremlin, étincelantes au soleil, il s'arrêta, se tourna vers la ville, se découvrit solennellement, puis d'une voix
altérée : « Salue Moscou pour la dernière fois, dit-il à son fils : dans une demi-heure, elle sera en flammes! » Peu d'instants plus tard, en efï'et, l'incendie éclatait dans le quartier marchand, là même où se trouvaient les dépôts d'approvisionnements. « Le feu, mande Rostoptchine au Tsar, prit aux boutiques et aux magasins à blé, le long des murs du Kremlin. Dans la matinée, il prit encore en plusieurs endroits et, poussé par un vent violent, se propagea et continua ses ravages pendant quarante-huit heures... A peine, il reste le quart de la ville. Bonaparte doit être furieux, car il ne fait aucun butin. »
Dès qu'il fut assuré du succès de son œuvre, Rostoptchine se rendit à l'état-major de l'armée, où il séjourna quelques jours; de là, il rejoignit les siens au château de V^oronovo. Il 3^ était à peine, qu'on annonça l'approche d'un corps d'armée français. Il se passa alors une scène extraordinaire. Le château était plein de monde, amis du voisinage, généraux russes et officiers anglais, venus y chercher un refuge. Un soir, s'adressant à ses hôtes, Rostoptchine leur apprit la décision qu'il avait prise d'incendier sa demeure comme il avait brûlé la capi-