LE CHATEAU DE R 0 STO PTCH IN E
taie. En vain, l'on essaya de faire fléchir sa volonté. Dans la matinée du lendemain, il rassembla tous les habitants du château, invités, enfants, domestiques ; à tous, il distribua des torches enflammées; puis se tournant vers sir Robert Wilson, commissaire britannique, il le pria de l'escorter jusqu'à la chambre conjugale et d'y mettre le feu, n'ayant pas, lui dit-il, le courage de le faire lui-même. Sir Robert obéit; chacun des assistants imita cet exemple, au point qui lui fut assigné; Rostoptchine, pour sa part, porta sa torche aux dépendances. Peu d'instants après, tout flambait. Silencieux, le propriétaire contemplait le ravage. Quand le beau groupe sculpté qui surmontait la grande porte d'entrée croula dans le brasier, il eut un cri : « A présent, me voilà content! » Une fois tout consumé, sur les débris fumants il plaça de sa main un écriteau où on lisait ces lignes : « J'ai été huit ans à embellir cette maison de campagne, et j'y ai vécu heureux au sein de ma famille. Je mets, de ma propre impulsion, le feu à ma maison, afin qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné ma maison de Moscou, avec un
ameublement valant un demi-million de roubles. Ici. vous ne trouverez que des cendres. »
Treize ans plus tard, au printemps de 1823, le château rebâti, relevé de sa ruine, assistait au retour de son propriétaire. De longues années durant, après l'acte farouche dont était résultée la chute du dominateur de l'Europe, Rostoptchine avait parcouru l'Allemagne, l'Angleterre et la France, promené dans toutes les capitales, parmi l'empressement de la foule, ses curiosités, ses ennuis, sa clairvoyance amère, son désenchantement de toutes choses. La nostalgie du sol natal l'avait enfin repris avec une vivacité singulière, le troublant jusqu'à la souffrance. « On a beau, écrit-il, courir le monde pour son plaisir, pour son instruction ou pour sa santé, une voix se fait entendre et vous crie : ((• Allez l'inir là où vous avez commencé! »
Il avait obéi à cet irrésistible instinct et regagné brusquement sa patrie. Son premier soin, en arrivant, fut d'envoyer au Tsar sa démission de toutes les dignités et de tous les emplois qu'il conservait encore, membre du conseil de l'Empire, sénateur, général en chef. L'Empereur