DU GRAND CONDÉ
« Plein d'esprit et de drôleries, malfaisant comme un singe, souple quand il le fallait, insolent quand il le pouvait, ne croyant à Dieu ni à diable, heureux de vivre, de rire et de mentir : voilà Bourdelot. » Ainsi s'exprime sur l'un des plus célèbres médecins du grand siècle madame Arvède Barine, qui le rencontra en passant dans une notice consacrée à Ghristine de Suède. Le jugement est sévère; il est juste dans son ensemble ; il n'est cependant pas complet. Ges temps derniers, MM. Jean Lemoine et André Lichtenberger, en dépouillant les archives du château de Ghantilly, ont observé de près le personnage et l'ont débarrassé de la
couche de poussière sous laquelle il dormait depuis de longues années. Pour leur plaisir et pour le nôtre, ils ont ravivé cette figure originale et pittoresque et, ce faisant, ils ont jeté un jour curieux sur toute une classe sociale, dans une époque où même les simples « figurants », selon l'expression de Sainte-Beuve, ont une allure et une couleur qui font la joie et le divertissement des 3 eux.
De son vrai nom, il s'appelait Pierre Michon, né à Sens, le 1''' février 1610, d'un barbier chirurgien, Maximilien Michon, et d'Anne Bourdelot. son épouse. Il suivit tout d'abord la carrière paternelle, comme apprenti apothicaire et élève chirurgien, puis, piqué d'ambition, il vint étudier à Paris, prit ses grades à la Faculté, servi par une mémoire si belle, qu'il récitait, dit-on, « tout Hippocrate par cœur ». Une fois pourvu de ses diplômes, il changea son nom de Michon contre celui de Bourdelot, qui lui parut sonner mieux à l'oreille; après quoi, il tendit résolument sa voile à la Fortune. Sa première chance fut d'être agréé comme médecin par le comte de Noailles, ambassadeur auprès
du Pape, et emmené à sa suite à Rome, où l'attendait, affirma-t-il plus tard, le plus brillant succès. Ce jeune docteur de vingt-quatre ans y vécut, à l'en croire, dans l'intimité familière des grands seigneurs, des belles dames et des cardinaux, charmés par sa faconde et éblouis de son érudition. Le Pape aurait même proposé de le garder auprès de soi et de confier à ce novice le soin de sa santé, lui faisant entrevoir la pourpre à l'horizon pour récompenser ses services. Ses contemporains, disons-le, éprouvèrent quelques doutes sur la réalité de ces surprenantes perspectives. En revanche, il est établi qu'au cours d'une grave épidémie, on remarqua sa prudence excessive, pour un homme de sa profession. C'est que, dès ce moment, il estimait son existence précieuse, et cette pensée le détournait de tout penchant vers l'intrépidité.
Revenu à Paris, en l'an 1638, avec l'ambassadeur, il entra comme médecin dans la maison du vieux prince de Condé, père de celui qui fut le Grand Condé. Le futur vainqueur de Rocroi lui fournit l'occasion de sa première cure
éclatante. Le jeune prince était affecté d'une maladie bizarre : une mélancolie invincible, un parti-pris obstiné de silence, une folle passion pour les romans et un appétit déréglé. Aux tisanes et aux purgations, dont l'eiïet demeurait médiocre, Bourdelot eut l'heureuse idée d'ajouter des remèdes moraux, sous forme de distractions spirituelles, assemblées de savants, de lettrés et de nouvellistes, dissertations et doctes controverses sur certains cas curieux et certains phénomènes étranges. Grâce à ce stimulant. Coudé reprit goût à la vie. Du même coup, fut fondée F « Académie de M. Bourdelot », qui eut plus tard une grande célébrité et rivalisa un moment avec l'Académie des Sciences.
Un tel succès paraissait devoir attacher la fortune du médecin à celle de son noble client, et il en fut ainsi pendant quelques années. Mais vinrent les troubles de la Fronde, la brouille de Condé et de Mazarin, les orages de la guerre civile. Bourdelot découvrit alors une foule de bonnes raisons pour entreprendre un grand voyage et passa brusquement en Suède, où, par l'entremise de Saumaise, la reine Christine
faisait appel à ses lumières pour la tirer d'un mauvais pas.
La maladie de la jeune Reine avait quelque rapport avec celle de Condé : même ébranlement nerveux, même tristesse perpétuelle, avec une fièvre lente, des syncopes renouvelées, une série d'abcès douloureux. Elle se croyait frappée à mort, et les médecins suédois y perdaient leur latin. Ils la soignaient pourtant d'une manière héroïque, la bourrant de viandes échauffantes, additionnées de verres d'eau-devie (( avec du poivre bien pilé au fond ». Ce fut un terrible scandale, quand Bourdelot supprima ce régime pour y substituer un contraire : bouillon de veau et de poulet, bains quotidiens, tisanes rafraîchissantes. Puis, comme jadis pour Condé, il ordonna des distractions. Plus de méditations profondes, plus de métaphysique, plus même de longs conseils avec les hommes d'État, les ministres, les diplomates, mais le bal, la musique, l'exercice et des jeux variés. Un mois plus tard, Christine se portait comme un charme et proclamait Bourdelot son sauveur.
Dans une lettre de lui, qui date de cette époque, on lit cette assertion, dont il tire vanité : « J'ai surtout étudié le monde par les livres. » C'est le cas de beaucoup de gens qui font métier de science; ce ne fut pas, quoi qu'il en dise, celui de Bourdelot. Malgré sa merveilleuse mémoire, et si versé qu'il fut dans les préceptes d'Hippocrate, il fut moins grand savant que bon observateur, et c'est par là qu'il réussit dans la profession médicale. Il devinait les hommes, il les analysait en psychologue subtil et employait ce même instinct et cette même clairvoyance à débrouiller leurs maladies. Nous le verrons bientôt négliger les formules, pour tenir compte, presque uniquement, des résultats de l'expérience. Ce sera son vrai titre auprès des générations à venir, comme ce fut son principal talent à la cour de Christine.
Au reste, ce succès, qui lui valait la faveur de la Reine, lui attirait l'animadversion de la Suède. Christine ne voulait plus que lui et envoyait promener tous les familiers d'autrefois. Bochart lui-même, le célèbre Bochart,
poète et orientaliste notoire, son ancien favori, n'avait plus accès auprès d'elle. Devait-il lire un de ses poèmes à la Reine, l'astucieux Bourdelot la purgeait le matin, et la lecture était renvoyée aux Calendes. Pour entrevoir quelquefois la souveraine, Bochart était réduit à jouer au volant avec elle, lui, homme de cinquante ans et calviniste austère. c< C'est une belle chose à voir », écrivait un témoin. Mais Bochart étouffait de rage.
Tous les autres, sauf Bourdelot, étaient traités de même. Aussi l'intrus, à Stockholm et dans tout le royaume, était-il qualifié de bouffon, d'histrion, de charlatan, de bas aventurier, et autres gentillesses. Il ne s'en souciait guère, car il avait petites et grandes entrées, disposait des places et des grâces, menait aux côtés de Christine un train quasi royal.
Après quelques années, le déchaînement fut tel qu'il parut toutefois peu prudent de braver davantage l'indignation de tout un peuple. D'autre part, le bruit s'affirmait que Christine, lasse du trône, songeait à en descendre. Ayant flairé le vent, Bourdelot éprouva un soudain et ardent désir de revoir sa patrie.
Il revint à Paris en juin 16o3. Il était temps; Christine, six mois plus tard, abandonnait brusquement sa couronne. De son lointain séjour. Bourdelot rapportait un renom profitable: avantage plus utile encore, il recevait de Mazarin, pour services rendus à la France par son influence sur Christine, le bénéfice de l'abbaye de Massay, en Berri. Il devait avoir, il est vrai, maille à partir avec ce ses moines », et on le vit sans cesse batailler et plaider contre eux. Il n'en tirait pas moins, bon an mal an, de cinq à six mille livres, ce qui valait bien, pensait-il, quelques petits désagréments. Ainsi rente, il se livrait à son goût pour le faste et se rendait chez ses clients « porté en chaise » et escorté, dit un confrère jaloux, ce par quatre grands estafiers ». Un peu plus tard, il eut carrosse, tiré par ce deux chevaux sous poil noir ». Constatons, d'ailleurs, qu'à sa mort, le carrosse fut vendu cent livres et les deux chevaux noirs soixante, ce qui n'est point l'indice d'une bien réelle magnificence.
Le grand Condé n'avait pas de rancune. Il le prouva en rouvrant sa maison au transfuge du temps de la Fronde. Assisté de Douillet,
médecin ordinaire du prince, Bourdelot prit en main la direction d'une si précieuse santé. C'était l'époque où le héros ressentait les premières atteintes du mal qui devait plus tard l'emporter, la o:outte, héréditaire dans sa famille. Bourdelot commença par lui expliquer doctement et la cause générale du mal et la cause spéciale de chaque crise. « Il s'engendre aux goutteux, disait-il, une humeur particulière, laquelle humeur en veut aux jointures. Cette humeur se recueille quand il y a plénitude... » Définition peu différente de celle que donnait de l'opium le médecin fameux de Molière. « Votre retour de douleurs, spécifiait-il ensuite, vient de ce que Votre Altesse ne demeura pas en repos le jour de son purgatif; car, par l'agitation, les humeurs vont à l'habitude du corps, et, par l'application de l'esprit, elles montent à la tête et retombent dans les poches de la rate, où elles demeurent. »
Ce qui est supérieur à ces explications, ce sont les remèdes qu'il ordonne. Nous retrouvons ici l'empirique et l'homme d'expérience. Si les théories sont baroques, les prescriptions sont de bon sens. \ l'illustre goutteux, il
conseille, en effet, une alimentation légère et « la pratique rafraîchissante », viandes blanches, légumes et fruits. 11 le nourrit surtout de lait, dont il est partisan zélé et qu'il appelle « le régénérateur du sang », ce qui cause quelque indignation aux poètes ordinaires du prince :
Le lait est donc votre breuvage?
Ah! valeureux prince, j'enrage Que vous soyez la vache à lait De Bourdelot et de Bouillet!
Ses méthodes d'hygiène infantile lui font plus grand honneur encore. Les enfants de Gondé lui durent une réelle gratitude. On les éleA'ait, avant son arrivée, d'après les vieilles idées. Ils étaient délicats; c'est pourquoi on les fortifiait en les poussant à « se ruer sur la viande », en les ^cori^eant d'aliments substantiels et de jus généreux. Bourdelot supprima bravement et radicalement ce régime, ce Qui veut les faire robustes les fait morts, » déclarat-il en termes lapidaires. Et il mit cette marmaille aux viandes blanches, aux mets émollients, en insistant sur la nécessité de « modérer leur appétit », ce qui réussit à miracle. Sa réputation s'en accrut. On l'appelait en consul-
tation au chevet des plus grands seigneurs et des célébrités les plus retentissantes. Il compta parmi ses patients le duc de la Rochefoucauld, dont il améliora la goutte, mais qui ensuite mit ses ordonnances au rancart et paya de sa vie cette désobéissance. Il faut nommer encore madame de Sévigné, qu'il trouvait « toute de feu », et qu'il refroidissait en lui administrant force glace et force melon. « Tout le monde me vient dire que cela me tuera, » écrivait la marquise. Elle se soumettait en tremblant, mais elle se soumettait quand même, et elle s'en trouvait bien.
Parmi tant de sages prescriptions, il s'en trouve aussi de bizarres et qui se sentent des préjugés du temps. On peut douter des vertus curatives de la cendre de liège, de la poudre de vipère, et de la gelée de corne de cerf. Mais Bourdelot fut des premiers à employer le quinquina, malgré la résistance d'un grand nombre de ses confrères, qui traitaient « le remède anglais » de poison et de drogue mortelle. S'il abusa de l'émétique et ne fut pas, comme il s'en vante, « de ces petits purgeurs qui tremblent pour une feuille de séné », il combattit du
moins les abus de lancette, qui portaient Gui Patin — pour ne nommer que celui-là — à saigner à la file un enfant de trois jours et un octogénaire, à saigner un rhumatisant soixantequatre fois en huit mois, tout en disant de la médecine : « C'est la plus innocente profession qui soit au monde. » Il fut. non seulement l'inventeur du régime lacté, le propagateur de l'hygiène, mais l'un des précurseurs de ce que l'on nomme aujourd'hui la lutte contre l'alcoolisme. Enfin, il fut surtout — comme je l'ai indiqué plus haut — presque seul en son temps, l'adepte convaincu de l'école expérimentale. « Il faut tout voir et tout écouter, disait-il. Les véritables philosophes assemblent des expériences et en tirent des instructions. Mais le premier principe que je donnerais, avant que de rien établir, c'est d'avoir dans l'esprit qu'on peut être trompé. » Rien que pour cette dernière parole, le nom du médecin de Condé ne doit-il pas être retenu par la postérité?
Cet homme heureux donna longtemps l'exemple de cette bonne santé dont il déterminait les
règles. Mais le rude hiver de l'année 1684 le laissa presque subitement « faible, pantois et hors d'haleine ». La goutte, qu'il avait si souvent combattue et qu'il définissait si bien, se vengeait cruellement en travaillant ses membres. « Je tacherai de ne point faire de fautes, déclara-t-il alors, car, à soixante-quinze ans, elles sont toutes grosses ! »
Il en fit, cependant, et il les paya cher. Invité
à Versailles par mademoiselle de Bourbon, il
ne put résister — car il était gourmand — aux
dangereuses séductions d'une cuisine raffinée.
Plusieurs journées durant, il avala, d'après son
propre aveu, « des brûlots saumurés faits sur
des braises ardentes avec des quintessences de
poivre et d'épices », et il « ne vida pas un plat
qui ne fût capable de mettre le feu dans ses
entrailles ». Une effroyable crise de goutte le
punit de cette infraction aux lois qu'il avait
lui-même établies. Il semblait à peu près
remis, lorsque l'idée lui vint de se purger, en
absorbant une drogue dans de la confiture de
roses. Son laquais se trompa et y substitua de
l'opium, ce qui le mit aux portes du tombeau.
Peut-être, malgré tout, allait-il encore s'en
tirer, quand un « flacon trop chaud » — entendez une bouillotte de lit — provoqua une brûlure au pied, à quoi succéda la gangrène. Il s'éteignit doucement le 6 février 1685.
« On ne meurt jamais que de bêtise », dira plus tard madame Geofl'rin.
Il est des morts infortunés qu'on tue longtemps après qu'ils ont quitté ce monde ; un des plus éclatants exemples en est madame de Montespan. Jusqu'à ces temps derniers, malgré le scandale de ses fautes, elle gardait du prestige auprès de la postérité. Pécheresse sans doute, impérieuse, dominante, mais si belle, si intelligente, si hardie dans son inconduite, si sincère dans son repentir! Oui vraiment, quoi qu'en puisse penser la morale, a l'altière Yasthi » faisait bonne figure dans l'histoire.
Soudain, changement à vue. La grande dame, la fière amoureuse, s'effondre dans une boue sanglante, et à sa place surgit une criminelle,
une égorgeuse d'enfants, une lâche empoisonneuse, une sorte de monstre en jupons. Un brillant historien, M. Funck-Brentano, usant de documents récemment mis au jour, a pris, comme chacun sait, dans un livre retentissant, ce rùle de justicier. Et voilà que maintenant le théâtre s'en mêle et vient à la rescousse, avec un succès redoutable. C'est pour madame de Montespan la suprême catastrophe. Aux premières feuilles d'avril, quatre ou cinq cent mille spectateurs, du fait de mon glorieux confrère, M. Victorien Sardou, ne douteront plus que le Grand Roi n'ait eu, dans ses amours, la main étrangement malheureuse.
On pouvait croire la cause irrémédiablement perdue, lorsque survient un défenseur. Un patient compulseur d'archives, auquel nous devions déjà un attachant récit de la jeunesse de la marquise, M. Jean Lemoine, dans une notice intitulée Madame de Montespan et la légende des Poisons, s'inscrit en faux contre l'accusation posthume. Il ne s'attarde pas à excuser, à atténuer les faits, mais il plaide bravement non coupable. Il le fait même avec un tel accent, il parle avec tant de chaleur de
« cette adorable personne », qu'on peut le soupçonner — ce qui n'est pas pour me déplaire — d'être un peu amoureux de sa noble cliente, comme Cousin, assure-t-on, le fut de madame de Longueville. Pourquoi pas, après tout? Françoise de Mortemart (Françoise et non Athénaïs, qui fut seulement son surnom de précieuse) n'a-t-elle pas, sans conteste, de quoi toucher un cœur sensible? a Les cheveux blonds, les yeux grands et couleur d'azur, 1q nez aquilin, mais bien fait, la bouche petite et vermeille, les dents admirables, bref un visage parfait » : ainsi la peint un Italien qui la vit justement au temps de l'affaire des Poisons. Mais, aux yeux de M. Lemoine, elle a une séduction plus forte encore que la beauté, le doux charme de l'innocence, et de l'innocence calomniée.
Certes, si l'on adopte sa thèse, rarement victime fut-elle plus digne de pitié, car elle est de la triste espèce des inculpés qui n'ont point passé en jugement, et qui par conséquent n'ont pas pu se défendre. Moins favorisés que ceuxlà qui ont paru devant les juges, ils risquent d'être étranglés à la muette, sans confronta-
tion, sans témoins. Il faudrait être plus blanc que neige pour sortir de là sans dommage. Heureusement, comme on dit dans le jargon du jour, il est « une justice immanente ». Aux vieux papiers accusateurs, d'autres vieux papiers répondent, qui disent quelquefois le contraire; et les archivistes sont là pour publier et pour interpréter les textes. Ainsi apparaît M. Lemoine, et il dit vertement leur fait aux détracteurs de la marquise.
Il n'en veut cependant pas trop à M. Victorien Sardou, en quoi il a grandement raison. Les auteurs dramatiques, dans une question aussi douteuse, ont le droit absolu de choisir la version qui leur fournit les scènes les plus poignantes et les plus belles situations. M. Sardou, au surplus, épargne à son héroïne l'odieux soupçon d'assassinat, tenté sur Louis XIV. « Ne bois pas! » s'écrie-t-elle, en voyant son royal amant porter le poison à ses lèvres. Mais M. Funck-Brentano, dont la bonne foi comme le talent sont ici hors de cause, est vivement pris à partie. Je viens de lire attentivement l'accusation et la défense, et, ma foi, quels que
soient mon amitié et mon estime pour l'auteur du Drame des Poisons, il m'excusera de confesser que, sur ce point de son étude, j'éprouve au moins certaines hésitations.
Peut-être, en ce débat, apporté-je malgré moi quelque partialité. J'ai eu naguère à éclaircir une histoire du même genre. Le maréchal de Luxembourg subit, dans le même temps, une épreuve analogue à celle de la marquise de Montespan. Moins heureux qu'elle de son vivant, il fit quatre mois de Bastille, mais, plus heureux après sa mort, il put se disculper et confondre ses adversaires. Or, le fait qui me frappe, comme il a frappé M. Lemoine, c'est la ressemblance des deux cas. Ce sont les mêmes témoins, les mêmes propos rapportés, les mêmes procédés, les mêmes juges.
Qui charge la marquise?
Lesage d'abord, l'amant de la Voisin, un coquin effronté, qui sur le compte de Luxembourg mentit avec une audace impudente, et dont Louvois, après l'avoir encouragé au moment du procès, dira trois ans plus tard : « Vous ne sauriez agir trop durement avec ce fripon-là, qui, pendant tout le temps qu'il a
été à Yincennes, n'a jamais pu dire un mot de vérité. »
C'est la Filastre, qui quelques heures avant d'expier ses crimes, se rétractera en ces termes, inscrits dans le procès-verbal du commissaire : <( Elle a demandé à nous parler pour nous dire que ce qu'elle a dit ce matin pendant la question... sur le fait de madame de Montespan, n'est pas véritable, que ce qu'elle a dit à cet égard n'a été que pour se libérer de la peine et douleur des tourments... Mais elle ne veut pas mourir, sa conscience demeurant chargée de ce qu'elle a dit contre la dame. »
C'est Marguerite Monvoisin, la fille de la Voisin, qui entre dans tant de détails qu'elle en devient suspecte, car elle cite de mémoire les paroles mêmes qu'aurait prononcées la marquise dans la « conjuration » fameuse : « Je demande l'amitié du Roi et celle de monseigneur le Dauphin... que la Reine soit stérile... que, la Reine étant répudiée, je puisse épouser le Roi... » Or, à l'époque de cette invocation, le Dauphin avait à peine cinq ans, la Reine était plusieurs fois mère et, pour la répudier,
il eût fallu rendre la dot, la Flandre et la Franche-Comté. Madame de Montespan a bien des fautes sur la conscience, mais la croire naïve à ce point, n'est-ce point passer les bornes de la vraisemblance?
Il reste l'argument tiré de l'histoire de la Desœillets, la femme de chambre et l'ame damnée de madame de Montespan, son intermédiaire, assure-t-on, avec la horde des sorcières. La soubrette a tout nié, sans doute, et, par crainte du scandale, on n'a osé faire son procès, mais on l'a enfermée par lettre de cachet, et elle est morte misérablement, le 8 septembre 1686, à l'hôpital général de Tours. C'est un terrible coup pour la mémoire de la marquise, car, si la femme de chambre a été reconnue coupable, la maîtresse est bien compromise... Ici se dresse M. Lemoine, ses paperasses à la main : la Desœillets, morte à l'hôpital de Tours, n'a rien de commun que le nom avec celle qui fut attachée au service de la favorite; cette dernière a vécu de longues années plus tard, rentière paisible et honorée, comme en font foi maints actes signés d'elle, que récè-
lent encore de nos jours les cartons poudreux des notaires.
A ces raisons de fait s'ajoutent des raisons de sentiment. Le Roi, si informé de tout et si curieux des affaires de police, eut-il pu ignorer les longues visites de sa maîtresse dans les bouges infâmes des faubourgs? Et cette maîtresse qui, hors de l'enceinte de Versailles, ne sortait jamais qu'escortée d'une escouade de gardes de corps, avait-elle toutes facilités pour se livrer àcespratiques? Avait-elle intérêt d'ailleurs à faire périr le Roi, après la mort duquel sa position eut été fort précaire? Et enfin si, comme on l'assure, Louis XIV a connu le crime médité contre lui, comprend-on qu'il ait continué sa faveur à la criminelle? Or, en 1680, à l'heure même de l'affaire, c'est elle que désigne Louvois, dans une lettre adressée à madame de La Fayette, comme la meilleure dispensatrice des grâces de Louis XIV. Jusqu'à la mort de Marie-Thérèse, en 1683, elle reste la surintendante de la maison de la Reine. Jusqu'en 1687, elle occupe à Versailles son grand appartement, où le Roi va la voir chaque jour.
Autant de points d'interrogation singulièrement troublants. ^
Il faut cependant expliquer les allégations des témoins et l'attitude des magistrats. Pour les témoins, rien de plus simple : tous sont des scélérats que guettent la roue et le bûcher; en dénonçant d'illustres personnages, ils prolongent l'instruction et retardent l'heure du supplice. Gagner du temps, c'est le souci de tous les condamnés. Et d'ailleurs, le calcul est bon; certains, tels que Lesage, par ces « révélations » ont pu sauver leur tête; tous en ont pour le moins tiré des semaines, des mois de répit.
En ce qui touche les magistrats, l'explication n'est guère plus difficile. En se prêtant aux délations, ils savent plaire à Louvois, machinateur caché de toute cette sombre histoire. Car l'affaire des Poisons, en ses plus tragiques péripéties, n'est peut-être qu'un épisode de la lutte implacable sourdement poursuivie entre Louvois et Colbert. Les accusés de marque, par une étrange fortune, sont tous, presque sans exception, des ennemis de Lou-
vois et des amis de Colbert. Ainsi, je l'ai montré jadis, en était-il de Luxembourg; ainsi, assure M. Lemoine, en fut-il également de la marquise de Montespan. La favorite, à son déclin, a commis l'imprudence de dédaigner l'alliance du très puissant ministre de la Guerre ; bien mieux, elle a donné son neveu en mariage à mademoiselle Colbert, après l'avoir refusé à mademoiselle Louvois. De là l'acbarnement contre elle du plus baineux et du plus rancuneux des bommes ; de là ses secrètes visites à Lesage dans la prison de Yincennes, les promesses d'indulgence s'il se détermine à « tout dire », toutes ces menées pour le moins insolites qu'après deux siècles écoulés nous révèlent les archives.
Pourtant, objectera la sagesse des nations, « il n'y a pas de fumée sans feu ». On peut penser que cette maxime, admirable pour les pompiers, perd de son sens en matière politique. D'ailleurs, pourquoi le nier? De la part de madame de Montespan, comme de la part de Luxembourg, il y eut très probablement des imprudences fâcheuses et d'indiscrètes curiosités. Vouloir lire dans l'avenir et lever le voile
bienfaisant qui nous cache les misères futures, c'est une sottise de tous les temps. Que celui ou que celle qui n'a jamais consulté une somnambule ou une tireuse de cartes leur jette la première pierre!
Somme toute, en cette aventure, le doute paraît au moins permis, et le doute, pour les accusés, équivaut presque à l'acquittement. Par un singulier phénomène, à chaque fin de siècle, et comme périodiquement, éclate dans notre histoire une grande crise judiciaire, propre à bouleverser les esprits : les Poisons au xvii^ siècle, le Collier au xviii% l'Affaire tout court au xix\ Par elles-mêmes, les choses seraient quelquefois assez simples, mais la politique les embrouille, les partis les exploitent, et les contemporains se noient dans la bouteille à l'encre. Pour y porter quelque lumière, il n'est que le recul du temps. Voici que, par degrés, s'éclaire le problème des Poisons ; la vérité sur l'aiïaire du Collier, grâce à M. Funck- Brentano, nous est presque entièrement connue; ayons confiance qu'il en sera de même pour la troisième affaire, quand les passions
seront éteintes et que seront oubliés les noms
mêmes de ceux qui ont le plus bruyamment paradé sur la scène. Armons-nous de patience : dans deux cents ans d'ici, tout nous porte à le croire, M. Jaurès sera sans voix et le Bordereau sans mystère.