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DU GRAND SIÈCLE

UN xNOUVEAU TEMOIiN DU GRAND SIÈCLE

Il n'est rien tel, pour bien juger les gens, que de ne les pas trop connaître ; ceci n'est pas un paradoxe. La longue accoutumance qui naît d'un commerce suivi gêne et paralyse la critique; l'acuité du premier coup d'oeil donne parfois une vision plus juste que l'analyse approfondie, l'observation patiente. Et notamment, pour l'évocation des figures historiques, est-il rien qui vaille les notes prises, au jour le jour et sans apprêt, par des hommes qu'un hasard a jetés brusquement dans un milieu pour eux nouveau, et qui, d'une plume sincère, s'avisent de confier au papier leurs impressions

toutes fraîches? C'est ce qui fait l'intérêt tout spécial du témoignage des étrangers, hôtes de passage, à diverses époques, dans notre vieux pays, et c'est ce qui ajoute une incontestable valeur à ces Mémoires sur la cour de Louis XI V, rédigés à la diable par Primi Yisconti, que M. Jean Lemoine a traduits, publiés et ornés, par surcroit, d'une excellence préface.

Sur ce même temps et cette même Cour, nous possédions déjà un document de même nature, La Eelation de la cour de France, due à Ezéchiel Spanheim, envoyé de Brandebourg. Spanheim, arrivé à Versailles en 1680, en repartit neuf ans plus tard; son récit s'étend donc jusqu'à l'an 1690, tandis que celui de Primi commence dès 1673 pour s'arrêtera 1681. Ce n'est pas la seule différence entre les deux ouvrages; il est amusant de noter, dans la diversité du ton, la dissemblance des races : l'Allemand, grave, consciencieux, didactique et pesant, l'Italien, léger, fantaisiste, sautillant et désordonné. Au reste, et malgré ses nombreux défauts, le parallèle, à mon avis, serait à l'avantage de notre frère latin. Avec sa finesse naturelle et son intuitive clairvovance, il semble

avoir mieux pénétré les âmes, noté plus subtilement les nuances, que son honnête rival saxon. S'il ne faut, dans ces pages sans ordre, chercher ni aperçus profonds ni narration suivie, du moins y trouvera-t-on de piquantes anecdotes, audacieuses, instructives, toujours divertissantes, et de petits croquis vivement enlevés et dessinés de verve, le tout pris sur le vif, criant de vie, respirant la sincérité. On croirait feuilleter un album d'esquisses d'après nature, ou, mieux encore, cV instantanés fixés au vol par un bon photographe.

L'auteur de ces mémoires est, par lui-même, une assez singulière figure pour qu'on s'y arrête un instant. Comte authentique de Saint- Mayol, né d'une vieille famille italienne ruinée et quelque peu déchue, il apparaît comme un gentilhomme déclassé, un aventurier de bonne souche. Lorsqu'en février 1673, il débarque à Paris, il s'y fait passer tout d'abord, non pas seulement pour ce qu'il est vraiment, un adroit graphologue, mais également pour un devin, un liseur de pensées, capable de prédire l'avenir, versé dans toutes les sciences occultes.

et il raconte complaisamment ses exploits en ce genre. Son plus brillant succès fut le jour où Madame, belle-sœur de Louis XIV, lui montra, sans nommer l'auteur, une lettre de la main du Roi, et où Primi, sans hésiter, déclara ladite lettre œuvre « d'un vieux bavard qui faisait fortune avec sa plume ». Tous les assistants s'esclaffèrent, mais ils demeurèrent stupéfaits quand, mise au courant du propos, ce Sa Majesté leur dit que la lettre avait été faite par Rose, secrétaire de son cabinet, qui imitait son écriture ». Inutile d'ajouter que Primi, préalablement, comme il le laisse entendre, avait été mis par Vendôme au fait de ce détail.

Il est d'ailleurs, dans ses Mémoires, le premier à se divertir de sa prétendue science, et, en racontant ses bons tours, il dévoile du même coup ses procédés, ses « trucs », oseraije écrire, si l'on me passe une expression qui n'a rien du grand siècle. Disons aussi qu'il s'était assuré un excellent compère, Louis XIV en personne, comme en fait foi cette anecdote : ce Comme j'étais à Versailles au repas du Roi, celui-ci, dès qu'il m'aperçut, se tourna vers

Mademoiselle : « Ma cousine, lui dit-il, le voilà, » l'homme merveilleux! » Et, sortant de table, il me demanda si véritablement j'y entendais quelque chose. Je lui répondis que non, et que ce que j'en faisais n'était qu'un amusement. Là-dessus, il sourit et, quand il fut avec les dames, il soutint que j'étais un savant et me loua comme un galant homme. »

Au fond, la « sorcellerie » ne fut guère pour Primi qu'un moyen de se faire connaître, de piquer la curiosité, d'acquérir ainsi ses entrées à la Cour et dans le grand monde. Le calcul réussit; et nous serions d'autant plus mal venus à le lui reprocher, que nous devons aux belles fréquentations qu'il se procura de la sorte la galerie pittoresque où je voudrais promener un instant mes lecteurs.

Pittoresque, ai-je écrit; c'est en effet l'épithète que suggère souvent, surtout dans la première moitié du règne, l'étude d'une société que l'on est trop porté à se représenter comme constamment guindée, imposante, solennelle. Si l'on y regarde de près, on découvre au contraire sans peine parmi la pompe des parades

officielles, la gravité des révérences et la majesté des perruques, d'originales figures, hautes en couleur et modelées en relief, des âmes neuves et hardies, robustes, volontiers brutales, des mœurs qui se ressentent encore de la rudesse du Moyen âge, comme aussi de sa naïveté. Saint-Simon — qui ne s'en souvient? — en rapporte des traits dont s'effarouche notre délicatesse. Primi ne nous épargne pas davantage, et je ne pourrais tout citer. Contentons-nous de jeter un coup d'oeil avec lui sur quelques-uns des « hommes à bonne fortune » dont il trace la silhouette. Voici Lauzun. le favori des dames, le séducteur de la Grande Mademoiselle, a tout petit, laid de visage, à moitié chauve, graisseux, sale et difforme, ressemblant plus à un Indien ou à un Tartare qu'à un Français ». Voici Louvois. dont les « galanteries » sont sans nombre, « gros, gras, les mains et tout le corps couverts d'une sueur épaisse et repoussante ». Voici, dans une note différente, le chevalier de Vendôme, si fort épris de madame de Ludre, que, dans ses crises de passion, il lui arrive de s'enfermer des semaines entières dans sa chambre, « les fenêtres fermées, avec une gui-

UN NOUVEAU TÉMOIN DU GRAND SIÈCLE, oo

tare, du papier et de l'encre pour écrire, ne dormant pas, ne mangeant rien, excepté quelques tasses de chocolat pour se soutenir ».

Est-on curieux de pénétrer dans le « particulier » de Marie-Thérèse, reine de France? Primi nous donne l'emploi de ses journées. Quand elle a rempli ses « devoirs », c'est-à dire terminé ses exercices de dévotion, qui lui prennent plusieurs heures par jour, et reçu la visite du Roi, escorté de ses favorites et de ses enfants naturels, elle se divertit comme elle peut aux facéties de ses bouffons, « une demidouzaine de petits fous » qui gambadent autour d'elle et qu'elle appelle « celui-ci mon ami, Q,çAm-\k pauvre garçon, et cet autre mon cœur y). Il y faut ajxDuter une meute de petits chiens, qu'elle traite « bien mieux que ses bouffons », car les chiens, bien nourris, ont « carrosse et valets pour les mener à la promenade », tandis que les bouffons, maigres et faméliques, ont peine, de temps à autre, à « gratter une pistole ». Elle joue aussi souvent à Yhombre; mais, malgré son application, « elle est si simple qu'elle perd toujours ».

A la Cour, le jeu à la mode n'est pas l'hombre.

mais la bassette. Primi décrit ainsi la physionomie d'une partie : « On voj^ait la comtesse de Soissons sur un grand fauteuil à bras, avec quantité de chiens autour d'elle ; madame de Yertamon battait les cartes, madame de Rambures en déchirait, le duc de Vendôme prenait du tabac, le comte de Gramont s'arrachait la perruque, le chevalier de Vendôme donnait des coups de poing sur la table, le duc de Créqui retroussait ses manches, l'évêque de Langres jetait son chapeau, le comte de Royes battait des pieds, le marquis de Seignelay jurait. » Bref, sous les lambris de Versailles, c'est une manière de tripot, où chacun, possédé par le démon du jeu, foule aux pieds l'étiquette, fait bon marché du décorum, s'abandonne sans contrainte aux violences de sa nature et aux caprices de son humeur.

Cet illustre Versailles, à l'époque où y débarquait notre homme, était d'ailleurs loin de jouir du prestige que deux siècles d'admiration ontaccumulé sur ce nom. Du parc et du château, Primi parle à plusieurs reprises avec un surprenant dédain. Si le palais lui semble « d'une

ampleur sans pareille », il le juge toutefois (( inférieur à beaucoup d'autres dans Paris », par suite — le croirait-on? — de l'incapacité de ceux qui en ont fait le plan : « On y travaille continuellement à la construction, et comme on ignore l'architecture, on ne sait que faire et défaire. » Voilà pour le château; et voici pour le site : « Le pays est ingrat, il n'y a que des sables et des marais malsains. »

Il n'est pas moins curieux de lire ses appréciations sur certains personnages dont la postérité a consacré la gloire. Parle-t-il de Bossuet, qui vient d'être nommé précepteur du Dauphin : (( C'est un homme d'un caractère doux », écrit-il; il n'en trouve rien de plus à dire. Il connaît Racine et Boileau, mais fait peu de cas du premier : « Racine était à la mode, aussi bien que Despréaux, son compagnon inséparable. On les appelait les philosophes. Racine est très pédant, mais Despréaux est plein de jugement. » Tous deux, historiographes du Roi, s'avisent un jour, chez la marquise de Montespan, de lire en présence de Primi quelques fragments de leur histoire : « Le Roi secouait la tète et, de temps en temps, il disait

tout bas à madame de Montespan : « Gazettes, rjazettes! »

Quelque amusement qu'on prenne à ces esquisses et à ces anecdotes, l'intérêt réel des Mémoires est dans les nombreuses pages consacrées par Primi à la personne du Roi. Tout, en effet, dans ces récits sincères, tourne autour de cette grande figure, et de ces traits épars il résulte un portrait d'ensemble rempli de couleur et de vie, un portrait dont la vérité nous est garantie par ce fait que Primi écrit en cachette, pour un ami intime qu'il appelle « un autre soi-même, » et que ces confidences ne sont nullement destinées au public. Il le peint d'abord au physique : « Il n'est pas beau, mais il a des traits réguliers, le visage marqué de la petite vérole, les yeux comme vous voudrez, majestueux, vifs, espiègles, voluptueux, tendres et grands » ; ce qu'il complète ainsi plus loin : « Il a l'air d'un grand simulateur, et des yeux de renard. » Ce qui le frappe surtout chez Louis XIY, c'est sa haute mine, ce port « vraiment royal » qui fait que, « ne fùt-il qu'un simple courtisan, on le distinguerait

entre tous ». Au reste, sa physionomie diffère beaucoup selon les circonstances : le voit-on dans l'intimité, il est gracieux, galant avec les femmes, souvent enjoué et volontiers gouailleur; dès qu'il sort de sa chambre ou que sa porte s'ouvre, « il compose aussitôt son attitude et prend une autre expression de figure, comme s'il voulait paraître sur un théâtre ».

De belle santé et de constitution robuste, il est constamment en mouvement et « tient tout le monde en haleine » ; son incessante activité ne laisse aucun repos à ceux qui règlent leur vie sur la sienne : « C'est un beau spectacle de le voir sortir du château, avec les gardes du corps, les carrosses, les chevaux, les courtisans, les valets et une multitude de gens, tous en confusion, courant avec bruit autour de lui. Cela me rappelle la reine des abeilles quand elle sort dans les champs avec son essaim! »

Le Roi est le même en affaires, et « jamais l'oisiveté n'a eu d'ennemi plus redoutable ». Il exige que toutes choses lui soient rapportées au Conseil et n'admet pas chez ses ministres le moindre défaut de mémoire. Il faut que chaque

question, avant de lui être soumise, soit « préparée et pour ainsi dire digérée » par les commis d'abord, les ministres ensuite. Aussi est-ce « en tremblant » que ces derniers se rendent aux séances du conseil : « Un simple coup d'oeil du Roi, quand ils manquent d'exactitude, est pour eux un reproche dont ils ne peuvent se consoler. Ils travaillent nuit et jour. » Il n'admet pas de recommandation; toute requête doit lui être adressée en personne : « Il écoute tout le monde, reçoit les mémoires, répond toujours avec grâce et majesté :je verrai, et chacun se retire satisfait. » Sa merveilleuse mémoire l'aide à soutenir ce grand labeur, de même que son bon sens et sa justesse d'esprit servent à « débrouiller » les questions les plus compliquées. L'admiration de Primi pour le Roi est, comme on voit, presque sans borne : « Je puis vous affirmer qu'à part les péchés de l'amour et l'ambition d'agrandir son royaume et de prendre des Etats à l'un et à l'autre, il n'est pas possible de trouver un homme plus juste, plus réglé et plus exemplaire. » Le dithyrambe s'achève par cette exclamation : « On dirait un saint! »

Ce « saint » transmet aux autres ses vertus, ou, pour mieux dire, il les impose à tout son entourage. 11 ne tolère parmi ses familiers ni scandale ni dévergondage : « La débauche, l'ivrognerie, les vices, perdent un homme auprès de lui. » Les mœurs des gens de Cour se modifient progressivement et se plient à ce joug sévère. Finies, les grandes ripailles et les fêtes tapageuses d'antan; finis, le luxe extravagant, les prodigalités magnifiques d'un Fouquet. (( Les Français, jadis capricieux, fous et insolents, sont modestes et sages, et le royaume paraît un séminaire. » Rien n'est plus édifiant que l'aspect des offices dans la chapelle du château de Versailles : le Roi, la Reine et le Dauphin occupent les places du centre; madame de Montespan, accompagnée de ses enfants, est « du côté de l'Evangile », Mademoiselle de Fontanges, « du côté de l'Épître » ; toutes les deux « prient avec ardeur, le chapelet ou le livre de messe à la main, levant les yeux en extase ».

Et qu'on ne voie pas là de fausseté ni d'hypocrisie. La conscience de ces dames ne leur reproche point leurs faiblesses ; la morale

ordinaire n'est pas faite pour le Roi; on admet couramment qu'il n'est point de péché à déférer aux volontés d'un maître auguste et infaillible, qui communique à tout ce qui l'approche quelque chose de sacré. Aussi, dès qu'une femme est aimée de lui, les duchesses, les princesses du sang — fut-ce en présence de la Reine — se lèvent à son approche et ne consentent à se rasseoir que sur un signe de sa main. Ainsi en usait-on avec madame de Montespan; on fît de même, assure Primi, avec madame de Ludre, le jour où le bruit circula que le Roi l'avait remarquée, et ce fut par là que la Reine « apprit cette nouvelle infidélité, dont personne ne l'avait encore instruite ».

Ce débordement de puissance d'une part et ce prodige d'aplatissement de l'autre, c'est ce qui saute aux yeux de notre aventurier dès son arrivée à Versailles, et personne mieux que lui n'a su en rendre l'impression. Habitué comme il est à la scrupuleuse hiérarchie des petites cours italiennes, il demeure stupéfait de voir, chez le Grand Roi, les cardinaux, les princes du sang, tous les plus hauts seigneurs français

OU étrangers, confondus dans la foule, bousculés irrespectueusement, négligés du public, « sans qu'on fasse attention à eux ». Il en est de même pour les femmes; si belles, si titrées qu'elles puissent être, quand elles ne sont pas en faveur, elles passent inaperçues : « On marche sur leurs jupes, il est honteux de leur donner la main, et rarement on les salue. » Quant aux gentilshommes de province, s'ils restent dans leurs terres, ils sont regardés « comme zéro ». Le Roi lui-même partage ce sentiment; le marquis de Châteaumorand ayant été assassiné par un soldat aux gardes, Louis XIV dit publiquement : « Je connais la maison de Châteaumorand, mais pas le marquis. Certainement c'était quelqu'un de peu, car il ne venait pas à la Cour. » Et le soldat demeure à peu près impuni. Seul, en un mot, le Roi (( compte pour quelque chose », le Roi et ceux qu'il a choisis et désignés lui-même, les favorites et les ministres.

Il semble qu'en fermant ce livre, on garde la vision de l'un de ces chênes colossaux qui sont la gloire et l'orgueil d'un jardin. Rien de

plus beau, de plus majestueux qu'un tel arbre. Son dôme géant arrête la piqûre glacée des averses, tempère les ardeurs du soleil. D'innombrables oiseaux nichent et s'ébattent dans ses ramures. Mais tout végète et s'étiole à ses pieds. Privées d'air et de lumière, les tiges voisines s'inclinent languissamment. Et quand il tombe enfin, sous la hache du bûcheron ou le choc de la foudre, il ne reste, à la place qu'il couvrait de son ombre, qu'un sol à demi desséché, où croissent des herbes folles et des arbrisseaux rabougris.

MALPLAQUKT

Il y a, presque jour pour jour, deux siècles, au printemps de 1709, l'opinion établie dans toutes les cours européennes était que l'année commençante verrait la chute définitive de la puissance française. Jamais, peut-être, autant de maux ne s'étaient réunis pour accabler un peuple. La misère, la famine désolaient les campagnes ; de terribles épidémies ravageaient la population; le trésor public était vide; à Paris et dans les grandes villes, il soufflait un vent de révolte; le lieutenant de police était attaqué dans la rue, sa voiture poursuivie par une bande d'émeutiers; on tenait publiquement des propos insultants contre le Roi et

madame de Maintenon; d'infâmes placards, apposés la nuit sur les murs, rappelaient le nom de Ravaillac.

Là pourtant n'était pas le plus graA^e péril. La maison, ruinée au dedans, était attaquée au dehors. Au mois d'avril, une formidable armée, Allemands, Anglais, Hollandais et Danois, ayant pour chefs les deux meilleurs généraux de ce temps, Marlborough et le prince Eugène, se rassemblait sur nos frontières du Nord. Les défaites répétées infligées à nos armes dans les dernières années, Hochstett, Ramillies, Turin, donnaient à la coalition une confiance invincible ; la prise de Lille ouvrait la brèche par où ils comptaient pénétrer jusqu'au cœur du royaume. Les conditions de paix, si dures pour nous, si avantageuses pour l'ennemi, offertes par le Grand Roi humilié, ne rencontraient de la part des puissances qu'un dédaigneux refus. Ce que l'on poursuivait, c'était, non l'abaissement, mais le total écrasement de la France.

A cet immense effort, préparé de longue date, nous ne pouvions guère opposer que des troupes démoralisées, mal nourries, mal vêtues, travaillées par l'indiscipline et rongées par la

désertion. Que feraient-elles au feu? Cet angoissant problème hantait toutes les cervelles. A l'étranger, et en France même, on doutait maintenant du courage de ces soldats de Louis XIV, dont longtemps les prodiges avaient été légendaires en Europe, et que n'eussent plus reconnus, disait-on, les glorieux capitaines aujourd'hui couchés dans la tombe, Condé, Turenne et Luxembours'.

C'est dans cette situation terrible que le maréchal de Villars débarquait à Tournay et prenait, par ordre du Roi, le commandement de l'armée de Flandre, besogne rude et ardue entre toutes. Il n'en semblait pourtant pas effrayé, et quelques-uns de ses contemporains, le duc de Saint-Simon en tête, lui reprochaient durement ce qu'ils appelaient ses « gasconnades ». Il est, en effet, hors de doute que, dans ses lettres ou ses propos avec les gens du monde, Villars, pour donner le change à l'ennemi et remonter l'esprit de ses compatriotes, cherchait à dissimuler sa détresse, affectant la gaieté, annonçant des millions et des convois imaginaires. « Avec les autres,

avouait-il lui-même, je me fais tout blanc de mon épée et de mes farines. » En revanche, ses dépêches au Roi, à Chamillart, à madame de Maintenon, laissent deviner les difficultés de sa tâche et dénoncent sans ambages ses sujets d'inquiétude : la pénurie d'argent, de vivres et de munitions, l'insuffisance des moyens de transport, c'est-à-dire l'impuissance et l'immobilité forcées. Mais, en réclamant des secours, il ne se laissait point abattre. « Je ne demande, écrivait-il, à nos Français que le courage que je leur ai presque toujours vu, et au Roi du pain et un peu d'argent pour nos troupes. C'est ce que La Couture appelait VétoUe de gaieté, et cette étoile a médiocrement éclairé nos troupes depuis six mois! »

Tel est l'empire d'une forte volonté soutenue par un tenace espoir, et tel est aussi le ressort qui caractérise notre race, que trois semaines après son arrivée au camp, Villars ne voyait plus, dans cette multitude affamée, que des fronts redressés et des âmes raffermies. De cette soudaine métamorphose, ses lettres rapportent des traits qu'on ne peut lire sans émotion. Ce sont les officiers de la garnison de

Saint- Venant, hâves, déguenillés, à demi nus, Avenus à lui pour implorer des vivres « avec modestie », et, après cette humble prière, se hâtant d'ajouter : « Nous vous demandons du pain, parce qu'il en faut pour vivre; du reste, nous nous passerons d'habits et de chemises. » Et ce sont aussi les soldats qui, à la suite d'une harangue les exhortant à la patience, entourent Villars et crient en chœur : « Oui, oui, monsieur le maréchal a raison, il faut bien soufl'rir quelquefois! »

La conduite répond aux propos. A la fin de juillet, six semaines avant Malplaquet, le maréchal, se rendant à Denain, trouvait les hommes « sans pain depuis trente heures » et, malgré tout, prêts au combat : « Je vois une fermeté héroïque à nos soldats, dit-il avec admiration, et ils me parlent sur leurs souffrances en honnêtes gens. y> Aussi, réconforté par un si beau spectacle, Villars envisage désormais l'avenir avec confiance; c'est d'une plume convaincue qu'il écrira à madame de Maintenon : « On trouve dans les troupes le zèle et l'ardeur qu'elles doivent à leur maître et à leur patrie... Les ennemis n'iront pas en France, madame

et j'espère me conduire de manière que, avec l'aide de Dieu, je réprimerai leur orgueil. »

Un mois plus tard, un renfort qu'on n'attendait guère achevait de relever le moral de l'armée. Le Roi, devant l'imminence d'une bataille, jugeait utile de donner à Yillars un auxiliaire, et un suppléant au besoin. Il jeta les yeux sur Boufflers, l'illustre défenseur de Lille, lui demanda, au nom du pays en danger, d'accepter ce rôle secondaire. Avec les mœurs et les idées du temps, rien n'était plus étrange et plus insolite qu'une telle offre; il n'était, peuton dire, que Louis XIY pour l'oser et Boufflers pour y consentir. Se mettre, à soixante-cinq ans révolus, sous les ordres de son rival, son cadet à la guerre, maréchal dix ans après lui, exposer, comme dit Saint-Simon, « une réputation si grande, si pure, si justement acquise, à la certitude de l'envie et à l'incertitude du succès », c'était un sacrifice d'orgueil doublé d'un risque redoutable. « Boufflers sentit tout cela, continue l'auteur des Mémoires, mais tout disparut devant lui à la lueur du bien de

l'Etat. » Il promit de partir sur l'heure, comme volontaire, et sans titre officiel.

Lorsque Boufflers quitta Paris, le 2 septembre au matin, il souffrait si fort de la goutte, qu'il fallut « le porter à quatre » pour le hisser dans sa berline; en débarquant le lendemain à Arras, il marchait « comme un Basque » : — « On ne peut, dit-il, disconvenir, après cette expérience, que la fatigue ne soit un bon remède! » Le 4 septembre, à Denain, Villars, ému, ravi, se jetait dans ses bras, et les deux maréchaux se donnaient l'accolade, aux acclamations de l'armée. « Je me persuade, mandait Villars au Roi, que rien ne pouvait faire un meilleur effet; c'est montrer aux Français ce qu'ils doivent à Votre ATajesté, à l'Etat, à eux-mêmes. » Ce bel accord se soutint jusqu'au bout, et Saint-Simon lui-même, malgré sa malveillance, constate « les soins et les égards » de Villars pour Boufflers, la déférence de Boufflers pour Villars, leur fraternelle entente dans tous les détails du service. « Pendant toute la campagne, dit-il, les deux généraux n'en firent qu'un seul. »

Deux jours après cette scène, la nouvelle parvenait que les alliés marchaient sur Mons, dont ils préméditaient le siège. Villars décidait aussitôt de se porter à leur rencontre. Il disposait d'environ 90.000 hommes et de 80 pièces de canon; ses adversaires avaient JOo canons avec 110.000 hommes. L'infériorité numérique n'affectait point le moral de nos gens; jamais il ne se vit ordre mieux observé, ni marche plus allègre; l'attente de la bataille prochaine mettait une flamme dans tous les yeux, dans les propos une gaieté familière, qui rapprochait chefs et soldats et donnait à tous une même âme. « Je suis content au delà de toute expression de l'ardeur des troupes, témoignera Villars à la veille de l'action. Je ne passe devant aucune troupe, que les soldats ne me parlent avec une fierté bien agréable pour qui a l'honneur de les commander. » Le 9, dès les premières heures du matin, nos colonnes, jusqu'alors masquées par les bois, débouchaient brusquement par la trouée de Malplaquet, face à l'ennemi, surpris, en pleine manœuvre de concentration , par cette arrivée foudroyante.

Ici se place la grande faute de Villars, faute durement soulignée par les critiques de ses contemporains. Si, profitant de ce désarroi des alliés, il eût poussé sa pointe et attaqué sur l'heure, il eût eu, comme l'écrit le chevalier de Folard, « l'occasion la plus belle du monde de les mettre en déroute ». Il leur laissa, en s'arrêtant, le loisir de se reconnaître et de s'apprêter pour le choc. Sans doute, sachant le peu de goût de Louis XIY pour les batailles rangées et se voyant en mains la dernière armée du royaume, n'osa-t-il pas engager le premier une partie dont l'enjeu était le sort de la patrie et risquer cette carte suprême. Il semble aussi que Marlborough, gêné par les prudents conseils des délégués des Etats de Hollande, ait, le lendemain, cédé aux mêmes scrupules, car il resta enfermé dans ses lignes, tandis que les Français travaillaient à se retrancher. Deux jours durant, les adversaires demeurèrent immobiles, hésitant pareillement à déchaîner la lutte, comme si, de chaque côté, fût apparue, glaçant les cœurs, la vision de l'affreuse tuerie...

Le 11 septembre, cependant, quand pointa

l'aube du jour, on comprit des deux parts qu'avait sonné l'heure du Destin. Une brume épaisse, au lever du soleil, s'abattit lourdement sur les bois et la plaine, et chacun, derrière ce rideau, se prépara pour la rencontre. Dans le camp des alliés régnait une résolution calme : des prières, récitées devant le front des troupes, implorèrent le Dieu des armées, puis chaque corps se rendit à son poste en silence. Chez les Français, ce furent des démonstrations plus bruyantes : Villars passa de rang en rang, jetant quelques mots brefs, rappelant les illustres souvenirs d'antan, exaltant la fierté des hommes, et partout, sur ses pas, s'élevaient des clameurs enthousiastes, où se mêlait au cri de : « Vive le Roi ! » le cri de : « Vive le Maréchal ! » Vers huit heures du matin, le brouillard s'éclaircit, et, de la grande batterie anglaise, une volée de coups de canon donna le signal de l'attaque.

Je n'entreprendrai pas, après tant d'historiens, après le beau récit du marquis de Vogué et la savante étude du capitaine Sautai, de refaire ici le tableau de la journée de Malpla-

quet; je ne veux en rappeler que certains épisodes, évocateurs d'images où revit et palpite Fàme glorieuse du passé.

Après quatre heures de lutte, nous avions, sur la droite, un avantage marqué. A gauche et au centre, au contraire, l'ennemi gagnait insensiblement du terrain. Villars court à toute bride vers le point le plus menacé ; sous un feu meurtrier, il forme une colonne d'infanterie, se place en tête, ordonne la charge, baïonnette au canon. Allemands, Anglais, Danois, culbutés par le premier choc, plient d'abord et fuient en désordre ; mais ils se ressaisissent promptement et, à l'abri du bois, ripostent par une grêle de plomb. Le maréchal encourageait ses hommes, les ramenait en avant, quand on le vit rouler à terre : une balle avait tué son cheval, une autre, au même moment, lui perçait le genou. On le ramasse sans connaissance, on improvise une sorte de brancard, avec une chaise sur laquelle on entasse les drapeaux conquis sur l'ennemi, et l'on emporte le blessé sur cette couche héroïque.

Pendant qu'on va chercher Boufflers et qu'on attend son arrivée pour renouveler l'attaque.

Marlborough, en bon capitaine, met à profit l'instant de désarroi, lance, comme un bloc de fer, vers la trouée de la Louvière, ses bataillons anglais, suivis par la cavalerie hollandaise. Cette poussée formidable sépare en deux le front français, y entre « comme un coin », et, par la brèche ouverte, une ruée d'hommes et de chevaux pénètre dans nos lignes.

c( Ce fut là le coup décisif », dit la relation des alliés, mais non la fin de la bataille. Derrière nos bataillons rompus, l'ennemi vit se dresser, tel qu'un rempart vivant, la cavalerie française, si fameuse autrefois, jalouse de recouvrer sa gloire. Les escadrons alliés se précipitent à sa rencontre, et un nouveau combat s'engage, plus acharné et plus sanglant encore, un pêlemêle où l'éclair des sabres alterne avec la lueur rouge des mousquets. C'est l'heure suprême où le chef, oubliant son rang pour ne plus songer qu'à l'exemple, a pour devoir de s'exposer aux coups et de payer de sa personne. Boufflers s'acquitta largement de cette dette de vaillance. « Il chargea si démesurément, rapporte Saint- Simon, et à la tête de tant d'escadrons et de bataillons, que cela peut passer pour incroyable.

MALPLAQUEÏ. 79

Les troupes, animées par la vue de ces prodiges, l'imitèrent à l'envi. » — c< C'est un miracle qu'il n'ait pas été tué mille fois, dit le major Danger, témoin de la bataille. Il a chargé et donné des coups d'épée, comme un simple cavalier. » Trois fois, nos hommes, dans un furieux élan, rompirent et renversèrent les escadrons ennemis, trois fois, en poursuivant la charge, ils se heurtèrent à l'infanterie anglaise qui, massée, retranchée, soutenue par le canon, les foudroyait à l'aise. Par contre, à Malplaquet, sur le plateau où se ralliaient les nôtres, point de renfort, aucune réserve d'hommes de pied pour protéger et couvrir la manœuvre.

La journée s'avançait, sans que l'ardeur mollît de part ni d'autre. Nos lignes cependant reculaient peu à peu, sous la pression de forces supérieures. Boufflers, après ce long effort, jugea qu'en insistant il risquait la défaite et donna l'ordre de se replier. La marche s'effectua lentement et posément, dans un ordre parfait; l'armée emmenait tous ses canons, sauf quelques pièces démontées, hors d'usage; elle emportait plus de drapeaux qu'elle n'en avait

perdu; et l'on ne vit dans cette retraite ni fuyards en avant, ni traînards en arrière. D'ailleurs, l'ennemi, épuisé, hors d'haleine, ne tenta même pas la poursuite; il se contenta de camper sur ce plateau de Malplaquet, seul fruit de sa victoire, et si chèrement acheté. 33.000 hommes, morts ou blessés, jonchaient le champ de bataille, dont plus de 22.000 alliés et environ 11.000 Français, d'après les chiffres officiels relevés dans chaque camp. Le lendemain, à la première heure, à quatre lieues de Malplaquet, l'armée française, disposée en bataille, était prête à soutenir un nouveau choc, que l'ennemi déclina; ses perles effrayantes, deux fois plus élevées que les nôtres, suffisent à expliquer cette prudente inaction. « Si Dieu nous fait la grâce de perdre encore une pareille bataille, mandait Villars à Louis XIY, Votre Majesté peut compter que ses ennemis sont détruits. » Ce n'est point une rodomontade.

L'affaiblissement matériel des alliés n'était que peu de chose auprès du relèvement moral que nous apporta Malplaquet. Après un temps d'éclipsé, le nom français retrouvait son près-

tige, nos soldats la conlîance, l'Europe le respect de nos armes. Les troupes du Roi sortaient de cette bataille, non seulement aiïermies, mais le cœur exalté. « On ne peut s'empêcher, écrit Boufflers, de regretter la perte de tant d'honnêtes gens, mais c'est un sang bien utilement répandu, et il faut compter pour une grande victoire d'avoir regagné et rétabli l'honneur et la réputation de toute une nation. » De fait, une si vigoureuse résistance arrêta l'invasion présente, prépara' la victoire future, et la journée de Malplaquet est comme la rouge aurore de la journée féconde et libératrice de Denain.

C'est cette date mémorable dont on nous convie aujourd'hui à perpétuer le souvenir par un signe durable. Sur cette terre, arrosée du sang de tant de braves, rien jusqu'ici, comme disent les instigateurs du projet, « ne désigne au respect des générations actuelles le lieu où, sous la conduite de Yillars et de Boufflers, ils ont sauvé l'honneur du pays ». L'heure est venue, a-t-on pensé, de réparer un si fâcheux oubli. Si cet appel est entendu, au

jour anniversaire de la bataille, sur un point qui domine le terrain de la lutte, et là même où chargèrent nos glorieux escadrons, se dressera un modeste, mais un émouvant monument, une simple pyramide, où se liront les noms de ceux, officiers et soldats^ qui tombèrent cote à cote le 11 septembre 1709, et peut-être jamais, en honorant les morts, ne sera-t-il plus à propos de montrer l'exemple aux vivants.

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