DU GRAND ROI
Madame, mère du Régent, par Arvède Bariiie : je ne puis regarder, sans éprouver une émotion sincère, ce volume ouvert sur ma table. Je l'ai, pour ainsi dire, vu naître; madame Arvède Barine m'en avait confié l'idée de longue date; nous en avions ensemble analysé les sources et discuté l'esprit. Aucun sujet ne convenait mieux à ce cerveau sain et robuste, à cette plume ferme et pénétrante, habile à saisir l'àme d'un temps, à en faire saillir les reliefs. Sans être grand prophète, il était aisé de prévoir une étude animée, vivante, digne pendant de cette Grande Mademoiselle, qui restera comme le meilleur tableau de l'aurore du
grand règne. Chaque livraison parue dans la Revue des Deux Mondes réalisait ce pronostic; jamais l'auteur n'avait été plus à son aise et plus en verve, son style plus coloré, son pinceau plus alerte.
L'impitoyable mort a glacé cette main laborieuse, arrêté brutalement l'œuvre encore inachevée. Du moins, aux soins pieux d'un ami nous devons la consolation de voir réunies en volume les belles pages dispersées, augmentées d'un chapitre qui apporte au récit une conclusion discrète; et de la tombe si tristement fermée jaillit, par un étrange contraste, la figure épanouie, joviale, presque bouffonne, de la plus singulière et divertissante créature de la cour de Versailles, sous le règne du Roi Soleil.
C'est au château d'Heidelberg que vint au monde, le 27 mai 1652, la future belle-sœur de Louis XIV, Elisabeth- Charlotte — Liselotte. par abréviation — fille fort originale du souverain fort baroque d'un peuple extrêmement misérable. Sur l'état matériel et moral du Palatinat, quand le traité de Westphalie en remit le gouvernement au prince électeur
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Charles-Louis, madame Arvède Barine donne des détails qui font frémir. La famine était telle, que l'on y dévorait pour vivre les charognes des bêtes crevées, les pendus des gibets et les cadavres des cimetières. On y ouvrit même un moment des rôtisseries de chair humaine, des charcuteries oii l'on vendait des salaisons d'enfants. Moins le cannibalisme, l'électeur palatin partageait en tous points le dénuement de ses sujets. Il portait des souliers troués, lésinait sur le beurre et regardait à la chandelle. L'année même où naquit Liselotte, forcé de faire je ne sais quel voyage, il leva sur son peuple un impôt de « cinquante florins », qui suffirent largement à solder sa dépense. Après dix ans de ce régime, il bouclait le budget et le Palatinat redevenait un pays habitable. Je livre ce système à la sollicitude de nos grands financiers.
Souverain digne d'éloge, Charles-Louis, comme particulier, était moins admirable, et je ne puis le proposer en exemple à nos moralistes. Possesseur d'une épouse acariâtre et dénuée de charmes, il résolut, au bout de sept ans d'expérience, non pas de divorcer — la
politique s'y opposait — mais de s'adjoindre, par des liens à demi légaux, une compagne plus revenante et d'humeur plus égale. 11 fît choix, pour ce faire, d'une fille d'honneur de l'électrice, du nom de Louise de Degenfeld; un pasteur, amené par surprise, recueillit leurs serments; un notaire, qu'on se procura par les mêmes procédés, dressa un contrat en due forme. Après quoi, la conscience tranquille, l'électeur relégua sa première femme dans « une vieille chambre », au bas de son palais, installa la deuxième dans la chambre d'honneur, et savoura paisiblement les avantages de cette bigamie confortable. De l'épouse officielle, il n'avait eu que deux enfants; de l'autre, il en eut quatorze à la hle. Ce monde hétéroclite vivait pêle-mêle, sous le même toit, dans une union parfaite, si l'on néglige quelques soufflets échangés çà et là entre l'époux et ses deux femmes.
C'est dans ce singulier milieu que s'écoula l'enfance de la future Madame, jusqu'au jour où sa tante Sophie, femme de l'électeur de Hanovre, la prit chez elle et se chargea de son
éducation. La chose n'était pas superflue; Liselotte était alors une enfant à demi sauvage, vivant nuit et jour au grand air, grimpant aux arbres pour voler des cerises qu'elle dévorait « dans la montagne, à cinq heures du matin, avec un gros chifîon de pain », rossant sa gouvernante, frayant familièrement avec tous les galopins de la ville, bref, un garçon manqué plus qu'une petite princesse. Il fallut que la tante Sophie usât du fouet sans ménagement pour inculquer à ce diable en jupons quelque rudiment d'instruction, quelques notions de bienséance.
Au ph3^sique, une grosse fille joufflue, blonde, fraîche, épaisse et courte, avec de petits yeux brillants, « un gros nez de travers », une laideur éclatante, mais une physionomie ouverte, un air de belle humeur, une santé florissante qui ignorait encore saignées et purgations; quand elle « se sentait mal », elle faisait quelques lieues à pied et rentrait parfaitement guérie. Avec cela, un esprit vif, jovial, peu raffiné peut-être, du moins prime-sautier, naturel et toujours jaillissant, la répartie facile et souvent audacieuse, le don du propos pittoresque et l'instinct
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de la bouffonnerie, une vraie bonté, une terrible franchise — en un mot toutes les qualités qui, à quelques années de là, semblaient le moins convenir à une princesse de dix-neuf ans, soudainement transportée, pour y tenir le premier rang, à la cour pompeuse de Versailles.
Cette surprenante transplantation se fît à la lin de l'automne de l'an 1671. Monsieur, duc d'Orléans, le frère cadet de Louis XIV, était devenu veuf le 30 juin 1670, à trois heures du matin. Dans l'après-midi du même jour, le Roi se cherchait une belle-sœur: quelques semaines plus tard, Anne de Gonzague, tante de Liselotte, proposait sa nièce en mariage. Des raisons politiques y firent consentir Louis XIV; quand tout fut à peu près conclu, on demanda l'agrément de Monsieur. La différence de religion fut pourtant une cause de retard. Un bel esprit, un peu libre-penseur, du nom d'Urbain Chevreau, que la duchesse Sophie entretenait à sa cour, se chargea d'instruire la princesse dans la foi catholique. Il y passa quatre heures par jour pendant un mois, dans le plus grand
m3^stè^e: h la suite de quels exercices Liselotte se déclara parfaitement convaincue et toute prête à l'abjuration. Au fond — et nul n'en sera surpris — elle resta toute sa vie indifférente en matière religieuse et faisant volontiers parade de son indifférence.
Cette première condition remplie, on discuta la dot. L'électeur Cliarles-Louis se fit tirer l'oreille pour donner à sa fille, en bijoux, bardes, meubles et ustensiles de table et de toilette, une somme totale de 10.400 livres. Il prétendait n'y ajouter qu'une douzaine de chemises, dont six de jour et six de nuit; Anne de Gonzague dut batailler pour obtenir quelques chemises de plus. Ces chiffres semblaient un peu maigres quand on les comparait à l'apport du futur : 760.000 livres de rente et une corbeille de 150.000 livres. Mais Louis XIV se flattait in petto que cette alliance apporterait tôt ou tard à la France un morceau du Palatinat; cet espoir le rendait coulant sur l'exiguïté de la dot.
Le départ d'une princesse si parfaitement allemande pour sa nouvelle patrie fut dénué de tout enthousiasme. D'IIeidelberg jusqu'à Strasbourg, elle ne fit que pleurer; de Stras-
bourg à Châlons, les pleurs tournèrent en hurlements. « J'ai tant crié, écrivit-elle, que j'en avais le côté enflé. » La rencontre de son époux et son premier aspect n'étaient pas pour la consoler. « Un petit homme ventru monté sur des échasses », couvert de pierreries, des ruban, fardé, pomponné, parfumé, le visage et le nez fort longs, passant son temps à croquer des bonbons ou à se mirer dans les glaces : ainsi le dépeint Saint-Simon, et il ajoute bien d'autres choses, qui ne sont guère plus flatteuses. L'union d'un prince aussi efféminé avec un « sauvageon tudesque » semblait assez mal assortie. Mais, comme on sait, en matière conjugale, fréquemment les réalités déroutent les plus sûres prévisions. Il est de fait que Monsieur et Madame ne firent pas trop mauvais ménage. D'ailleurs Monsieur, sur quelques points, valait mieux que son apparence. 11 n'était ni sot ni méchant, et, par endroits, les vieilles qualités de la race perçaient sous la fâcheuse écorce. Chose qu'on n'aurait pas attendue, il avait du courage. Il s'était jadis bien montré sous les murs de Tournay; six années après son mariage, il se conduisit de
telle sorte au combat de Cassel, où il avait le commandement en chef, que Louis XIV en prit ombrage et s'arrangea pour qu'à l'avenir son cadet n'eut plus occasion d'avoir la tête tournée par la gloire militaire.
Des raisons d'un autre ordre contribuèrent également à réconcilier la princesse avec sa destinée. Elle eut, dès le début, du succès à la Cour, d'abord un succès d'étonnement, puis de gaieté, d'originalité, de simplicité savoureuse. Elle amusa par ses saillies, par ses coups de boutoir, par son horreur avouée du convenu, de l'artificiel. Elle plut aussi par son entrain physique, par sa passion effrénée de la chasse, par sa bravoure à affronter en riant les chutes, les coups de soleil, la pluie, le froid, toutes les intempéries. Louis XIV et le Grand Dauphin goûtaient ces façons d'amazone; ce fut la première origine de la faveur dont elle fut longtemps honorée et dont elle reçut plus d'une fois des marques éclatantes. Lors d'une indigestion qu'elle eut, pour avoir, deux journées de suite, « mangé à ne pouvoir remuer », le Roi la mit lui-même au lit, lui tâta la tête et le
pouls, lui prescrivit purgation et saignée. Elle tint peu compte de l'auguste ordonnance, mais tout Versailles sut que le Roi avait fait office d'infirmier auprès de sa belle-sœur. Il n'en fallut pas davantage pour grandir sa situation.
Malgré tout, elle restait allemande, allemande de cœur, allemande de goûts, allemande des pieds à la tête et dans les plus infîmes détails. Jamais elle ne put s'habituer à la cuisine française. Les sauces savantes, les ragoûts compliqués et les friandises artistiques lui inspiraient un éloignement invincible, lui faisaient « enfler l'estomac », et entraînaient mille autres inconvénients qu'elle énumérait sans vergogne. Sa c( gueule allemande », comme elle écrit crûment, était « tellement afîriandée » à la nourriture germanique, qu'il fallut, pour la remonter, lui procurer les plats de son pays, choucroute, saucisses fumées, soupe à la bière et « crêpes au hareng saur ». Elle essayait, non sans y réussir parfois, d'acclimater le Roi à ces délices tudesques.
Bien qu'elle n'ait jamais fait effort pour revoir sa famille et qu'elle demeurât sourde à
toute demande d'argent, elle écrivait aux siens avec une sorte de fureur, jusqu'à douze lettres en un jour, et de vingt à trente pages chacune. Elle y daubait avec acharnement sur sa seconde patrie, ne trouvant de bien et de bon que ce qui se faisait aux régions d'outre-Rhin. Tout ce qui lui venait de son pays natal l'attendrissait et la transportait d'allégresse. Au sortir d'une grave maladie, où son époux, son beau- frère, son neveu, l'avaient soignée à qui mieux mieux, elle attribuait sa guérison aux marques d'intérêt reçues de ses parents d'Allemagne : « La joie d'être plainte par vous tous, écrit-elle à la tante Sophie, a mieux purgé ma rate que les soixante-douze lavements que ces messieurs m'ont fait donner! »
Un trait achève de caractériser cette physionomie germanique : cette virago robuste avait une âme sentimentale . Après une dizaine d'années de mariage, elle s'avisa, innocemment d'ailleurs et certainement à son insu, de tomber amoureuse du Roi, son illustre beau-frère. Ce feu caché, mais dévorant, fit longtemps l'entretien, la joie, le divertissement de la Cour.
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L'héroïne du roman fut seule à ne le point connaître, et peut-être aussi le héros, qui ne daigna jamais s'apercevoir du sentiment qu'il inspirait. Rien n'était pourtant plus visible. Madame ne pouvait se soufTrir loin des regards de son « idole ». et l'on eût dit que cette présence chérie était pour elle l'air respirable : un mot gracieux la faisait s'épanouir; un air froid ou distrait la laissait languissante, et pareille à une fleur coupée.
Ce qui, pour le public, faisait le piquant du spectacle, c'était le désolant contraste entre l'ame et le corps de cette créature passionnée. Elle avait engraissé d'une manière prodigieuse, « les hanches et les épaules énormes », la taille épaisse et « carrée comme un dé à jouer » ; elle avaitun double menton, les dents gâtées, le teint « rouge comme une écrevisse ». — « Pour dire la vérité, confiait-elle à sa tante, je suis épouvantable. » Ajoutez à cette description un ajustement fort étrange, une perruque d'homme, une grosse cravate, un chapeau rond, un vêtement à longues basques ouvert sur un vaste gilet chargé de franges et d'aiguillettes, un ensemble si singulier et si hétéroclite qu'un moine, qui
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la rencontra par les routes, la prit un jour pour un gros homme et lui offrit l'hospitalité du couvent. On conçoit aisément qu'une personne ainsi faite eut peu de chances de plaire à celui qu'avaient adoré La Vallière, Fontanges, Montespan et toutes les femmes de son royaume.
Cette passion malheureuse tourna en rage désespérée lorsque, par la mort de la Reine, la marquise de Maintenon fut tout à fait installée dans la place. Depuis lors, chaque jour davantage, le Roi se détacha de l'intimité de Madame, cessa de l'emmener à la chasse, de l'aller visiter dans son appartement, de l'admettre à tout heure dans sa société familière. Non qu'il l'eut prise en grippe, comme elle l'imagina, ni que la marquise de Maintenon, comme elle le supposa aussi, redoutant une rivale, eût « défendu » à Louis XIV de continuer les relations d'antan; mais, simplement, comme il est naturel, parce que les grosses plaisanteries et les propos salés amusaient moins qu'au temps de sa jeunesse un prince quinquagénaire, et qu'il leur préférait
un plus sérieux langage et des causeries d'un ton plus relevé.
Quoi qu il en soit, ce fut fait désormais du repos de Madame, de son humeur joyeuse et de son rire sonore. « On m'a pris mon cœur gai », soupirait-elle avec mélancolie. Elle traversa, pendant de longues années, une période de chagrin, que coupaient par moments des accès de colère furieuse. Un sentiment, qu'elle ignorait encore, se glissa dans son âme et la domina tout entière : la jalousie y engendra la haine. Il faut lire sa correspondance pour apprécier la variété d'injures que lui suggère contre sa prétendue ennemie sa rancune affolée : Vieille ordure, vieille guenipe, vieille ripopée, diable méchant et faux, ce sont les appellations les plus douces dont elle use en parlant de madame de Maintenon. Il en est d'autres, qu'on ne peut citer. Elle la charge de tous les crimes et lui attribue tous les vices. Son excuse — valable à coup sur — est qu'elle est réellement et profondément malheureuse.
La mort foudroyante de Monsieur, d'un coup d'apoplexie, fit un moment diversion à ses
peines. Elle eut une peur épouvantable qu'on renvo3^ât finir ses jours derrière les grilles d'un cloître, comme il étaitséant aux veuves, ce Point de couvent! Qu'on ne me parle point de couvent! Je ne veux point de couvent! » C'est par ces cris, répétés avec violence, qu'elle accueillit l'annonce du deuil qui l'atteignait. Ce fut k madame de Maintenon qu'elle dut la permission du Roi de rester à Versailles; cette spirituelle vengeance de la « vieille ripopée » lui ferma la bouche quelque temps. Les diatribes reprirent par la suite. L'accent toutefois n'est plus le même ; on y sent une nuance d'embarras.
Là s'arrête, en réalité, le récit savoureux dont j'ai tenté de résumer les principaux cha- ])itres. Il est vrai qu'un court épilogue — du, comme je l'ai dit plus haut, à la plume sobre d'un ami — mène à son terme une existence qui, vingt années encore, se prolongera sans notable incident; mais tout l'essentiel était dit, et le tableau n'eût pas gagné grand'chose à être poussé davantage. Tel quel, on n'y trouvera sans doute — et l'auteur n'y a pas songé — ni hautes vues politiques ni révélations impré-
vues sur les événements du grand règne. Au moins, dans la galerie des personnages de notre histoire, comptons-nous un portrait de plus, un portrait ressemblant, riche en couleur, vigoureusement brossé, évocateur d'une race et d'une époque. Il réjouira tous ceux qui aiment à contempler le relief pittoresque, et jusqu'aux rugosités du vieux temps, pour se consoler un moment des platitudes du nôtre.
sous L'ANCIENNE MONARCHIE
LES ÉTAPES D'UNE FAiAIILLE