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SOUS L'ANCIENNE MONARCHIE

Si M. Paul Bourget, mon illustre confrère, jetait les yeux sur l'ouvrage historique publié récemment par M. de Coynart, il y trouverait la confirmation par les faits d'une théorie qui lui est chère et qu'il a développée, avec l'éclat qu'on sait, dans son beau roman de V Étape. Ce que l'auteur nous y raconte des origines de madame de Tencin et de son frère le cardinal détruit, en effet, la légende, accréditée par Saint-Simon, qui les représentait comme d'heureux parvenus, issus d'une famille de « gueux », des aventuriers de haut vol, arrivés d'un élan, par la corruption et l'intrigue, au sommet de la

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renommée, de la faveur et du pouvoir. Tout au contraire, il est dès maintenant établi, par des preuves décisives, que ce couple fameux fut comme la résultante et la plus brillante expression d'une race qui s'est formée lentement, qui a monté progressivement, gagnant, pour ainsi dire, un grade à chaque génération nouvelle.

Tout au bas de l'échelle, un simple colporteur; au haut, une femme qui tient le premier 8alon de Paris, correspond avec le Saint-Siège, joue un rôle dans l'Etat, et un prince de l'Eglise, ministre du roi de France ; entre ces deux extrêmes, une suite de personnages, intelligents, hardis, d'esprit pratique et avisé, se cultivant avec application, s'enrichissant avec méthode, s'attirant, sans quitter leur province et leur ville natale, l'estime, la considération, la gratitude de leurs concitoyens, et parvenant ainsi, par une ascension continue, aux honorables dignités et aux solides emplois.

L'originalité de l'étude que M. de Go3^nart présente aujourd'hui sous ce titre : Les Guéria de Tencin, est d'avoir, grâce à des pièces inédites et au prix de patientes recherches, reconstitué cette filiation et rattaché à leurs

premiers ancêtres, par un fil ininterrompu, les personnages qui font l'objet essentiel de son livre. Ce n'est d'ailleurs pas là son seul mérite. Sur ces héros eux-mêmes, il a eu l'heureuse chance de découvrir nombre de documents nouveaux, ce qui lui a permis de rectifier bien des erreurs, d'éclaircir bien des points obscurs, d'ajouter bien des traits curieux à ce que l'on cro3^ait connu, et d'apporter ainsi une contribution appréciable à l'histoire des mœurs politiques et privées dans la première moitié du xvni*' siècle. De cette œuvre copieuse, je voudrais dégager ici, à l'intention de mes lecteurs, les principaux éléments d'intérêt, les renvoyant pour le reste au volume si complet de M. dé Coynart.

C'est en l'an 1520 que le colporteur Pierre Guérin, sans doute las du métier, renonçait à c( porter la balle » parmi les populations montagnardes du Dauphiné et des régions voisines, se fixait, aux bords de l'Isère, dans la ville de Romans, et ouvrait rue Saint-Roch une modeste boutique d'orfèvre joaillier. Dans ce commerce il prospéra si bien que, dix-sept ans plus tard,

il achetait un petit domaine sur ses économies et envoyait ses fils faire leurs humanités, comme les jeunes bourgeois du pays, à l'Université de Valence. De ces deux fils, le premier fut chanoine; le cadet, Antoine Guérin, prit le grade de docteur es lois, s'enrichit par un bon mariage et fut élu, en son âge mûr, juge royal ou, comme on disait, « juge-mage », de la ville de Romans. Par les éminentes qualités qu'il déploya dans cette fonction, c'est cet Antoine qui posa les premiers fondements de la fortune de sa famille.

Par toute la France, et dans le Dauphiné plus que partout ailleurs, c'était alors fépoque des discordes civiles et des guerres fratricides. Les querelles religieuses avaient, selon la pente accoutumée, dégénéré en luttes sociales. Il existait dans chaque bourgade deux partis opposés, qui, sous des noms variés, représentaient le conflit éternel de ceux qui possèdent quelque chose et de ceux qui n'ont rien, des hommes d'ordre et des révoltés. A Romans, le meneur du parti révolutionnaire était un bourgeois déclassé, du nom de Jean Pommier, un type de démagogue comme il s'en rencontre en

tout temps. Jadis marchand drapier, officier de milice, blessé dans une affaire avec les protestants, certains mécomptes de vanité l'avaient jeté dans les rangs populaires. C'était, d'ailleurs, un homme impudent et hardi, grossier et « de mauvaise façon » ; sa faconde le faisait passer pour un grand politique et sa blessure pour un grand capitaine. Son influence était considérable, tant à la ville que chez les paysans; il assurait avec orgueil qu'un simple appel de lui ferait « sortir de terre » une foule armée de 14.000 hommes. C'est contre ce redoutable adversaire que le juge-mage Guérin, chef reconnu des bourgeois de Romans, devra mener, durant de longues années, une bataille toujours acharnée et quelquefois sanglante.

Un des plus curieux épisodes est la visite de la Reine-mère, Catherine de Médicis, et son essai d'intervention entre les factions en querelle. Elle s'arrête deux jours à Romans et donne audience aux notables de chaque parti. C'est Pommier qu'elle reçoit d'abord. Celui-ci se montre arrogant; debout devant Catherine, la mine rogue et hautaine, quand la Reine lui

demande de quelle autorité il tient les fonctions qu'il exerce : « C'est le peuple qui m'a élu, répond-il d'un ton rude, non contre le service de Sa Majesté, mais pour la conservation du pauvre peuple, et pour poursuivre ses justes remontrances, contenues dans ses cahiers. » A Catherine substituez Louis XYI, à Pommier Mirabeau; c'est le même ton et c'est le même langage.

Mais Catherine n'a pas l'âme de son débonnaire successeur et, le lendemain, dans l'audience qu'elle donne au juge-mage, aux doléances d'Antoine Guérin sur les menées du démagogue, elle réplique par de dures menaces pour la timide cité qui tolère de telles insolences : « Quand on fait, conclut-elle, la punition d'une ville rebelle, on ne va pas choisir ceux qui sont causes du mal; on punit tous, sans faire de différence; tellement que le plus souvent les bons pâtissent pour les mauvais ». A quoi Guérin, inquiet : « Madame, dit-il, nous vous supplions donc de nous commander ce que nous avons à faire pour éviter ladite punition. — Pour éviter tout cela, reprend fermement la vieille Reine, il faut que les gens de

bien se rendent les maîtres. Il n'est pas raisonnable que, pour une trentaine de séditieux qu'il y a en cette ville, tout le reste des gens de bien en endurent! »

Ces quelques mots, mélange habile d'encouragement et d'intimidation, produisent l'effet qu'en attendait Catherine. C'est de ce jour que les honnêtes gens de Romans commencent à relever la tête et, sous la conduite de Guérin, s'organisent pour la résistance. Je ne puis raconter ici les péripéties de cette lutte, et je noterai seulement la victoire finale de Guérin, la déconfiture des rebelles et la mort tragique de Pommier, tué d'une arquebusade dans une échauffourée, enterré, déterré, puis pendu par les pieds à une haute potence, en compagnie d'une douzaine de ses acolytes, « au grand contentement de tous les gens de bien », écrit Antoine Guérin avec sérénité. Purgés des fauteurs de désordre et sauvés du pillage, les administrés du juge-mage firent preuve de gratitude. Sur leur demande expresse, des lettres de noblesse, accordées par le Roi, enregistrées au Parlement de Grenoble, récompensèrent de ses services le fils du colporteur. Un naïf jeu de

mots rappela, sur l'écusson, la cause de son élévation : sur un fond d'or « un pommier arraché », telles furent ses armoiries, qui demeureront celles des ïencin.

Avec Antoine Guérin, la famille a franchi la principale et la plus difficile étape. Elle grandira dès lors, suivant une progression constante, par des alliances heureuses et par des charges importantes. C'est en 1637 que l'un des descendants d'Antoine, François Guérin, conseiller au Parlement de Grenoble, reçut en héritage une terre voisine du château de Tencin, dont elle portait le nom. Propriétaire de ce petit domaine et, comme tel, « seigneur de Tencin », François fut désormais désigné sous ce titre, qui se substitua peu à peu au nom roturier de Guérin. C'est ainsi qu'à la fin du xvii^ siècle, l'un des petits-fils de François, Antoine de Tencin, tour à tour président au parlement de Grenoble, puis premier président du Sénat de Savoie, sera coté dans sa province comme un « fort gros personnage ». De son mariage avec Louise de Buffevent, cet Antoine eut cinq rejetons, dont le second, Pierre, entra dans les ordres et fut le fameux cardinal, tandis

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que la plus jeune, une fille du nom d'Alexandrine, allait remplir le monde de l'éclat de ses aA'entures.

C'est l'un des plus nouveaux et des plus captivants chapitres de la biographie nouvelle que celui consacré par M. de Goynart à l'enfance de son héroïne. Grâce à de précieux documents, il a pu conter en détail et peindre sur le vif la lutte tragique soutenue par cette fille de quinze ans contre un père tyrannique, qui prétend l'enfermer derrière les murailles d'un couvent et en faire une nonne malgré elle. Un moment, elle semble vaincue. A un ami de sa famille qui lui rend visite dans son cloître, elle ne cache pas son désespoir : « C'est fini ! lui ditelle dans une crise de sanglots. Mon père me contraint, ma sœur est partie, je n'ai personne pour me soutenir; il me faut obéir ou mourir! » Comme il s'efforce à la réconforter : « Que pouvez-vous pour moi? » interroge la fillette. Il lui répond par un geste découragé : « Alors, par pitié, s'écrie-t-elle en lui montrant le vide qui s'étend à ses pieds, précipitez-moi en bas de cette terrasse! Car, lorsqu'on voit ses amis

sur le bord d'un précipice, il vaut mieux les y jeter que les laisser languir. Ce sera plus heureux pour moi que si j'entre dans un couvent, où je souffrirai toute ma vie! » Cet accent, ces paroles frappèrent si fort le visiteur que, douze années plus tard, lors du procès de sécularisation, il les répétait mot pour mot, et ce témoignage contribuait à la sentence libératrice.

Toutefois, cette délivrance elle la doit surtout à elle-même, à son indomptable énergie, à son habile patience. Après la scène qu'on vient de lire, elle se reprend, elle dissimule et se prépare pour la bataille. Durant toute une année, elle se tait, feint de se soumettre et, le 2o novembre 1698, prononce ses premiers vœux. Le lendemain même de cette cérémonie, mandé parla novice sans qu'on ait jamais su comment ni par quelle voie, un notaire du pays, flanqué de deux témoins, se présentait subrepticement dans le parloir du monastère et dressait un acte authentique relatant les menaces, les violences exercées sur la jeune religieuse, et constatant son expresse volonté d'en appeler au Saint- Siège, dès que la chose sera possible, pour faire déclarer nuls des engagements arrachés

par contrainte. L'acte existe encore aujourd'hui dans sa forme autographe; on lit au bas, apposée d'une main ferme, la signature qui un jour deviendra célèbre : Claudine- Alexandrine de Tencin.

Si redoutable était alors la puissance paternelle qu'il fallut, malgré tout, pour engager Fafîaire, attendre la disparition du président de Tencin, qui mourut en 170o. Sept ans, Alexandrine vécut donc sous le voile, rongeant son frein, protestant en toute occasion contre une règle imposée malgré son consentement, chargeant volontiers sa servante « de réciter le bréviaire à sa place », comme cette dernière en déposera plus tard. L'insubordination et la révolte sont flagrantes ; il n'en est pas de même, quoi qu'on en ait dit, du scandale. M. de Coynart lave victorieusement la mémoire de son héroïne des accusations calomnieuses qui n'ont pas été épargnées à son existence conventuelle.

Quand, libre enfin, elle put sortir du cloître, il fallut sept autres années pour qu'un arrêt définitif, en annulant solennellement ses vœux, lui restituât un état régulier et la rendit officiel-

lement au a siècle ». comme s'exprime la sentence de l'ofUcialité.

Au moment où elle fit ainsi son entrée dans la vie, Alexandrine avait trente ans. La claustration ni les chagrins n'avaient détruit sa robuste beauté. Grande, bien faite, la mine « fraîche », les yeux vifs et hardis, c'était, disent ses contemporains, une personne fort appétissante. Au moral, elle était la femme dont Marivaux, dans la Vie de Marianne, a tracé le charmant portrait, la femme qui, « ayant plus d'esprit que ceux mêmes qui en ont beaucoup, ne s'avisait point d'observer si vous en manquiez avec elle », car « elle n'en désirait jamais plus que vous n'en aviez, et elle n'en avait elle-même pas plus qu'il ne vous en fallait » , la femme qui parviendra bientôt à un tel degré d'influence, que le même subtil écriA^ain dira sans exagération : « Ses qualités et son caractère la rendaient si considérable, qu'il y avait de la distinction à être de ses amis, de la vanité à la connaître et du bon air à parler d'elle, équitablement ou non. C'était être d'un parti que de l'aimer et de lui rendre

justice, et d'un autre parti que de la critiquer. »

J'aurais scrupule à déflorer, par une trop sommaire analyse, l'histoire de cette existence orageuse, où la galanterie et l'intrigue, les affaires de finance et les affaires de cœur, se mêlent et s'entre-croisent de la plus singulière façon, pour aboutir enfin au drame sanglant dans lequel madame de Tencin, d'après son nouveau biographe, fut moins coupable que victime, et qui se termina pour elle par trois mois de Bastille. Assagie par l'épreuve, sans doute aussi par les années, elle semble avoir, au sortir de cette crise, dit un adieu solennel à l'amour; mais, si le dieu perfide s'envole, c'est pour laisser la place au démon de la politique, plus malfaisant encore. C'est alors, en effet, que madame de Tencin, appuyée sur son frère, le cardinal-ministre, trame avec Richelieu l'obscur réseau d'intrigues qu'a révélé la publication de ses lettres, aujourd'hui rarissimes, ces lettres adressées au plus « politicien » des maréchaux de France, dont l'interprétation, depuis un siècle et plus, a exercé l'inlassable patience des fouilleurs du passé.

Sans être parvenu à faire entièrement la lumière, M. de Co3^nart, tout au moins, a diminué l'épaisseur du mystère. Il a, sur quelques points, trouvé ou rectifié la clef de cette correspondance, et l'on se rend ainsi mieux compte des menées souterraines d'une femme supérieurement habile et d'un courtisan sans scrupules, ligués pour assouvir leur commune ambition et peupler de leurs créatures toutes les avenues du trône.

C'est parmi ces secrètes besognes que s'achève la carrière de madame de Tencin. Une telle occupation de ses dernières années ajoute le trait final à cette figure énigmatique, séduisante sous certains aspects, troublante sous certains autres, irritante pour l'esprit, et d'autant plus intéressante, comme l'est tout ce qui tient la curiosité en éveil, en laissant le champ libre à l'imagination.

Le 24 août 1727, Louis XV, âgé de dix-sept ans, ressentit une surprise, où se mêlait une légitime fierté. La Reine lui donnait des jumelles, deux filles robustes et vivaces, madame Henriette et madame Louise-Elisabeth. A ce brillant début succédèrent, presque coup sur coup, huit autres enfants, dont six filles, ce qui fit en tout huit princesses. Six atteignirent à l'âge adulte : l'une d'elles, madame Infante, passa presque toute sa vie en Espagne; une autre, madame Henriette, mourut à vingt-cinq ans; mesdames Adélaïde, Victoire, Sophie et Louise demeurèrent à la cour de France. De ces quatre dernières, trois vieillirent dans

le célibat; la plus jeune se fit carmélite.

L'histoire de ces princesses a plus d'une fois tenté la plume des curieux du passé; je citerai notamment MM. Edouard de Barthélémy, Honoré Bonhomme et Jules Soury. M. Casimir Stryienski, déjà connu pour d'excellents travaux, vient à son tour de leur consacrer une étude, complète, approfondie, riche en correspondances inédites, en documents nouveaux, et, sans parler du charme et de l'intérêt du récit, cette contribution à l'Histoire est bien loin d'être négligeable.

« Mesdames de France » sont, en effet, malgré la médiocrité de leurs âmes et la nullité de leur rôle — ou peut-être à cause de cela — d'instructives et curieuses figures. Nées dans le rang le plus en vue, au cours d'une existence qui, pour certaines, fut longue, elles offrent ce phénomène d'avoir connu toutes les extrémités, depuis la plus brillante fortune jusqu'à la plus pitoyable détresse, d'avoir traversé les plus grands, les plus terribles événements, sans avoir rien vu ni compris de tout ce qui se passait autour d'elles, sans avoir dit un mot qui révélât une émotion sincère. Au sommet

elles furent sans éclat, et, tombées dans l'abîme, elles n'eurent même pas le prestige du malheur. Elles représentent le plus fâcheux aspect de l'ancienne société à la veille de sa ruine : le solennel enfantillage qui, de la grandeur d'autrefois, ne conserve plus que les formes et confond l'étiquette sur la majesté, l'aveugle obstination qui, sous couvert de traditions, se fige en des habitudes surannées, résiste à tout progrès, dénigre tout effort. Elles symbolisent l'état d'esprit qui a activement contribué à tuer la monarchie française. Ainsi ces filles vertueuses et bien intentionnées ont-elles une part de responsabilité dans le cataclysme effrayant dont elles furent les premières victimes.

Jusqu'à l'ouvrage de M. Stryienski, on connaissait surtout la seconde moitié de leur vie, et j'ai moi-même eu l'occasion, dans un récent ouvrage, de les montrer telles qu'elles me sont apparues dans le début du règne de Louis XVI, formant une petite cour hargneuse et médisante, donnant corps aux diffamations qui ternissaient la renommée de Marie-Antoinette, rapetissant tout, et jusqu'à leurs rancunes, à la mesure de leurs cerveaux. Le nouveau bio-

i^raphe n'a certes pas néi^ligé cette période. Il les suit également pendant l'émigTation, et il a, sur ce point, élucidé bien des détails obscurs. Mais ce qui m'a le plus vivement frappé, ce qui constitue, à mon sens, le morceau le plus neuf, le plus original de ce tableau d'ensemble, c'est la peinture qu'il fait de leur première jeunesse, de leur éducation, de leurs rapports avec Louis XVI et Marie Leczinska. Rien mieux que cette esquisse n'explique ces existences manquées, vides et décolorées. Leur triste enfance contient en germe le secret de leur destinée.

Elles sont, dès le berceau, la proie de ce tyran taquin qu'on appelle le cérémonial. Cbacune, du jour de sa naissance, n'a pas moins de huit femmes de chambre; quand on mène, chaque matin, les petites filles faire visite à leur mère, un cortège de quarante suivantes marche en file à leurs trousses. Le protocole, d'ailleurs, règle minutieusement tous les détails de l'entrevue : la mère s'efface devant la reine, et Marie Leczinska, avec celles qu'elle a mises au monde, demeure constamment la souveraine à

qui ses sujettes rendent hommage. C'est ce qui excuse en partie ce qu'on remarque de sécheresse dans l'expression de ses sentiments maternels. Elle connaît à peine ses enfants; elle n'a point de lien avec eux ; leurs petites âmes lui sont fermées et, pour ainsi dire, étrangères. Sont-ils malades, elle n'est même pas appelée à leur chevet. Quand mourut, à l'âge de trois ans, son second fils, le duc d'Anjou, elle apprit l'événement par un porteur de chaises, qu'elle croisa par hasard et auquel, en passant, elle demanda des nouvelles. Faudra-t-il s'indigner, en de telles conditions, qu'on l'ait vue, le soir même, faire sa partie de « cavagnol »?

La Reine n'est pas consultée davantage lorsque Louis XV décide que, par mesure d'économie, cinq des princesses, sur sept, seront expédiées le même jour à l'abbaye de Fontevrault, à quatre-vingt lieues de la Cour, pour y faire leur éducation, cinq princesses dont l'aînée entre dans sa septième année, dont la plus jeune est au maillot. L'économie qui dicte cette résolution n'est pas un vain prétexte; elle se monte, en effet, à 800.000 livres par an. Seules restent à Versailles les deux

filles plus âgées, « Madame Première et Madame Seconde », selon l'appellation courante, car, n'étant pas encore baptisées dans les formes, on n'a pas pris le soin de leur donner un nom et on les distingue simplement par un numéro d'ordre.

On a la relation du voyage des petites princesses. Le cortège comprend huit carrosses, deux chaises, vingt fourgons de bagages; on roule pendant treize jours de suite. A l'arrivée, réception solennelle par toutes les nonnes de l'abbaye, que l'on a fait vêtir de blanc, « pour ne pas effrayer Mesdames », présentations, baise-mains, festin, illuminations et fusées. Puis, tout rentre dans l'ordre, et, pour de longues années, aux fêtes succèdent la claustration et la vie monacale. L'instruction est sommaire, plus riche de formules que d'idées, pas aussi nulle pourtant qu'on a bien voulu dire ; quelques historiens, en effet, ont prétendu que madame Louise ne savait pas lire à douze ans; or, on a retrouvé des billets autographes rédigés par elle à cet âge. Ce qui est plus à critiquer, c'est l'étroitesse d'esprit et le formalisme mesquin dont s'inspire cet ensei-

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gnement. L'étiquette n'est pas moins sévère, pas moins exigeante qu'à Versailles. Mesdames, d'ailleurs, y tiennent beaucoup. Certain jour que Louise, la plus jeune, porte un verre à ses lèvres, elle s'aperçoit que ses femmes sont assises : « Debout! madame Louise boit! », s'écrie-t-elle d'un ton courroucé.

Dans le cours des années passées à Fontevrault, pas une fois les princesses n'auront la visite de leurs proches. A peine, de loin en loin, quelques billets du Roi ou de la Reine témoignent-ils que leurs parents se souviennent de leur existence. Telles ces courtes lignes de Louis XV à l'une des dames du monastère, pour annoncer la venue de Nattier, chargé de faire le portrait de Mesdames : « Vous me ferez un grand plaisir de m'instruire exactement des nouvelles de ma fille Sophie. Il me paraît qu'elle est bien délicate. Quoique je ne la connaisse guère, je serais très fâché de la perdre. » Tel encore ce passage, empreint d'une belle philosophie, d'une lettre de la Reine à la duchesse de Ventadour, au moment d'une grave maladie dont faillit périr madame Louise : «J'ai

une de nos petites de Fontevrault de malade. Là, il y a de la dysenterie. On n'a que des peines dans ce vilain monde; mais, Dieu merci, nous ne sommes point faits pour y rester. »

Madame Louise s'en tira, plus heureuse que « madame Sixième », baptisée à son lit de mort sous le nom de Félicité. Une fièvre mali^-nc l'emporta; on l'enterra dans l'abbaye; sa fin ne fît pas plus de bruit que sa brève existence. La Cour ne porta pas son deuil.

Quand, leur réclusion terminée, Mesdames reviendront à Versailles, la vie qu'elles y trouveront ne différera que peu de celle de Fontevrault. Cependant, dans les premiers temps, Louis XV avait montré quelques velléités de tendresse paternelle. Il mandait quelquefois ses enfants dans sa chambre, se laissait caresser et c( tirailler » par elles, jouait, dit Croy, « au bon papa », et s'amusait avec ses filles comme avec de petits animaux familiers. Ce fut alors qu'il leur donna les surnoms demeurés célèbres, plus pittoresques qu'élégants : Adélaïde, c'est Torche; la grosse Victoire, c'est Coche; Sophie, c'est Graille, à cause de son désordre ; la menue

Louise, c'est Chiffe. Madame de Pompadour était souvent admise à ces scènes d'intérieur, et sa présence, à coup sûr déplacée, amena bientôt la fm de l'intimité familiale. Les princesses, en effet, supportent mal l'intruse, refusent de lui adresser la parole, la traitent avec un offensant dédain. Elles l'affublent, dans leur propos, d'épitliètes outrageantes, trop triviales et trop crues pour être reproduites ici, montent le Dauphin et la Dauphine contre la favorite et s'attirent, par cette attitude, de vertes réprimandes du Roi, qui s'éloigne insensiblement.

Ainsi Mesdames se voient reléguées à l'écart, également éloignées de l'entourage mal édifiant du Uoi et de la société vertueuse où se plaît Marie Leczinska. La froideur de la Reine à l'égard de ses filles semble croître avec les années. Entièrement occupée des amitiés qu'elle s'est choisies, elle s'affranchit inconsciemment de tous devoirs de direction envers celles qui lui sont unies par le plus étroit lien du sang. Si, par hasard, elle leur fait la morale, c'est pour des minuties, des manquements au cérémonial. Naguère, au cours de la journée, elle

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les autorisait souvent à venir lui baiser la main ; elle déclare à présent que ces visites répétées la fatiguent, que c'est assez de deux par jour, le matin et le soir. « J'aurais bien souvent désiré, soupirera plus tard madame Louise, être plus longtemps et plus particulièrement avec elle; mais il y a des usages à la Cour auxquels il faut faire plier jusqu'aux sentiments de la nature! »

Il ne faut pas croire cependant que l'éducation de Mesdames soit absolument néo-li^ée. Un académicien, du nom de Jacques Hardion. est chargé de pourvoir à la culture de leur esprit. Il remplit cet office en leur ingurgitant onze volumes de l'Histoire d'Allemagne, l'Histoire ecclésiastique de M. de Fleury, une Histoire poétique en trois tomes, dont il est l'auteur, enfin l'Histoire universelle, en vingt volumes de forte dimension. Elles ont, en outre, un peu plus tard, quelques leçons du fameux Beaumarchais, mais ce sont des leçons de harpe.

Malgré ces soins intellectuels, au fond de la retraite où elles vivent confinées, le cerveau des princesses se rétrécit, s'atrophie graduellement. Leur humeur aussi s'assombrit. Dans leurs

récréations, elles se plaisent à des jeux macabres, cachées sous un dais noir, éclairées par des bougies jaunes, chantant l'office des trépassés. Lorsqu'elles sont réunies à leur frère le Dauphin, leurs discours favoris, rapporte d'Argenson. roulent sur « les catafalques » et les cérémonies mortuaires. Tous se livrent, de compagnie, à de funèbres simulacres et « se disent avec délices : Nous sommes morts! »

En dehors de ces distractions, leur principal plaisir est celui de la table. Mesdames mangent et boivent constamment. Leurs armoires sont pleines de victuailles, jambons, mortadelles, vins d'Espagne, dont elles occupent l'intervalle des repas.

Ce régime fut fatal à l'une d'entre elles, madame Henriette. De constitution délicate et sujette depuis sa naissance à ce que les contemporains nomment crûment une « humeur de gale », elle fut prise d'une fièvre putride en février 17o2 et mourut le 10 au matin. Louis XV, il faut le reconnaître, témoigna d'un réel regret. Il maigrit, sa mine s'altéra et, pour la première fois, il parut vraiment aiïecté.

L'efîet de ce chagrin fut un effort sincère pour se rapprocher de ses filles. L'aînée, madame Adélaïde, eut alors un logement communiquant avec l'appartement du Roi, à côté de celui de la marquise de Pompadour. Faveur plus grande, son père convint d'aller prendre, l'après-dînée, le café dans sa chambre et la chargea d'y convoquer ses sœurs.

Alors s'inaugura tout un cérémonial, d'une complication singulière. L'heure du café venue, madame Adélaïde tire une sonnette spéciale pour avertir madame Victoire; celle-ci sonne à son tour madame Sophie, laquelle sonne madame Louise. La plus jeune, prévenue la dernière, a beau accourir à toutes jambes, elle n'arrive la plupart du temps que pour saluer son père à la minute où il se lève pour aller à la chasse. A ces puérilités se perdent les instants pendant lesquels de saines tendresses auraient pu retenir le Roi et lutter utilement contre les dangereuses influences.

Une occasion plus favorable encore s'offrit en l'an 1764, lors de la mort de la marquise. Dans le désarroi de cette perte, Louis XV, une seconde fois, fit un pas vers Mesdames et les

admit dans son intimité. Leur zèle maladroit gâta tout. Croyant avoir partie gagnée, elles se mirent aussitôt à parler politique, à accabler leur père de suppliques, de conseils, de recommandations oiseuses, à s'ingérer dans sa conscience pour le ramener aux pratiques de la religion, et elles l'impatientèrent si fort qu'il ne voulut plus rien entendre. Il avait permis à l'aînée de venir « gratter à sa porte », quand elle aurait quelque chose d'urgent à lui dire; elle gratta si souvent qu'il retira la permission. Autre faute non moins grave : Mesdames, après la mort de Marie Leczinska, croient devoir, dans les premiers temps, s'opposer aux désirs du Roi, qui songeait à se remarier; et quand, mieux inspirées, elles reviennent sur cette attitude, il est trop tard, Louis XV est engagé dans une liaison nouvelle : le règne de la du Barry commence.

C'en est fait, désormais, du petit crédit de Mesdames et de leur « semblant d'existence ». Elles ont laissé échapper la fortune; elle ne leur reviendra jamais. Madame Adélaïde se voit chassée de son appartement, où s'installera la

favorite. Une exclusion presque complète l'atteint avec ses sœurs, une exclusion définitive. L'habitude s'établit de les compter pour rien. Même quand a disparu Louis XV, l'avènement de son successeur ne rend pas aux vieilles filles, malgré leurs premières tentatives, une inQuence sérieuse sur les choses de l'État. Après une phase de doléances et de protestations, elles se résignent peu à peu à l'effacement, au silence, à l'oubli. Dans l'ombre où elles végètent, l'étiquette est leur seule jouissance, le seul moyen qu'elles aient de se donner l'illusion de leur rang. Aussi s'}^ cramponnent-elles avec une ardeur maladive. Madame Adélaïde surtout est, sur ce chapitre, intraitable; de cette manie, tous les Mémoires nous citent des traits frappants : c'est un page qu'elle tance vertement pour avoir, par mégarde, introduit un instant sa main dans le manchon qu'elle lui a donné à porter; c'est le ministre des Affaires étrangères auprès duquel elle porte plainte parce qu'on l'a traitée un jour d'Altesse royale et non pas de Madame tout court; c'est son chapelain qu'elle admoneste avec sévérité, parce qu'il a, prétend-elle, dit le Dominus vobiscum avec une désinvolture excès-

sive et auquel elle fait observer que, n'étant pas évêque, il n'a pas droit « d'officier en prélat ». Ces petites tyrannies la consolent de son délaissement.

Ainsi, parmi les mesquines médisances, les minuscules intrigues et les querelles infimes, se traîne l'existence de Mesdames, tandis que, sur leurs tètes, gronde, plus effrayant d'heure en heure, l'orage qui va tout détruire autour d'elles. La mort, plus clémente que la vie, emportera d'ailleurs plusieurs d'entre elles avant la catastrophe. Deux seulement pourront assister à la ruine de la monarchie, madame Adélaïde et madame Victoire. Ce sont ces deux-là qu'il faut plaindre. Impitoyable jusqu'au bout, le sort qui s'acharne après elles, en leur apportant le malheur, leur a refusé l'auréole. Elles n'ont pas eu, comme presque tous leurs proches, la consécration du martyre. Dès les premières menaces, elles fuient par la route d'Italie; on les arrête à mi-chemin, et l'Assemblée délibère longuement sur le cas. Un député monte à la tribune : « L'Europe, dit-il, sera bien étonnée lorsqu'elle apprendra que l'Assemblée nationale

de France a passé quatre heures à délibérer sur le départ de deux dames, qui aiment mieux entendre la messe à Rome qu'à Paris! » C'est sur cette phrase impertinente qu'on les laisse passer la frontière.

Alors viennent les années d'exil, les années de misère et de vagabondage, toute la pitoyable odyssée. EpaA'es rejetées sur la rive, de loin, d'un regard stupéfait, elles contemplentle grand naufrage. Elles n'avaient point prévu l'avenir; elles ne comprennent rien au présent. Lorsque la foudre a frappé le troupeau, le berger disparu, la bergerie détruite, ainsi voit-on des brebis effarées, serrées les unes contre les autres, tremblantes et sans mouvement, attendre avec résignation que la rafale les emporte à leur tour.

Elles moururent, ou plutôt elles achevèrent de mourir, à six mois l'une de l'autre, madame Victoire le 7 juin 1799, madame Adélaïde le 25 février 1800.

De leurs mains est tombé le livre Dans lequel elles n'ont rien lu....

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