‹ Silhouettes parisiennesChapitre 2 sur 11 · AUTOBIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

AUTOBIOGRAPHIE

ceux qui me connaissent disent : « C'est un bon et loyal garçon. » Et... ils ont raison.

J'ai des défauts, mais je laisse à mes amies le soin de les publier. — Voilà ma biographie vraie. Le sujet m'inspire peu, et je ne trouve plus rien à dire.

Olympe Audouard.

ES trois quarts de notre siècle ont été ensoleillés par le génie de Victor Hugo !

Son labeur est colossal, surhumain; jamais on ne vit aussi grand ouvrier de la pensée ! Jamais œuvre pareille n'est sortie d'un cerveau d'homme !

Son style possède une sorte de magie. A son appel, mots, images, épithètes, rimes viennent se ranger en bon ordre pour former un rythme éclatant, sublime. La phrase possède une clarté lumineuse. La période est surprenante. Nul n'a

comme notre grand et aimé ijoète la puissance du mot.

Avec cette grandeur calme et sereine, apanage du vrai génie, il a tout chanté, l'âme humaine et ses mystères, l'amour qui console et l'amour qui tue, la haine fleur d'enfer naissant parfois spontanément dans les cœurs humains, le doux sourire de la femme, la sainteté du berceau, le gazouillement des oiseaux, le cri rauque des fauves.

De son vers incisif comme un stylet, il a cravaché l'homme du Deux-Décembre et ses complices.

Nulle misère ne s'est produite sans l'émouvoir, nulle souffrance ne l'a trouvé indifférent, sa voix a toujours crié aux riches : « Donnez ; » aux puissants : « Pardonnez ; » aux tyrans : (( Tremblez. » Il a chanté la perle qui naît au fond des mers, le brin d'herbe sur lequel la rosée met des perles; son style, tour à tour d'une douceur infinie, ou plus impétueux que l'ouragan, imite le bruissement de la brise dans la forêt et le roulement du torrent, il est fait d'éclairs et de tonnerres. Une seule chose est

plus grande, plus belle encore que le style et que le vers de Victor Hugo, c'est sa pensée!

La pensée de Victor Hugo sonde Tinsondable, elle est voyante, elle entrevoit ce que l'atmosphère bleue cache aux hommes — la vie d'outretombe. Cette pensée possède la haute philosophie; elle est justice, bonté, miséricorde et amour, elle a compris la grande rumeur qui sort du mouvement des mondes, elle rappelle la pensée du divin Jésus.

Ce n'est point de l'œuvre énorme, étonnante du poète dont je vais vous parler, mais bien de ce que j'admire plus encore ; de son âme resplendissante, de son âme pétrie d'amour, de cet amour qui embrasse l'humanité tout entière.

La talent s'acquiert, le caractère se modifie. Mais il faut des siècles et des siècles pour former une âme, il faut des luttes, des efforts inouïs pour la rendre bonne.

Etre bon! cela n'a l'air de rien, et c'est tout.

Etre bon, c'est la limite la plus extrême de l'intelligence, c'est le point culminant du génie. La bonté dans le sens que je la comprends est

plus qu'une vertu , c'est une émanation même de la Divinité.

Dire qu'un homme est bon, ce n'est certes pas faire de lui un éloge banal, c'est lui adresser la plus haute des louanges.

La bonté met au front de celui qui la possède une sorte d'auréole, elle fait naître la sympathie, elle provoque l'admiration; et cette chose, qu'on croirait vulgaire, est si rare que j'ai beau évoquer en mon esprit le souvenir des personnalités qui ont laissé un sillon lumineux après elles, je ne trouve que Jésus, Vincent de Paul et Victor Hugo méritant l'épithète de bon.

Voltaire avait de l'intelligence, de l'esprit. Mais il lui manquait le meilleur de tous les esprits, celui d'être bon.

Corneille avait un puissant souffle dramatique, mais ce n'était qu'une âme médiocre. Racine est devenu dévot, mais jamais bon. Chateaubriand avait l'âme d'un dévot romain, mais non l'âme d'un chrétien de Jésus.

Lamartine aimait tant sa personne et sa gloire que le temps lui a manqué pour aimer l'humanité.

Alfred de Musset était un esprit brillant, une passion ardente, mais non une âme bonne.

Victor Hugo, étant bon, a compris toute la grandeur de la bonté. Aussi, dans son Regard jeté dans une mansarde, voici ce qu'il dit :

«c Sois bonne. La bonté contient les autres choses. Le Seigneur indulgent sur qui tu te reposes Compose de bonté le penseur fraternel.

La bonté, c'est le fond des natures augustes. D'une seule vertu Dieu fait le cœur des justes Comme d'un seul saphir la coupole du ciel. »

Si je ne croyais pas fermement à la réincarna tion, c'est-à-dire aux vies successives, Victor Hugo me donnerait le pressentiment de cette vérité, car avec la croyance d'une seule vie pour mériter le ciel ou l'enfer, on serait forcé d'accuser Dieu d'injustice et de partialité. Croyezvous que ce soit le milieu et l'éducation qui aient formé l'âme perverse de Néron, celle de Troppmann^ et l'âme de saint Vincent de Paul et celle de Victor Hugo, cet autre saint Vincent de Paul des enfants? Croyez-vous ces âmes d'essence pareille? Non, elles sont d'essences autres. Dieu serait donc partial en créant des âmes bonnes et des âmes perverses. Père pour

les unes, il ne serait qu'un parâtre barbare pour les autres.

La vérité spirite est celle-ci, et elle doit être la vraie. Dieu crée toutes les âmes semblables, diamant brut qu'il faut polir, bloc de marbre informe^ que le ciseau doit transformer en statue, en œuvre d'art.

Les vies successives sont pour l'âme ce qu'est le ciseau pour le marbre : elles sont les creusets où les âmes s'épurent. La souffrance est la grande loi divine qui doit élever l'âme à Dieu, la sortir du mal pour la jeter dans le bien, la dégager de la matière pour l'élever vers les régions divines, Victor Hugo, par des vies antérieures , par des maux soufferts , des luttes soutenues, des efforts énergiques faits, est arrivé à être ce qu'il est, une conscience, une voix de justice et une bonté parfaite. Son talent lui-même est le résultat de plusieurs vies de labeur : poète il a bégayé d'abord, puis il est arrivé à être dans cette vie-ci l'auteur dramatique qu'on ne saurait comparer qu'à Shakspeare ; le poète qu'on ne peut comparer à personne, et l'écrivain au-dessus de tous.

Quels noms porla-t-il jadis ?

Ceci est un mystère ! pourtant, suivant la loi fatale, il a dû commencer par l'ignorance et par le mal, puis il aura souffert ; et la souffrance lui a fait lever les yeux vers Dieu, et suivant la loi ascendante, il aura pérégriné à travers les siècles passés; montant toujours, il est arrivé à être l'homme du xix" siècle, le grand poète à l'âme voyante.

11 doit avoir passé une ou plusieurs vies en Espagne, il a vécu peut-être un de ces beaux rôles créés par lui dans son théâtre , et ses créations ne seraient que ressouvenances.

Une pensée me vient, elle s'impose à moi, c'est celle-ci : dans une de ses vies, celle sans doute qui a précédé celle qu'il vit dans ce siècle, il a été Jean Milton, le poète républicain dont l'histoire dit : « Son frère vécut heureux, il mourut oublié; lui vécut misérable, il laissa une mémoire éternelle. »

Il me semble retrouver en Victor Hugo du caractère de Milton ; il me paraît que ces deux personnalités pourraient n'en faire qu'une, modifiée par le milieu et par l'expérience acquise

pendant deux siècles. Jean Milton, à dix-huit ans, composait des vers latins d'une élégance virgilienne. Victor Hugo, à quinze ans, était déjà un grand poète !

Milton, âme fière, avait une haine invincible contre l'autorité absolue et brutale. On veut faire un prêtre de lui; il refuse, disant : (( L'homme d'église se fait esclave en prêtant serment, moi je ne veux ni trahir ma conscience ni parjurer ma foi! »

Il aime la science et le beau, il a besoin d'espace et de liberté. Il a visité l'Espagne et l'Italie ; dans ce dernier pays il trouve Galilée prisonnier, et il s'indigne de voir le génie persécuté, il prend sa cause en main. Il allait visiter la Grèce, lorsque la guerre éclate en Angleterre entre le roi et le parlement ; le poète retourne dans sa patrie , il devient pamphlétaire, tout comme Victor Hugo^ après le Deux-Déeembre, a quitté la plume du poète pour celle du pamphlétaire et a écrit les Châtiments ; entre ces deux hommes mêmes instincts, la poésie et la politique. Sous Cromwell, Milton est secrétaire au conseil d'État, il sauve de la

prison le poète royaliste Davenant. Victor Hugo écrit : •

Oh ! n'exilons personne :

Oh ! l'exil est impie.

Victor Hugo est libéral. Mil ton écrivit un Traité sur les devoirs des rois et des magistrats ; il demanda au parlement le rétablissement du divorce^ l'indissolubilité du mariage étant attentatoire à la liberté de l'homme, disait-il. Il avait à se plaindre de sa femme, il la renvoie, elle revient, demande pardon, il était bon, il pardonne. Charles H étant remonté sur le trône, Milton est emprisonné ; il est sauvé par Davevenant, mais il ne veut pas faire sa soumission, il préfère la disgrâce et la misère à la honte de parjurer sa conscience, il reprend sa plume de poète... le malheur le frappe cruellement, il perd la vue.

Du mal éclôt parfois le bien; ne pouvant plus contempler les choses de la terre, Milton obtient la vue de l'âme, il lui est donné d'entrevoir les choses du ciel. Il devient fervent spiritualiste et il écrit le Paradis perdu.

Jean Milton, âme ficre, cœur noble, républicain ardent, poète sublime, a, avouez-le, bien des points de contact avec Victor Hugo ; est-ce l'âme du chantre du Paradis pe?'du qui anime aujourd'hui le corps de Victor Hugo? Ou bien ces deux âmes sont-elles des personnalités distinctes? Mystères que nous ne connaîtrons que lorsque la mort nous aura jetés dans la lumière et dans la science réelle.

Mais si je ne me trompe pas, si Victor Hugo a été Milton, ou si Milton est revenu vivre une vie humaine sous le nom de Victor Hugo, notre cher poète doit se sentir une sorte d'attraction pour l'œuvre et pour la personnalité de Jean Milton, il doit avoir une sorte d'intuition qu'un lien le rattache à l'auteur du Paradis perdu.

Si mon livre a l'honneur d'être lu par Victor Hugo, il ne raillera pas, j'en ai la certitude, la pensée qui me vient de rechercher les vies qu'il a déjà vécu. Car ces voix mystérieuses venues d'un autre monde lui ont parlé ; elles ont murmuré à son oreille les secrets de la vie, les secrets de la mort.

Et avec l'espoir que ces lignes tomberont sous

ses yeux, je lui dis : N'ayant qu'une plume d'oie pour parler de son œuvre écrite avec une plume d'aigle, j'ai préféré imposer silence à mon esprit et laisser parler mon âme de la grande âme du poète à la bonté sublime.

E génie poétique et littéraire de Victor Hugo a rempli de son éblouissante lumière tout le xix** siècle.

La science de Littré a éclairé tout le xix* siècle. Ces deux hommes, si dissemblables, sont de valeur égale.

Yictor Hugo, en poésie, en littérature, est monté aussi haut qu'il était possible de monter. Littré, en science, est allé aussi loin que le cerveau le plus vaste, le plus puissant peut aller; il n'a pas été un simple spécialiste, mais un réel savant sachant tout, connaissant tout et faisant faire un immense progrès à toutes les

branches de nos connaissances; il a tracé aux chercheurs de l'avenir la route qu'ils devaient prendre ; il leur a indiqué l'ordre et la méthode à suivre pour qu'ils ne s'égarassent point dans des sentiers sans issue.

I^es poètes et les écrivains des siècles futurs appelleront le xix' siècle le siècle de Victor Hugo.

Les savants des siècles futurs nommeront le xix' siècle le siècle de Littré.

On donne trop facilement, en France, le titre de savant. Il est des hommes, se vouant à la chimie, à la physique, aux mathématiques, à l'astronomie ou à l'histoire, qui sont gratifiés à tort de ce titre de savant, tandis qu'ils ne méritent que celui de spécialistes habiles en telle ou telle branche de nos connaissances acquises.

Un vrai savant doit tout savoir ; il doit procéder par l'étude de l'universel, car tout s'enchaîne dans Tordra scientifique.

Pour tout étudier, pour tout comprendre et pour avoir la puissance de faire avancer nos sciences, il faut avoir une énorme intelligence, il faut avoir l'énergie et le dévouement de vouer

sa vie entière à la science ; il faut être un homme supérieur entre tous.

Littré a eu cette énorme intelligence, il a eu ce dévouement sublime; nul mieux que lui ne mérite d'être admiré et d'être aimé; il a été de France le plus grand citoyen, car il a puissamment contribué à la gloire de notre chère patrie.

Je sens le vertige envahir mon faible cerveau lorsque je songe à tout ce qu'a appris Littré, et lorsque je pense à son œuvre colossale.

11 a appris tout ce qu'on apprend dans nos lycées, et si bien qu'il a remporté plus de cent prix à sa dernière année de Louis-le-Grand.

H a appris à fond le grec, le latin, le sanscrit, l'anglais, l'italien et l'allemand.

Il a traduit un chant de Y Iliade en vers français ; il a traduit en français Pline l'Ancien ; il a fait une traduction d'Hippocrate.

11 a étudié à fond la langue française, ses origines, les étymologies, les dialectes; et il a édifié un monument : son Dictionnaire est une œuvre admirable comme plan, comme méthode et comme clarté ; car il donne l'histoire du

mot, ses sens acluels, sa prononciation et ses significations grammaticales,

11 a étudié la médecine; il est devenu si savant en cette science qu'il a été membre de l'Académie de médecine, et, chose bizarre, il n'était pas même docteur; il lui a fallu une valeur éclatante pour forcer quand même les portes de cette académie. On sait combien sont pédants, formalistes et routiniers nos savants palmés !

Il a refait avec Charles Robin tout le Dictionnaire de médecine et de chi?mrgie de Nysten.

Il a étudié à fond : mathématiques, physique, astronomie, chimie, biologie et sociologie, c'est-à-dire les quatre groupes formant l'ensemble de nos sciences positives, et à toutes ces sciences il a fait faire un grand progrès.

Il a traduit le Manuel de physiologie de Muller, la deuxième édition de la Vie de Jésus de Strauss.

On le voit. Littré a été un savant complet, un universel, et la science réelle doit procéder de l'universalité. Son œuvre est colossale, il a consacré cinquante ans de sa vie au bien général ;

galérien de la science, il a passé un demi-siècle à travailler jusqu'à trois heures du matin au progrès de nos connaissances. Quel est le Français qui peut se vanter d'avoir mieux que lui bien mérité de la patrie?

Et pourtant, le nombre des imbéciles est, hélas! si grand encore en France, que Littré, au lieu d'être aimé et admiré de tous, a été en butte à la haine de beaucoup. L'évêque d'Orléans s'est mis à la tête du camp haineux. Pourquoi cette haine? pourquoi ces anathèmes? Tout bonnement parce qu'en science, Littré a choisi le positivisme comme la seule méthode sûre et pouvant donner des résultats satisfaisants.

Parce que, se posant en adepte d'Auguste Comte, il a écrit ceci : « La philosophie réelle de toutes les sciences se résume en trois phrases : la première est celle du fétichisme, théocratisme, monothéisme, ou polythéisme ; la deuxième est celle de la métaphysique, et la troisième celle du positivisme, qui supprime l'hypothèse pour ne s'appuyer que sur la réalité. Dieu n'étant qu'une hypothèse, l'âme im-

mortelle pouvant n'être qu'une illusion de l'esprit, Dieu doit être écarté de la science, et l'âme doit être étudiée comme étant l'ensemble des fonctions du cerveau et de la moelle épinière. »

Cette déclaration lui a valu la haine du camp croyant à l'histoire de Jonas, au soleil arrêté par Josué, à la mer Rouge se retirant, non par le simple effet de la marée, mais par celui d'un miracle venant changer des lois que le Créateur a faites immuables.

L'évêque d'Orléans, poussé par cette intolérance qui avait animé ses devanciers et avait fait menacer Galilée du bûcher et nier la circulation du sang découverte par Harvey^ l'évêque d'Orléans a fulminé contre ce savant et cet honnête homme ; il a commis l'action bête et mauvaise d'écrire sa brochure intitulée Avertissement aux pè)'es de famille^ dans laquelle il accuse Littré d'être un type d'immoralité. Ce prélat fougueux, et célèbre seulement par son intolérance, le fait échouer une première fois à l'Académie, et enfin lorsque les trente-huit immortels se sont fait le grand honneur d'admettre parmi eux le grand Littré, l'évêque d'Orléans, se rendant justice cette

fois-ci, et comprenant que sa science biblique était indigne de siéger à côté de la science moderne et universelle de Littré, a donné sa démission avec grand tapage.

Littré, disent les dévots, a prétendu que l'homme descendait du singe, que Dieu n'existait pas et que le néant attendait l'homme.

Il a dit ceci, et il ne l'a pas dit : la science, a-t-il aftirmé, doit être positive et ne point s'ap puyer sur de simples hypothèses.

Eh bien! moi qui suis spiritualiste, qui crois en Dieu, qui crois en l'âme comme être distinct du corps, et seulement emprisonnée en lui et devant lui survivre, si j'avais le savoir de Littré, si j'avais sa vaste intelligence, et si je pouvais m'occuper de sciences, j'adopterais la méthode positiviste; en science, tout ce qui ne se prouve pas ne doit pas exister.

Les croyances en Dieu, en l'immortalité de l'âme ne se prouvent pas, elles s'imposent à l'homme par une sorte d'intuition et de pressentiment; mais intuition et pressentiment ne doivent pas être comptés en science.

Que les savants analysent donc les matières,

qu'ils étudient les réalités... et que chacun croie ce qu'il croit, qu'il comprenne ce qu'il comprend dans ces questions obscures, mystérieuses de Dieu et de l'âme, voilà le vrai, le sage et le réel progrès; hors de là, tout est intolérance et vieille routine.

Croire ce qui est imposé par un clergé aussi peu éclairé que nous-mêmes, c'est le mensonge, c'est le fétichisme.

Si Dieu avait voulu que nous fussions fixés sur ces mystères , il aurait inscrit dans les sphères bleues qui nous servent de voûtes ce que nous devons croire; il aurait, au moyen de ces étoiles qui brillent au-dessus de nous, écrit en langage compréhensible pour tous : « Il y a un Dieu, vous avez en vous une âme immortelle. »

Alors celui qui n'aurait pas cru, aurait mérité en bonne justice son courroux ; mais il lui a plu de nous laisser plongés dans le doute et dans l'obscurité. Évidemment, ceci prouve que le doute ne lui déplaît pas ; — il veut peut-être, en agissant ainsi, s'amuser des suppositions que font tous les humains et voir comment chacun

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explique et comprend sa merveilleuse création et son être unique et divin.

Mais Dieu, être logique, parfait et puissant, ne peut pas aimer la croyance imposée, tandis qu'il doit pardonner toute croyance réelle.

S'il nous a jetés sans boussole dans ce monde et sans indice certain sur notre origine et sur notre avenir, n'est-ce pas pour que nous cherchions à découvrir la vérité? Les recherches, celles même conduisant au faux, ne peuvent donc lui déplaire.

11 aurait pu nous donner la lumière ; il nous a laissés enveloppés dans une obscurité mystérieuse dont le doute est la conséquence, — le doute est par conséquent une loi divine, que Dieu ne saurait punir.

Maintenant, si, scientifiquement, on ne doit faire entrer en ligne de compte ces deux grandes hypothèses, Dieu et l'âme immortelle, chacun a le devoir d'écouter intuition et pressentiment, et de croire ce que lui dit la voix de son âme. Si une âme est muette , si elle ne dit pas : — Dieu et âme sont des réalités, de quel droit jetterez-vous l'anathème?

Littré nous a donné en pâture sa science ; il a gardé pour lui les renseignements que lui a donnés la voix de son âme.

Les articles écrits sur la mort de ce grand homme prouvent que certains matérialistes sont aussi intolérants que le fameux évêque d'Orléans.

La vie privée de Littré a été un modèle ; il a été fils dévoué, mari bon et fidèle, excellent père; il a été charitable, les pauvres de Mesnille-Roi en savent quelque chose. Bienveillant à tous, les injures de ses ennemis ont glissé sur lui sans lui inspirer la moindre amertume; il a toujours eu cette immuable sérénité du vraiment fort. Gloire et respect à lui ; s'il a douté de l'âme, il a été comme ces beautés parfaites qui s'ignorent.

Avec lui, la physiognomonie est en défaut: sa lèvre inférieure, pendante et charnue, indiquait un voluptueux, un homme aux appétits grossiers, et il a été un chaste.

Co^iA^éA. y7f^:^>t^^.vi^ï/t^

N savant ! ! !

Généralement, c'est un monsieur à lunettes, bien laid, grinchu^ pédant, et se faisant un jeu malin de rendre la science aussi aride qu'inaccessible; car il ne déplaît pas à son orgueil de laisser les autres dans l'ignorance, afin de pouvoir les écraser de son savoir. Confectionner sa célébrité l'absorbe de telle façon, qu'il ne songe même pas à travailler à la diffusion de la lumière; il écrit, il parle un pathos scientifique, compréhensible seulement pour ses pareils.

Ils sont une trentaine de savants en France

ressemblant à ce savant-là ; se sentant ennuyeux, ils se croient utiles; ils se palment, se décorent mutuellement et gravement; ils se hissent aux instituts ou se nomment — immortels.

Ces personnages-là sont bien les êtres les plus parfaitement antipathiques de Paris et de Pékin.

Camille Flammarion ne leur ressemble en rien, et je l'en félicite; c'est un sympathique, un utile et un charmant garçon ; la science a l'air d'être innée en lui; il est savant par essence et par tempérament, je ne serais pas étonnée qu'il fût né savant... Pourquoi pas? Astronome dans une planète peut-être plus avancée que la nôtre, il est venu s'incarner chez nous pour nous laisser entrevoir les mystères des astres, de ces mondes innombrables qui nous dominent ou nous entourent.

Oui, Flammarion est savant naturellement,, comme Mozart était né musicien, aussi n'est-il ni pédant ni prétentieux; il ne songe qu'à une chose, faire avancer la science astronomique et la généraliser, et, pour la rendre familière à tous, il a quitté le pathos de convention pour le style clair et simple. Ce grand savant est encore

jeune, il ne porte pas lunettes; il est joli garçon, ses traits sont réguliers, son visage est tout nimbé de lumière; il a de beaux yeux au regard souriant et loyal ; une forêt de cheveux châtains frisottants, qu'il porte assez longs, lui font une tête originale; comme Théo Gauthier, il tient beaucoup à ses longs cheveux; cette chevelure vigoureuse repousse vite, il doit la couper souvent, sans quoi elle deviendrait manteau. Faut-il €tre indiscrète? Eh bien! l'épouse de ce savant, une femme bonne, jolie, intelligente, et qui adore son mari, a recueilli précieusement cette toison, elle en a fait un coussin, tout brodé d'or, qu'elle conserve comme le plus précieux de ses joyaux. Rarement les savants ont la science d'être bons maris; ce détail prouve que Flammarion possède même cette charmante science! Il est né, en 1842, dans la petite ville de Montigny-le-Roi, qui est située dans un site agreste et poétique; elle est bâtie sur les dernières collines orientales du plateau de Langres, au point où la Meuse et la Marne prennent naissance. Souvent les enfants prodiges avortent; Flammarion, d'enfant prodige, est devenu un homme

de grande valeur. A quatre ans, il savait lire ; à six ans, le préfet de la Haute-Marne le citait comme le plus instruit de l'école. II a commencé ses classes au séminaire de Langres, mais il était autant indiscipliné que travailleur, et ce n'est pas peu dire. A quatorze ans, il quitta le séminaire, vint finir ses études à Paris. A seize ans, il passa brillamment ses examens de baccalauréat es lettres et es sciences et, trois mois après, il était reçu élève astronome à l'Observatoire de Paris.

Né sur une montagne, ayant poussé dans des régions à l'air pur et vivifiant, il a mis la môme ardeur intrépide à atteindre le sommet de la science, qu'enfant il en mettait à gravir la colline agreste. Aujourd'hui, il n'a pas encore quarante ans et déjà son œuvre est colossale.

Chose curieuse, son œuvre capitale, celle qui a été une révélation, qui a enthousiasmé le public non seulement de France mais de l'Europe, sa Pluralité des mondes habités a été écrite par lui en 1862, alors qu'il n'avait encore que vingt ans... N'avais-je pas raison de dire que la science est innée en lui?

Son livre a bouleversé les vieilles croyances, il a sapé la routine des sciences acquises; avec une rare maestria, avec une grande force scientifique, il a exposé les conditions d'habitabilité des terres célestes, qui, jusque-là, avaient été discutées au point de vue de l'astronomie, de la physiologie et de la philosophie naturelle.

Ce jeune homme, adolescent encore, a démontré par ses travaux, et cela victorieusement, que les autres mondes sont habités comme la terre, et que la vie universelle, éternelle, est la conclusion philosophique et naturelle de tous les progrès de l'astronomie moderne.

Avant lui, les astronomes ne voyaient dans le ciel que des pierres en mouvement ou des points brillants étrangers à nos destinées. Et l'on traitait de rêveurs les philosophes qui, comme Kepler et Fontenelle, pressentaient cette grande doctrine de la pluralité des mondes.

Flammarion a clairement démontré que notre planète n'est qu'une province de la création; que l'histoire de la terre n'est qu'un épisode de l'histoire de l'univers, et que toutes ces étoiles

qui brillent au ciel sont des foyers éclairant, soit dans le présent, soit dans le passé, soit dans l'avenir, des humanités inconnues, sœurs de la nôtre.

Parler de tout ce qu'a fait Flammarion m'est impossible dans une simple silhouette; à mon grand regret, je ne puis que citer au hasard de la mémoire ses œuvres principales. Il a été attaché au bureau des longitudes et chargé des calculs du mouvement de la lune pour la connaissance du temps.

Il a succédé à l'abbé Moigno dans la rédaction du Cosmos.

Il s'est fait un petit observatoire particulier, et il a découvert de nouvelles étoiles doubles et des systèmes stellaires.

A l'aide d'un instrument photométrique de son invention, il est parvenu à mesurer la lumière solaire, à dessiner les taches du soleil, les continents et les mers de la planète Mars, dont il a fait la carte géographique.

Il nous a fait entrevoir les mondes infinis; il a ouvert des horizons infinis à notre intelligence et à la science astronomique.

II a écrit les Mondes imaginaires et les Mondes réels.

Dieu dans la nature, ou le Spiritualisme et le Matérialisme devant la science.

Voyages aéinens. Récit de ses douze ascensions.

Vie de Copernic.

L Atmosphère. Description des grands phénomènes de la nature.

Récits de Vinfoii, — Lumen^ histoire d'une âme, histoire d'une comète, la vie universelle et éternelle.

Les Terres du Ciel.

Il a écrit également son Astronomie populaire^ qui compte plus de cinquante mille souscripteurs, suivie des Étoiles, qui forment le supplément de ce bel ouvrage. Enfin, actuellement, il publie un journal scientifique, l'Astronomie.

Flammarion habite rue Cassini, près de l'Observatoire; nécessairement, il s'est installé le plus près du ciel possible, au cinquième. Si Ton faisait des maisons à dix étages, il se logerait au dixième; son appartement, encombre de dix mille volumes, de cartes, de mappemondes

et d'objets d'art, donne sur un grand balcon; vêtu d'une veste en laine blanche, les cheveux au vent, chaque soir, Flammarion regarde les astres; il initie sa toute gracieuse femme aux merveilles des mondes inconnus; il porte au doigt une bague qui, en guise de diamant, a un morceau de pierre tombée du ciel sur notre terre. Le mari et la femme accueillent leurs visiteurs avec une grande cordialité, et jamais on ne vit plus charmant ménage de savant.

Après ses qualités, ses défauts : Flammarion est coquet comme deux jolies femmes, et., .je m'y attends, il va me faire une querelle d'Allemand, parce que le portrait que je donne de lui l'enlaidit. Comme on m'a fait laid ! va-t-il dire à mon éditeur.

noMAS-AivA Edison représente bien l'énergie, l'initiative et la hardiesse du grand peuple américain, qui , en liberté, en science et en progrès, pousse toujours ce cri magique : En avant!

Il montre au vieux monde jusqu'où peut aller la science humaine, alors que l'esprit de l'homme n'est pas entravé par la science officielle, toujours prête à crier : Halte-là ! et toujours portée à sommeiller béatement sur les lauriers acquis. En Europe, les membres de nos instituts et de nos académies déclarent avec une gravité superbe : Ce qui peut être. En Amérique, les

hommes, non empêtrés dans les bornes des sciences acquises, disent : Tout est possible^ et ils vont de l'avant.

Thomas-Alva Edison est, en plus, la personnification la plus parfaite de l'initiative de l'esprit humain : ce qu'il sait, nul ne lui a appris ; ce qu'il a inventé, nul savant professeur ne lui en a fourni les indications premières.

Je ne connais qu'une chose plus étonnante que les découvertes d'Edison, c'est sa vie. Quel roman fantastique, émouvant, incroyable et merveilleux on ferait avec la vie de ce célèbre électricien ! Et comme cette vie personnifie bien le génie hardi du grand peuple américain!

Thomas-Alva Edison est né le 10 février 1847, à Milan, petite ville de l'État de l'Ohio; mais son enfance s'est écoulée à Port-Huron, dans l'État de Michigan. Son père a été tour à tour tailleur, jardinier, brocanteur, grainetier; c'est un fort honnête homme, mais peu instruit et nullement poussé aux sciences. Sa mère est une de ces femmes du nouveau monde intelligentes et instruites. Dans cette contrée, les hommes se

disent qu'ayant, eux, à s'occuper des affaires, il incombe aux femmes de s'instruire, afin qu'elles puissent devenir le professeur de leurs enfants.

Le jeune Edison n'eut d'autre professeur que sa mère, qui, tout en soignant son ménage, lui apprit tout ce qu'il ne s'est pas appris tout seul. Elle lui inspira le goût des lectures sérieuses en mettant dans ses mains VHistowe d' Angleterre de Hume et V Encyclopédie. Il n'avait que douze ans lorsque son père lui tint ce petit discours :

(( Mon fils, nous sommes pauvres, vous êtes fort et robuste, il est temps que vous gagniez votre vie; dès demain, vous entrerez comme train-boy sur la grande ligne du Central Michigan.

— A// r?'^^^' répondit l'enfant; et le lendemain il commençait son métier.

On le sait, en Amérique, les wagons sont larges, confortables; on y trouve des lits, des cabinets de toilette, des salles à manger ; la nuit, ils sont éclairés au gaz, un large couloir les traverse, on peut se promener, aller de l'un à Tautre ; le voyage en chemin de fer, en Amérique, rappelle celui en bateau à vapeur, roulis

et tangage en moins. A chaque station des marchands montent dans le train, offrant aux voyageurs tout ce qui peut leur être utile et agréable. Parfois une troupe d'opéra ou de comédie monte aussi, et donne une représentation à toute vapeur. On appelle train-boys les jeunes garçons qui font le métier de marchands ambulants dans les wagons.

Edison se fit marchands de journaux, libraire et pâtissier. Ce petit commerce lui réussit. Alors il devint notable, il eut des jeunes commis à son service, et pendant que ses employés vendaient les marchandises qu'il avait achetées, il se livrait, lui, à sa passion pour la lecture.

Un jour, parmi les livres qu'il achetait avec ses économies, il se trouva le Traité d'analyse qualitative de Frezenius. Le jeune Edison s'absorba des heures entières sur chaque page de ce livre, qui fut pour lui une sorte d'initiation, car il lui fit pressentir toutes les forces contenues dans la matière. Une idée fixe germa dans son cerveau : faire des expériences sur les matières que Frezenius n'avait point expérimentées.

Vivant sur le chemin de fer, n'ayant que des

ressources bien minimes, se créer un laboratoire aurait semblé à tous une impossibilité ; Edison réalisa ce tour de force. Un coin d'un fourgon lui était réservé; il y installa fourneau, cornues, creusets, sels, acides et réactifs, et en cachette, et à toute vapeur, il fit ses premières expériences; sans maître, sans guide aucun, il fit son apprentissage d'expérimentateur. Tout en se livrant à ce travail, il étudiait les machines, les appareils du chemin de fer, il se faufilait dans les bureaux du télégraphe, se faisait expliquer le fonctionnement des appareils, demandait les détails les plus minutieux. La télégraphie avait pour lui une attraction extrême. On peut dire qu'Edison est né électricien.

Toutes ses économies étaient absorbées par l'achat de livres de science et par son laboratoire; il vivait comme un anachorète, ne sacrifiant rien au plaisir.

Il a eu dans ce temps-là l'idée la plus américaine et la plus originale du monde. En allant acheter les journaux que revendaient ses trainboys, il apprit la typographie, puis se rendit acquéreur de vieux caractères que l'imprimerie

du Détroit five Press vendait au rabais, et après avoir déjà installé un laboratoire sur le grand Central Michigan^ il y installa une imprimerie et créa un journal dont il était le rédacteur en chef, le compositeur et l'imprimeur; il prenait les nouvelles par télégraphe aux stations, il les composait, il imprimait, et il livrait aux voyageurs son Grand Trunk Herald encore tout humide. Ce journal, fait en courant à toute vapeur, eut un grand succès, mais il finit d'une façon tragique. Un jour qu'Edison venait de composer en hâte son journal, et qu'en hâte encore il parcourait les wagons pour le vendre aux voyageurs, une bouteille contenant un des produits entassés dans le coin du fourgon qui lui sert de laboratoire se casse, met le feu au fourgon ; le conducteur s'aperçoit de ce commencement d'incendie, l'éteint, mais jette sur la voie cornues, fioles, creusets et aussi la petite imprimerie, et non content d'avoir ruiné ce jeune savant, il lui administra une rude correction.

Sans se décourager, Edison continua son métier de train-boy. Le train qu'il suivait s'ar-

rêtant quelques heures à Détroit, il courait à la bibliothèque de cette ville, et, fiévreusement, il se mettait à lire des livres de science. Sa soif de savoir était inextinguible, il lisait tout, se disant que chaque ouvrage contenait un peu de ce grand savoir humain. Le Dictionnaire scientifique de Duré et les Principes de Newton fixèrent particulièrement son attention.

Lorsque le train le ramenait à son point de départ, à Port-Huron, ne trouvant là aucune bibliothèque, il y occupa ses loisirs à confectionner un télégraphe dans la maison de son père. Les débris de métaux, de vieilles poteries hors d'usage lui servirent ; ceci fait, il travailla à construire des appareils de transmission et de réception, il combina les améliorations à apporter à la télégraphie, il étudia à fond l'électricité.

Ces études lui coûtant au lieu de lui rendre, ayant passé l'âge de train-boy, il dut chercher des ressources dans un métier manuel; il apprit plusieurs métiers sans goût, car l'électricité l'attirait.

Un jour il put enfin entrer au télégraphe, grâce

à la protection d'un chef de gare, dont il avait sauvé l'enfant par un acte de courage et de sang-froid.

En 1864, c'est-à-dire alors qu'il n'avait encore que dix-sept ans, il inventa ce qu'il appelle le système duplex, qui consiste à faire passer simultanément sur le même fil deux dépêches en sens inverse. Il inventa aussi un cadran et un enregistreur chimique.

C'est à New-York, deux ans plus tard, que la fortune a commencé à lui sourire. Appelé pour réparer l'indicateur de la Gold and stock Company, non seulement il s'acquitta à merveille et promptement de ce travail, mais il inventa un appareil qui imprimait successivement les variations des cours des valeurs. Cette invention lui fut achetée très cher par la compagnie de l'Union des télégraphes de l'Ouest. Dès lors, il eut les moyens de se livrer à ses chères études. En moins de huit ans, il prit soixante-sept brevets; ceci, mieux que des phrases, fait comprendre l'activité prodigieuse de V^x-train-boy. Fort jeune, il s'est trouvé à la tête d'une immense fortune, car grand nombre de ses découvertes

lui ont été payées 500,000 francs comptant, et bien loin de songer h s'amuser et à jouir de sa fortune, il a consacré cinq millions à ses expériences, il s'est fait construire à Menlo-Park un laboratoire splendide, il a établi une fabrique à Newark dans laquelle sont employés trois cents ouvriers, il y exploite une de ses inventions, un télégraphe imprimeur.

Cet homme extraordinaire doit avoir un cerveau mis lui-même en mouvement par un puissant courant électrique, car il crée, invente électriquement; ce qu'il a inventé suffirait à illustrer cinquante savants; il n'y a guère que trois de ses inventions qui soient très connues en France, ce sont le phonographe, le téléphone et la plume électrique.

Y a-t-il quelque chose tout à la fois de plus simple et de plus merveilleux que le phonographe, un disque vibrant, muni d'une pointe métallique traçant sur une feuille d'étain adaptée à un rouleau tournant sous la pression de la main, ou mù par un mouvement d'horlogerie, une série de points représentant exactement les vibrations du disque sous l'impression de la

voix humaine. Et lorsque le chant ou la conversation sont finis, on remet le rouleau à son point de départ, on le fait se dérouler, la pointe métallique repasse par la série des mêmes points qu'elle a creusés dans i'étain : le disque, subissant des vibrations pareilles à celles que lui a fait éprouver la voix humaine, reproduit le discours ou le chant avec une petite nuance nasillarde et railleuse.

Quel beau bûcher le moyen âge aurait allumé pour ce grand inventeur !

M. Edison travaille à perfectionner le phonographe; bientôt à ceux que nous aimons et dont l'Océan nous sépare, nous n'enverrons plus un chiffon de papier toujours très froid et bien peu expert à dire : Je t'aime. Nous pourrons envoyer une feuille d'étain qui, répétant les caresses de notre organe, lui portera mieux que nos pensées une partie de nous-même, notre voix.

Hourra pour M. Edison !

Pour finir ma silhouette, je vais piétiner un brin sur le fameux mur de la vie privée et vous compter comment s'est passée la première nuit de noces de ce savant.

Tout à la science, Thomas-Alva Edison connaissait à peine l'amour de nom; il n'avait jamais pris le temps de réfléchir à ce que pouvait bien être ce sentiment-là. Un jour, dans sa fabrique, il remarqua miss Mary Stillwell, une jeune fille qui était son employée ; il lui trouva la physionomie sympathique, l'air doux et intelligent; il la revit avec plaisir, puis il fut tout étonné de voir toujours apparaître dans ses rêves le charmant visage de miss Stillwell; il finit par comprendre qu'il était atteint de ce mal nommé amour, et, sans plus de préambule, il dit un jour à la jeune fille : «Voulez-vous devenir M""' Edison? »

Quel rêve pour la simple ouvrière! Un mois après cette demande, il se mariait sans faste, sans fête; un repas réunit les familles, puis il emmena sa femme dans la maison, il lui en fit les honneurs, puis il lui dit : « Ma chère Mary, installez-vous et permettez-moi d'aller passer un quart d'heure à la fabrique : une simple inspection à faire et je reviens. »

Une fois à sa fabrique, il entre dans son laboratoire, et voilà que sa maîtresse adorée, la

science» s'empare si bien de lui qu'il oublie sa femme : à minuit, il était devant sa cornue ; un des témoins de son mariage, passant par hasard devant son laboratoire, y voit de la lumière ; il y monte, croyant que des malfaiteurs profitaient de la circonstance pour dévaliser son ami, et il trouve l'inventeur absorbé dans son travail :

— Que fais-tu là, malheureux? s'écrie-t-il.

— Mais tu le vois, je travaille, répond Edison tout étonné.

— Tu travailles, la première nuit de tes noces ; que veux-tu que dise ta femme?

Edison se frappe le front et, se levant vivement, s'écrie :

— J'avais oublié... c'est vrai, je suis marié. Inutile de dire que sa femme lui a pardonné

et qu'elle l'adore; ils ont deux charmants enfants : l'un se nomme Dot, qui en anglais signifie points et l'autre Dash, qui signifie />e^2'^ timit, — deux signes télégraphiques.

Le grand-père d'Edison est mort à cent ans ; son père a quatre-vingts ans et il se porte à merveille. Ce grand savant jouit aussi d'une robuste santé; il n'a que trente-trois

ans, tout fait espérer que l'inventeur deviendra centenaire, et ceci nous promet de nombreuses et merveilleuses découvertes encore.

Edison est de taille moyenne, un peu voûté ; son regard, dans son laboratoire, est terne, comme mort; mais lorsqu'il cause, il devient vif; un sourire gai et franc illumine son visage.

C'est le savant le plus savant, le plus simple, le plus modeste et le plus sympathique qui soit sous la voûte azurée.

E ne connais pas d'homme plus surprenant par son esprit universel, par J^ son patriotisme ardent et par son activité extraordinaire que M. Ferdinand de Lesseps.

Il appartient h l'histoire; sa haute personnalité aura tenu les trois quarts du xix' siècle.

Chez lui, chose rare, le corps est de fer; il se prête merveilleusement à l'activité fébrile de l'esprit.

Son intelligence géniale se distingue par une largeur de vue embrassant notre planète d'un pôle cl l'autre; elle est en môme temps logique

et calculatrice, elle embrasse le plan le plus vaste et le conçoit de suite dans son ensemble et dans ses moindres détails.

Il a encore une qualité remarquable, il est organisateur.

M. Haussmann a transformé Paris ; M. de Lesseps, examinant d'un coup d'oeil d'aigle la planète terre, a ouvert des chemins d'une mer à une autre, rendant ainsi le tour du monde une simple promenade.

Il a planté le drapeau français sur le sol égyptien, non pas par la force brutale des armes, mais par la puissance de la science.

Il vient d'aller le planter dans le nouveau monde ; grâce à lui, le génie français, remplaçant fort avantageusement le canon, s'affirme du sol africain au continent de Christophe Colomb.

Grâce au tact qu'il possède, grâce à la ténacité qui le possède, M. de Lesseps sait vaincre tous les obstacles et mener à bonne fin tout ce qu'il entreprend. Panama aura le même succès que Suez.

M. le vicomte Ferdinand de Lesseps est né à Versailles, en novembre 1805. Son acte de nais-

sance porte donc soixante-dix-sept ans: mais son corps robuste en marque soixante pour la figure et quarante pour la force physique. Son esprit possède cette lumineuse force qui éclaire jusqu'à son dernier souffle.

Il est issu d'une grande famille de diplomates. Son grand-père, Martin de Lesseps, a été consul général, puis chargé d'aff'aires à Saint- Pétersbourg. Son oncle, le baron de Lesseps^ a été le compagnon de La Pérouse, dans sa grande expédition: sous la Restauration, il fut chargé d'affaires de France à Lisbonne.

Son père, le comte de Lesseps, est mort à Tunis en 1812, consul général de France; il avait été, sous le premier Empire, gouverneur des îles Ioniennes; il avait épousé une Espagnole de Malaga, dont la sœur fut la mère de la comtesse de Montijo, mère de l'ex-impératrice; de là vient la parenté de Ferdinand de Lesseps avec l'ex-famille impériale.

M. Ferdinand de Lesseps fut nommé élève consul en 1827. En 1828, il fut envoyé à Tunis. En 1830, il accompagnait le général Clausel allant remplir une mission dans la province de

Gonstantine. En 1831, il fut envoyé comme vice-consul en Egypte. Dès 1836, il reçut la croix de la Légion d'honneur pour son héroïque conduite pendant la terrible peste.

Consul à Rotterdam en 1838, il se distingua dans les négociations devant séparer définitivemennt la Belgique de la Hollande, et fut nommé consul de première classe à Malaga; de là il alla à Barcelone, où il se fit remarquer parla rare énergie qu'il déploya, pendant l'insurrection et le bombardement de cette ville, pour protéger les intérêts et la sécurité de la colonie française et aussi de la colonie espagnole. Les résidants français lui offrirent ^on buste en marbre, la chambre de commerce de cette ville lui vota une adresse de remerciements, la chambre de commerce de Marseille fit de même, et plusieurs nations étrangères lui offrirent des décorations.

En 1843, ce fut grâce à lui que Barcelone ne fut pas bombardée une deuxième fois.

En 1848, Lamartine nomma M. de Lesseps envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Madrid ; de là il reçut pour Rome

une mission du gouvernement ; mais celui-ci, changeant subitement de politique, comme cela arrive si souvent chez nous, trouva commode de désavouer son envoyé; Ferdinand de Lesseps, après avoir prouvé que ce n'était pas lui qui avait eu tort, quitta la vie publique, et, sur sa demande, fut placé sur le cadre des ministres plénipotentiaires sa^is traitement.

Pendant son séjour en Egypte, l'idée du percement de l'isthme de Suez était éclose dans son cerveau, il Pavait étudiée et mûrie; libre, il se voua à cette œuvre colossale ; l'on sait quel génie et quelle énergie il a dépensés pour la mener à bonne fin.

Pour des natures d'élite pareilles, l'activité fiévreuse, c'est la viej aussi, loin de songer au repos, il a entrepris le percement de Panama, dont les résultats seront aussi utiles au monde entier que ceux du percement de l'isthme de Suez.

Il y a douze ans, M. de Lesseps, veuf depuis de longues années d'une demoiselle Cabarrus, a épousé une ravissante créole de dix-sept ans; il a de ce second mariage la plus adorable petite

famille qu'on puisse voir, des enfants superbes de santé et remarquables de précoce intelligence.

A titres différents, Victor Hugo, Littré, Ferdinand de Lesseps, voilà les trois grandes figures qui se détacheront brillantes et lumineuses dans l'histoire de ce xix*" siècle, si troublé et si mouvementé.

LEXANDRE DUMAS flls est pluS idÔO-

logue que penseur; la logique lui fait horreur, le faux le séduit, mais ce qui l'attire d'une manière irrésistible, c'est Vmpossible.

Je m'explique. Être un bon auteur dramatique, c'est difficile, c'est presque impossible; c'est pourquoi Dumas a songé à écrire pour le théâtre. 11 allait pouvoir lutter d'estoc et de taille contre son idéal, Vimpossible.

La victoire lui est restée; ses deux premières comédies ont été si remarquables, qu'elles l'ont

haussé presque jusqu'à Molière. La difficulté vaincue, cet affamé de lutte a cherché une impossibilité plus forte, et il a, dans le Fils naturel, transporté le code au théâtre ; il a transformé les acteurs, et môme les charmantes actrices, en philosophes de fantaisie, débitant des thèses d'une moralité... à rebours et des articles du code.

Faire applaudir cette peu heureuse innovation paraissait chose improbable. Il était ravi; mais voilà que, par son grand talent, par ses mots à l'emporte-pièce, il a une fois encore vaincu Vimpossible,

Devenues faciles à faire accepter, ces comédies taillées dans le code n'ont plus amusé cet esprit paradoxal; il a cherché autre chose, il a trouvé une impossibilité si... impossible que, rayonnant de joie, il s'est écrié : «Oh! cette fois, la lutte sera dure ! »

Yoici ce qu'il avait trouvé : inventer des types de femmes hors nature, présenter ces filles de sa capricieuse imagination au public, les fustiger ferme et dire aux femmes : « Yoilà comment vous êtes! Aussi, moi, grand vengeur de

ALEXANDTxE DUMAS 61

la saine raison et de la morale, je vous donne le fouet, et en public même. »

Eh bien! en voyant jouer Diane de Lys et VAini des femmes^ le public étonné a bien dit : (( Mais Diane de Lys et M"' de Gimerose ne sont pas des types; si elles ont existé, ce n'est qu'à l'état de rare exception. » Mais le dialogue étant vif, l'auteur ayant dépensé un esprit brillant, le public a pourtant applaudi. Les femmes, tout en disant : « Nous ne sommes point ainsi, » séduites par le grand talent de Dumas, ont déchiré leurs gants à six boutons pour applaudir ces deux comédies.

Ce grand blasé, à la recherche, non d'émotions, mais de grandes luttes, s'est dit avec mauvaise humeur : « Ce public est insupportable, il accepte tout; avec lui tout est possible. » Un moment, il a eu la pensée, poussé par le dépit, de briser sa plume... Soudain, un plan de pièce se dessine dans son esprit, une idée bizarre éclôt dans son vaste cerveau; de nouveau ses yeux brillent. Cette fois-ci, il va faire bondir le public; il va le rendre furieux. Il faudra une lutte homérique pour triompher. Il

prend sa plume, il écrit à tous les journaux qu'il met la dernière main à une comédie qui sera la solution logique de l'adultère.

Cette comédie, c'était la Femme de Claude.

Ici Dumas va nous prouver comment il comprend la logique.

Voici la pièce! voici ce que Dumas appelle une solution logique!

Claude, un honnête homme, un savant., épouse Césarine par amour; six mois après le mariage, il apprend par un étranger que Césarine, bien loin d'être vierge le jour de son mariage, était déjà mère d'un petit garçon. Voilà un savant bien ignorant sur certaines choses, puisqu'il ne s'est point aperçu de cela luimême. Mais passons. Il pardonne. Sa femme, pour reconnaître ce pardon, commence une vie de prostituée. Ce n'est pas une femme adultère qu'il nous présente, mais une fille. Elle va à Paris, commet même le crime d'infanticide, puis elle revient chez son mari, rapportant deux cent mille francs ramassés dans un métier malpropre. Claude laisse Césarine mettre cet argent dans son coffre-fort. Elle séduit un jeune homme.

un enfant presque, le fils adoplif de son mari, qui voit cela, se tait.

Un Allemand vient chez lui, il s'entend avec Gésarine pour voler un papier donnant la clef d'une invention de Claude qui doit donner à la France une revanche éclatante. Alors, ce mari débonnaire perd enfin patience; il prend son fusil, guette, et au moment où la femme tend ce papier à l'Allemand, Claude la tue d'un coup de fusil ; puis, tendant la main à son fils adoptif, qui allait s'enfuir avec Césarine et avec l'argent de cette vente infâme, il lui dit : Viens, mon enfant, allons timvaillerl

La solution logique de l'adultère est donc : boire le déshonneur jusqu'à la lie, ne se fâcher que si votre femme vous vole et vend la France à l'ennemi, et de tendre la main au comphce! Singulière solution !

Notons que cette femme n'est point le type de l'adultère, c'est-à-dire de la femme oubliant ses serments dans les bras d'un homme aimé; c'est une prostituée et une criminelle; il appartient à la police et à la cour d'assises de la punir.

A la première représentation de cette comé-

die, le public, étonné, stupéfait, s'est un peu révolté ; puis, subissant le prestige du nom de Dumas, il s'est calmé.

Alors Dumas, exaspéré, s'est fâcbé tout rouge contre ce public si débonnaire. « Tu acceptes tout! Eh quoi ! je ne parviens pas à te faire bondir, à te faire siffler à outrance ! Tu n'as donc pas de nerfs? Eh bien ! tu vas voir! »

Sous le coup de cette colère, Alexandre Dumas fils se lance dans le naturalisme moral, il cherche une âme, sale, perverse ; il la dissèque, étale complaisamment toutes ses malpropretés morales, les détaille, les met en lumière; il crée le type de Gygnerol, il fait jouer la Visite de noce, pièce tout à fait révoltante.

Ce Gygnerol peut exister, mais il est à l'état d'exception. L'auteur dramatique doit, imitant Molière, fustiger des types connus, nombreux, et ne pas baser toute une comédie sur un type exceptionnel.

Dumas, montrant cet écœurant Gygnerol, s'écrie : « Yoilà, mesdames, comme sont tous les hommes ! »

Fort heureusement non, monsieur Dumas,

ils ne sont point tous ainsi, sans quoi il faudrait remplir de dynamite villes et villages et détruire l'espèce humaine en bloc.

Le public, en assistant à la première représentation de la Visùe de noce, s'est senti pris d'une sorte de dégoût; pourtant, subissant le prestige, une fois encore, de cet esprit incisif et brillant, il n'a point osé se révolter, il en est même qui ont « applaudi ».

Alors Dumas fils, exaspéré, s'est dit : « Le public est bête, se moquer de lui est tout ce que j'ai à faire. » Il a pris sa plume, il a écrit la préface de la Visite de noce dans laquelle, le raillant à bouche que veux-tu, il lui dit, avec un sérieux de sénateur, qu'il n'a écrit cette pièce libidineuse que dans le seul but de moraliser la femme !

Dire aux femmes que les hommes n'aiment que les femmes vicieuses, alors qu'il sait que le seul but de la vie de la femme, c'est d'être aimée, voilà, certes un singulier moyen de la pousser à la vertu I

Dans ces derniers temps, Dumas est devenu le Zola en gants blancs ; il a cherché le réalisme

non dans les assommoirs, mais dans les âmes malsaines qu'il dissèque avec un sourire railleur. Sans le vouloir, il fait une triste besogne; le mal, tout comme la peste, est contagieux.

Dernièrement, son esprit amoureux de Vimpossible s'est donné le plaisir de se moquer encore du public. Après s'être posé en Euripide moderne, avoir appelé la femme un ange de rebut, un être illogique, un être inachevé, la guenon du pays de Jod, etc., il a écrit les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent, plaidoyer en faveur de l'égalité des deux sexes.

Traits distinctifs du caractère de Dumas !

Vimpossible pour idéal ! Se moquer de la logique! Ne jamais copier la nature, mais les créations de son cerveau!

Une telle dose d'esprit qu'il est parvenu à en donner un brin aux académiciens qui l'ont nommé immortel.

A étudié le demi-monde, qu'il a peint sous un jour séduisant.

Ayant épuisé sa bienveillance pour les dames aux camélias, n'a plus eu que fiel, fouet et vinaigre pour les femmes du monde.

Nota bene. — Il a étudié la Française en vivant avec des femmes russes. Il a épousé une très grande dame russe. Avant son mariage, il a eu au cœur ou dans la tête un grand amour pour la comtesse Nesel..., une grande dame russe. Il a immortalisé cette liaison en écrivant sa Dame aux pei^les. La comtesse Nesel..., l'héroïne, va me donner le mot de la fin, mot joli et qui peint bien le genre d'esprit russe, gaulois et osé.

La comtesse était de retour à Pétersbourg; ses amours avec Dumas fils avaient fait fortement jaser à Paris, et plus encore sur les rives de la Neva. Un soir, elle était à un souper de quarante couverts. La princesse N..., une de ses bonnes amies (l'espèce en est la même sous toutes les latitudes), lui crie d'un bout de la table à l'autre :

— Eh ! chère, qu'est-ce qu'il y a donc eu entre vous et Dumas?

— Eh ! chère, répond la comtesse Nesel. .. avec un grand sang-froid, il n'y a pas eu même la plus fme des batistes.

^ OMME l'a dit si bien M. Charles Monselet, l'homme est un livre dont Dieu tire plusieurs éditions.

Nous avons tous déjà vécu, nous vivrons tous encore un nombre incalculable de vies.

Chaque vie marque l'âme, et ce n'est que par une longue suite d'existences que les individualités remarquables se forment.

Jules Barbey d'Aurevilly, cet homme étrange, traversant notre siècle comme un revenant; cet homme hardi, qui en plein xix* siècle a écrit ceci : « Si au lieu de brûler les écrits de Luther, dont les cendres retombent comme une semence,

on avait brûlé Luther lui-mcme, le monde était sauvé pour un siècle au moins. » Et ailleurs, dans les Prophètes dupasse : « Nos pères ont été sages d'égorger les huguenots, mais ils ont été bien imprudents de ne pas brûler Luther. » Cet homme qui, dans le siècle par excellence de la religion de l'indifférence, se vante d'être de la religion de l'intolérance, n'est, la chose est évidente, qu'un inquisiteur réincarné.

L'ouvrier divin doit être un coloriste et un fantaisiste aimant les contrastes violents et heurtés, et il a renvoyé cet inquisiteur au milieu de nous, sceptiques et tolérants, pour produire un effet, un contraste.

Dans Barbey d'Aurevilly, nous allons trouver, nettement dessinées, ses principales existences passées.

Voyons l'homme avant d'étudier l'écrivain.

Le portrait que je donne ici le représente tel qu'il était il y a vingt ans, et tel qu'il s'habillait chez lui et pour lui.

Aujourd'hui, tout comme un mécréant d'huguenot, il a subi des ans les cruels ravages, mais il proteste avec énergie contre ses outrages. Il

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porte des cheveux d'un beau noir, des dents d'une blancheur éclatante; il use de la céruse, du carmin et du kohl. Dédaigneux des modes du jour, il se promène dans Paris avec jabot et manchettes de dentelle ; une bande de satin rose tendre ou de satin vert pomme orne la couture de son pantalon ; sa redingote, faite selon la coupe de 1830, serre une taille emprisonnée dans un corset; son chapeau à larges bords est unique dans Paris et peut-être dans le monde entier.

Eh bien ! cet amour des dentelles, cette manie de se faire remarquer, cette science dans l'art de se faire une figure sont trois défauts féminins. Il doit par conséquent avoir été femme dans une de ses existences antérieures...

Seconde preuve : il est acerbe et malveillant pour les femmes. Nul n'ignore que la femme est de nature méchante pour la femme.

Quelle femme a-t-il été?

Quelles sont les femmes qui ont en horreur les femmes qui arrivent, par les arts ou par la littérature, à une certaine renommée?

Les Laïs, les vendeuses d'amour ont une haine

d'instinct pour les femmes arrivant par leur travail, pour les femmes supérieures par leur intelligence.

Les femmes écrivains font à M. Barbey d'Aurevilly le même effet que l'eau produit au chien malade de la rage. Il l'a écrit. Elles l'obsèdent, l'excèdent et l'exaspèrent. . . Ceci semble indiquer qu'il a été une belle impure, en Grèce ou à Rome.

Faut-il que la haine qu'il a vouée aux femmes écrivains soit féroce pour l'aveugler au point d'écrire ceci en parlant de Georges Sand :

« La presse s'est enfin montrée énergique contre ce g7'and pf^éjugé qui a nom Georges Sand. Je l'en félicite. Elle est enfin sortie de l'orbe du jupon fascinateur que cette femme a mis, comme une cloche à cornichons, sur les pauvres têtes de notre siècle. «

Le succès obtenu par la comédie VAuti^e, de M""" Sand, l'a mis en fureur et il a écrit ceci :

(( M"""* Sand a beaucoup marché depuis son âge mûr, par ces temps qui s'appellent des abîmes et qui sont des cloaques. Je l'ai connue lavant, non pas sans poésie, avec ses belles

mains qui avaient encore des places pures, des assiettes à fleurs chez J.-J. Rousseau; mais elle a quitté Rousseau pour Chaussier, et ce n'est plus à présent que les plus horribles pots du matérialisme qu'elle torchonne dans l'immoralité. ))

Les belles impures, dans leurs colères jalouses, emploient parfois les gros mots de la halle. Barbey d'Aurevilly, homme du monde aujourd'hui, subit malgré lui l'influence de cette vie antérieure : il lance des gros mots ; en style Assommoir ^ il reproche à son ennemie de n'être point assez spiritualiste.

La femme faisant commerce de son sexe, d'instinct raille et déteste celle qui vit de son esprit. La haine est si violente qu'ici elle a résisté à trente siècles peut-être !...

Après avoir été Laïs, il a été inquisiteur; le pécheur converti devient fervent jusqu'au fanatisme; la Madeleine, saint Antoine et saint Augustin le prouvent — et il a fait torturer et brûler avec entrain. Ce spectacle lui aura procuré des émotions violentes; il y a pris goût, si bien qu'aujourd'hui encore, il loue nos pères d'avoir

égorgé les huguenots, et qu'amèrement il regrette qu'ils n'aient point brûlé Luther...

Chaque incarnation, je le répète, imprime son cachet sur la personnalité. Une seule vie est insufllsante pour former un grand écrivain; ce qu'on nomme don n'est que ressouvenance. Aristophane, avec son grand talent, mais avec son langage cynique et grossier, s'appelle aujourd'hui Emile Zola.

Euripide porte le nom de Dumas fils.

Shakespeare, pendant son séjour dans les sphères bleues, a idéalisé son immense génie, et de nos jours, il se nomme Victor Hugo.

Le jésuite Lemoine, qui écrivait, au xvii* siècle, la Sainte Couronne conquise, et dont Pierre Castar disait : « C'est le plus galant des pédants, le plus pédant des galants, la plus féconde des imaginations, la plus fougueuse des verves, exagéré dans ses enthousiasmes, implacable dans ses haines. « Le jésuite Lemoine s'appelle, en notre XIX* siècle, Jules Barbey d'Aurevilly.

Le jésuite Lemoine, malgré son réel talent d'écrivain, n'a pas été payé par la célébrité ; Barbey d'Aurevilly, même de son vivant, n'a pas

toute la célébrité qu'il mérite : les lettrés le connaissent et l'apprécient, la foule l'ignore.

La célébrité serait-elle libre-penseuse et détesterait-elle jésuite et ultra-catholique ?

Barbey d'Aurevilly n'est pas simplement un littérateur, c'est un écrivain de valeur; son style est excellent, concis, net; sa phrase est claire à en être lumineuse. Il connaît ce grand art de faire un tableau frappant, il est grand coloriste, il empoigne le lecteur par la forme et par la phrase, sinon par l'idée.

L'emphase et la prétention sont les écueils de ces natures-là.

Dans ses articles de critique, l'intolérant apparaît; il est souvent violent, âpre, excessif; il amoncelle adjectif sur adjectif; mais le fiel est, je crois, au bout de la plume et non dans le cœur.

\J Ensorcelée est une œuvre bizarre, bien digne d'un ex-jésuite ; mais le style en est admirable, la phrase y est constamment harmonieuse; la fougue, savamment maintenue, ne dérange pas l'ordre parfait. C'est un livre curieux et fait de main de maître.

Ses Prophètes du passé sont Tœuvre d'un ligueur qui glorifie la Saint-Barthélémy, qui raille le philosophisme et la liberté, et qui dit carrément que tout individu qui apporte une idée nouvelle, la liberté de conscience, par exemple, crée un conflit, dérange l'immobilité sacrée, trouble l'ordre primordial et doit être brûlé; car, selon lui, l'Église a le droit et même le devoir d'être inflexible.

Vous le voyez, on ne saurait être davantage de la religion de l'intolérance !

L Amour impossible est une œuvre assez inférieure.

Chose étonnante, mais réelle, le dévot, l'ardent catholique est presque toujours pornographe : en amour, il lui faut le poivre de Gayenne. Barbey d'Aurevilly est loin, oh ! très loin, d'être un auteur chaste. C'est si vrai qu'il y a quelques années, le parquet, qui a laissé Mademoiselle Giraud et Nana en liberté, a rigoureusement fait saisir un de ses volumes intitulé les Diaboliques.

Nécessairement j'ai lu ce livre, composé de plusieurs histoires. L'une d'elles m'a particu-

lièrement choqué. Une femme du monde tue son enfant, fruit d'un amour adultère; elle met le petit cadavre dans un grand et beau vase de Chine qui orne son salon. Elle met de la terre dessus ce petit corps et plante ensuite un rosier. Grâce à cet engrais humain, le rosier pousse robuste et fort; bientôt les roses s'épanouissent, et cette femme respire avec une douce volupté ces fleurs !

Quelle imagination dévergondée il faut avoir pour inventer ces horreurs malsaines !

J'ai été curieuse de connaître l'idéal femme de cet ennemi endiablé des bas bleus; je l'ai trouvé dans le livre intitulé la Vieille Malh^esse. La Vellini, l'héroïne, est ainsi portraicturée par M.Barbey d'Aurevilly :

« Elle a des mouvements qui ressemblent aux inflexions des membres des mollusques. Son œil noir est plus épais que le bitume; ses sourcils presque baissés dansent sur ses yeux une danse formidable. »

11 la compare à la mauricaude des Riviers; il l'appelle « vieille aigle plumée par la vie, louve amaigrie et assoiffée d'amour. »

Comme virginité morale, il pose sur son front une épaisse couche de vapeur qui rappelle les miasmes d'un lac remué par une foudre éteinte.

Vellini est la femelle aux instincts grossiers de la bête, développés jusqu'au délire.

. Cette femme étant son type, être le point de mire des injures de cet écrivain est une gloire.

Le Prêtre marié est un livre qui sent le soufre à plein nez.

M. Barbey d'Aurevilly a donc été prêtresse de Yénus en Grèce ou à Rome,

Féroce inquisiteur en Espagne,

Le père Lemoine au xvii* siècle.

Aujourd'hui il est un bon écrivain, un polémiste violent, une individualité bizarre, étrange ; mais il est quelqu'un dans un siècle où chacun ressemble trop à tout le monde.

lEN rarement le mari tient ce que promettait le futur.

Avant la lettre il était aimable, souriant, il n'avait aucune opinion personnelle, mais il partageait toutes les opinions de son beau-père, voire môme celles de sa belle-mère ; il n'avait pas de volonté, et jurait, avec une grande apparence de bonne foi, que c'était pour lui une volupté de suivre toujours la volonté des autres.

Mais après la lettre ! quelle transformation ! Gomme ce mari grincheux, intolérant dans ses opinions, prétendant faire plier sous son joug

de fer sa femme, son beau-père et sa bellemère, comme cet homme ressemble peu au futur !

Sa femme ne reconnaît plus en lui celui qui avait su faire battre son cœur, si bien qu'elle est constante au premier et souvent déteste le second.

Le futur s'étant évaporé, sa jeune femme, énervée parfois de n'aimer qu'une chimère, cherche une réalité faite à l'image et ressemblance du futur; le mari est trompé, déshonoré par son ombre; et le voilà dans le camp à la bannière jaune.

Bien rarement un député tient ce que promettait le candidat.

Avant la lettre, on en voit qui ont les idées les plus libérales du monde; ils font les yeux en coulisse à toutes les libertés, ils sont amoureux de toutes les réformes, ils promettent monts et merveilles. Mais après la lettre, alors que les électeurs, par leur vote de confiance, les ont envoyés à la Chambre : quel changement !

L'électeur abasourdi se dit : « Ce n'est pas

rmi^jssaïKissim

possible, ce gaillard qui pérore contre toutes les libertés n'est pas ce candidat qui me jurait si bien de les demander toutes ! »

Comédie, comédie, tout est comédie ici-bas! et les meilleurs acteurs ne sont pas ceux que nous applaudissons sur les planches de nos théâtres.

M. Henri Brisson est né à Bourges en 1835 ; son père était avoué à la Cour d'appel de cette ville, où il était bien connu par sa parfaite honorabilité et par ses idées républicaines. M. Henri Brisson a donc reçu de son père la grande éducation républicaine et libérale, mais il a reçu de lui aussi ce sang latin qui est d'essence éminemment anti-libérale. Le Latin le plus radical se montre autoritaire et anti-progressiste, sur un sujet tout au moins, et sur tous il lui est impossible d'être républicain. M. H. Brisson, après avoir fait son droit à Paris, a collaboré à plusieurs revues républicaines. En 1871, il a été élu député du XIX* arrondissement de Paris ; il a siégé à l'extrême gauche et son programme a été extra- radical.

M. Brisson, futur... non, candidat... monté

sur l'estrade s'est écrié encore en 1876 : « Mon programme est celui de la république radicale, libérale et progressiste; je suis un républicain de la veille, un pur, la liberté aura toujours en moi un ardent défenseur; je voterai l'amnistie. .. je voterai toutes les réformes! »

Bravo! bravo ! Brisson! ont crié 115,594 électeurs qui, satisfaits de ces belles promesses, l'ont envoyé à la Chambre.

Pas plus heureux que Lachâtre, de réjouissante mémoire, la liberté avait un billet, étant loin de valoir l'argent comptant.

Voici la traduction très libre d'un dialogue entre le mari et la femme... non, entre le député et un de ses électeurs :

L'ÉLECTEUR. — J'ai entendu votre profession de foi, monsieur Brisson, je sais que vous êtes un libéral, radical et anti-clérical.

M. Brisson se lève, commence un discours pour affirmer ses opinions républicaines.

— Bien, bien, mais réservez vos eflets oratoires pour la Chambre: moi je viens pour vous dire ces simples mots : Aidez de votre éloquence M. Naquet, afin que nous obtenions la plus

indéniable des libertés, la liberté individuelle.

M. Brisson caresse de sa main blanche et aristocratique sa belle barbe. Monsieur, je suis pour la liberté illimitée ; mais, entendons-nous : selon moi, il ne faut pas toucher à cette arche sainte qu'on nomme le mariage.

L'électeur croît avoir mal entendu.

— Vous dites, monsieur, qu'il est indispensable qu'on nous rende la liberté individuelle.

— Oui, certes, je suis pour toutes les libertés, sauf pour celle de rompre les saints nœuds du mariage.

— Serais-je à Tévôché et non à la Chambre des députés? se demande l'électeur.

— Sans le mariage indissoluble, point de famille, monsieur; sans la famille, point de société.

— Mais, sapristi, monsieur, le divorce n'a été supprimé qu'en 1816, et la famille existait avant. Elle existe en Angleterre, en Allemagne, en Pologne, en Belgique et...

— Monsieur, ces peuples peuvent, par tempérament, supporter plus de liberté que nous;

les Français abuseraient du divorce; du reste, le mariage doit être indissoluble, il doit...

— Assez, monsieur Brisson, vous me répétez * le sermon que le curé de la Trinité a fait ce matin, et vous nous aviez promis de défendre la société contre le cléricalisme!

— Croyez que je tiendrai parole.

■ — ■ Alors, votez pour le divorce.

— Impossible, c'est la seule liberté que je ne reconnaisse pas.

— Mais, monsieur, je préfère avoir le droit de sauvegarder mon honneur que celui de nommer un député. Sans compter que je m'aperçois que si les candidats diffèrent, les élus...

— Monsieur, vous m'insultez.

— Non, je vous rappelle à votre programme. Gela dit, l'électeur salue son député et s'en

retourne en maugréant.

M. Brisson, l'après-midi de ce jour, monte à la tribune, et cet homme intelligent, qui avait un brillant passé derrière lui comme écrivain et orateur libéral, prononce un long discours contre la loi du divorce. Lorsque je fermais les yeux, je croyais entendre le premier vicaire de

Saint-Roch fulminant contre cette institution.

Ah! le bon billet qu'avaient les électeurs du dix-neuvième !

Mais, monsieur Brisson, il n'y a pas de république sans la consécration de la liberté individuelle et sans celle du droit au bonheur.

Vous devez trouver, comme moi, que la tache originelle est une invention assez absurde. Eh quoi! nous venons honteux et criminels en. ce monde par la seule raison queM""** Eve a croqué à belles dents une jolie pomme! C'est assez burlesque, n'est-ce pas?

Mieux encore, le nouveau-né inconscient, ignorant, à Tétat de paquet de chair, doit au hasard ou aune volonté étrangère son bonheur ou son malheur éternel... A-t-on le temps de l'asperger d'eau bénite et meurt-il, le ciel lui est ouvert; n'a-t-on pas le temps, ou bien un père libre penseur refuse-t-il de donner ce rhume de cerveau au nouveau-né, s'il meurt, et grâce toujours ù. la fameuse pomme, il ne va pas au ciel, mais aux limbes!

C'est bête, stupide; prêter cette idée au créateur de cet univers splendide, c'est l'insulter.

Le mariage indissoluble, que vous avez si énergiquement défendu, est aussi bête, aussi st'jpide et aussi injuste que la tache originelle. Un honnête homme croit épouser une fille douce et vertueuse; le mariage accompli, il s'aperçoit qu'il a une mégère, une harpie pour compagne... Tant pis pour lui... Il est lié à vie !

Elle devient une fille , elle le déshonore, traîne son nom dans le ruisseau... M. Brisson tient à l'indissolubilité, non des vœux monacaux, mais des liens du mariage. . . Cet homme doit se laisser déshonorer; innocent, il doit subir un long martyre...

Mais, monsieur, un peu de pitié pour les imprudents qui ont dit le oia fatal devant M. le maire... Yous avez voté l'amnistie pour les communards, ne traitez pas plus rigoureusement les galériens du mariage ; accordez-leur amnistie à eux aussi. Veuillez réfléchit' qu'il n'y a pas de république réelle sans cette liberté primordiale, l'individuelle. Veuillez aussi réfléchir un instant que l'État, dans les pays monarchiques de Russie, de Turquie, d'Angleterre, d' Alterna-

gne, de Belgique, etc., ne se reconnaît pas le droit d'intervenir dans les mariages, et pense qu'ils regardent la famille et l'Eglise. A défaut de liberté républicaine, accordez-nous au moins celle dont jouissent les Russes au point de vue des mystères de l'alcôve... et déclarez que le tyran Napoléon T' avait eu tort de réglementer même ce qu'il appelait la dette conjugale.

Je vous le dis, en vérité, vous avez perdu une belle occasion de vous taire ; votre discours contre celte liberté sacrée de faire son bonheur comme on l'entend et de défendre son honneur comme on l'entend aussi, a été un sujet de profond étonnement pour vos indifférents et de profond chagrin pour vos amis ; les cinq cent mille galériens du mariage ont fait entendre contre vous un haro qui s'est entendu d'un pôle à l'autre.

« Dans toute chose, cherchez la femme, » a dit avec raison un magistrat. Dans la question du divorce, la femme a joué encore un grand rôle; un député célibataire me disait : « Moi, je ne voterai pas le divorce; je ne connais pas de châtiment assez violent pour les imbéciles qui

se sont mariés... Du reste, avec le divorce, plus de femme à consoler; je tiens donc à l'indissolubilité de ce bagne. »

M. Henri Brisson, lui, a une femme jolie, spirituelle et adorablement bonne... et il s'est dit : Le divorce ! à quoi bon ? je suis l'homme le plus heureux du monde !

Il imite en cela cet archi-millionnaire qui se refusait à croire qu'il y avait des gens qui mouraient de faim !

Voilà comment le bonheur de M. Brisson fait le malheur de cinq cent mille personnes, et voilà comment le plus radical des Latins entend la liberté pour tous.

n! oh! quelle prétention!

Quelle audace! une femme ose juger un homme politique!

C'est absurde, ridicule, grotesque... et patati et patata, et encore ceci et puis encore cela ! Avez-vous tout dit, messieurs?

Avez-vous achevé de rire, mes seigneurs maîtres?

Si vos railleries sont épuisées! si vos épaules sont lasses de se hausser! taisez-vous un instant et veuillez m'écouter dix minutes.

La politique doit être interdite à la femme.

dites-vous; et vous ajoutez : « ce sont là affaires qui ne la regardent pas. »

Fort bien ; d'abord laissez-moi vous dire que : ce que vous appelez politique n'est qu'un tissu malpropre d'ambitions, d'intrigues et de soif de renommée... vous avez fait de la politique une bouteille à encre; rien de mieux, alors, que de nous déconseiller d'y mettre la main : la femme doit conserver ses ongles roses.

Mais voici ce qu'est en réalité la politique réduite à sa plus simple et à sa plus vraie expression :

Dans une famille intelligente et unie, le mari et la femme ont une mission, qui est de bien gérer la fortune, de nourrir tous les membres de la famille, de veiller avec soin qu'aucun d'eux n'ait faim ni froid, de faire instruire les enfants le mieux possible, de leur faciliter une carrière suivant leur vocation et leurs aptitudes ; — ils doivent ensuite veiller à la propreté et à l'ordre intérieur; enfin ils doivent se créer des amis et de bonnes relations, et surtout éviter de se faire des ennemis.

Voilà ce qu'ils ont à faire; et le mari et la

femme se consultent et s'aident , pour faire toutes ces diverses mais très utiles choses. Pour les achats de propriétés et pour le placement de l'argent, souvent l'homme consulte la femme et il s'en trouve bien, la femme plus que l'homme tenant de la fourmi.

Eh bien! messieurs du sexe dit fort, pour des êtres raisonnables la politique doit se résumer à ces mêmes choses : bien administrer la fortune publique, veiller à ce qu'aucun Français ne meure de faim ni de froid, à ce que tout soit propre, à tenir la main ferme pour empêcher les fonctionnaires de voler, à faire instruire tous les enfants, à former une bonne armée, une excellente marine, à se faire des amis à l'intérieur et à éviter de se faire des ennemis, voilà tout. Gomme la besogne est plus grande, la mère et le père doivent être représentés par un président, par des ministres, par une chambre; et tous ces hommes en guise de serviteurs ont des employés sous leurs ordres.

Dans tout ceci il n'y a que de l'administration en grand. Est-ce cela que vous faites? Non, vous faites de la politique de personnalités, des en-

gueulements , vous créez des nuances , rose , rouge, sang de bœuf, vous vous conduisez comme des enfants terribles, faisant joujou de tout et brisant le joujou dès qu'il vous lasse, et vous ne faites pas assez de bonne administration.

Pour donner pâture à des soifs malsaines, d'une chose fort simple vous faites une chose très compliquée. .

La mère patrie est exploitée par vous ; il faut qu'elle donne à ces assoiffés de bruit, d'honneurs, de fortune, de quoi satisfaire leurs appétits, alors qu'elle ne leur doit rien et qu'eux lui doivent leur dévouement.

Cette vilaine besogne faite, vous criez à la femme : halte là ! la poUtique est l'arche sacrosainte, arrière! tu n'as pas le droit d'y toucher et même d'en parler!

Et... tout beau, messieurs! la fortune publique se compose de la nôtre tout comme de la vôtre; la France est notre mère patrie aussi; les enfants que vous envoyez de droite et de gauche se faire tuer sont la chair de notre chair, le sang de notre sang... S'ils ne vous ont coûté

à procréer qu'une minute de bonheur, ils nous ont coûté à nous bien des larmes et des souffrances ; la politique telle qu'elle devrait ^être comprise, c'est-à-dire la bonne administration, nous regarde autant que vous !

Mais, direz-vous, les femmes n'auront ni assez d'intelligence ni assez de sagesse pour faire de la bonne politique. — Permettez, j'affirme qu'il serait impossible de faire plus mal que vous autres, et faire mieux serait vraiment aisé!

Que j'en aurais long à écrire, si je voulais vous dire toutes les vérités, être barbus, nos maîtres !

Aujourd'hui, et à- propos de Gambetta, je vous dirai seulement quelques mots bien sentis sur votre folle et absurde idolâtrie.

Vous êtes voltairiens, pire encore; avec un orgueil grotesque, vous ne voulez être qu'un produit de protoplasma, vous êtes matérialistes, et cette pensée de n'être rien de plus qu'une limace vous enfle de vanité ; il n'y a pas de quoi pourtant! Yous ne voulez plus de Dieu; l'âme immortelle vous importune, vous la niez, vous appelez ceci du progrès ; et ensuite, rétrogra-

dant de milliers d'années, vous devenez quoi? de simples idolâtres.

Idolâtres les fanatiques de l'idole Napoléon I*'.

Idolâtres les partisans de Napoléon III; ces idolâtres ci, tout comme les nègres du royaume de Dahomey, criaient d'autant plus fort : « vive l'Empereur ! » que cet homme-idole faisait couler plus de sang humain.

Les Indous aussi aiment les idoles sanguinaires !

Des idolâtres les ex-fanatiques du petit grand homme Thiers !

Idolâtres les ex-partisans de Rochefort.

Idolâtres toutes les centaines de mille hommes qui ont acclamé Léon Gambetta.

Idolâtres encore les Bellevillois qui l'ont hué, car le caractère distinctif de l'idolâtre, c'est d'aimer à briser la statue, lorsqu'il a renié son ancienne foi.

Cette manie a un grand inconvénient encore, celui de perdre nos hommes de valeur. Tel homme de réelle capacité et de grande intelligence, n'étant après tout qu'un homme, n'est point assez fort pour résister à la pernicieuse

influence des adorations et de l'encens qu'on lui jette au nez; ses idées se troublent; il se croit un être surhumain et infaillible. N'oubliez pas que l'encens du clergé catholique a troublé à tel point les idées de Pie IX, qu'il s'est un beau jour déclaré infaillible tout comme Dieu!

Un homme transformé en idole est un homme à la mer, sauf bien rares exceptions.

11 a fallu que Léon Gambetta eût une énorme dose d'esprit pour rester ce qu'il est encore, malgré les cris de : vive Gambetta! tout par Gambettal tout pour Gambetta! Gambetta /br €ve7\^ pour que la tête ne lui ait tourné malgré les idolâtres qui ont dit", écrit, qu'il était le seul homme de France, que lui seul pouvait sauver la France, que lui seul avait les aptitudes diverses et générales pour bien conduire le char de l'État!

A s'entendre répéter toujours cela on peut avoir le malheur de le croire ; et alors les fumées de l'orgueil vous troublent les idées, et l'on ne fait plus que des sottises.

11 y a des hommes utiles; il n'y a pas d'hom-

mes indispensables ; les adorateurs de l'idole Thiers peuvent s'en apercevoir !

Mais faire croire à un homme qu'il est le seul homme capable de tout un pays^ c'est s'exposer à amoindrir sa valeur, en la troublant par les fumées de l'encens.

Cessez, messieurs, de nous créer des idoles, mais soyez constants dans le respect sympathique que vous devez aux hommes de valeur que la Providence vous envoie. Aidez-les à bien conduire le char de l'État. Cessez donc d'injurier Léon Gambetta.

Yoilà, hommes, mes seigneurs et maîtres, ce que j'avais à vous dire.

Pour moi, qui n'ai jamais fait une idole de Léon Gambetta, je le retrouve aujourd'hui ce qu'il était en 1869, un grand orateur, un esprit profond, une nature fougueuse et très énergique, un grand patriote. J'avoue même que je l'apprécie plus à présent qu'alors ; car il a eu le bon goût de se débarrasser de ses allures un peu trop sans façon, il a perdu son ton bohème, il est devenu comme il faut et tout à fait sérieux. Et enfin, en 1869, on ne savait pas au

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juste ce qu'il donnerait, tandis qu'aujourd'hui il a un passé qui devrait lui valoir là reconnaissance de tous les Français qui le huent.

Il a eu le courage, plus grand qu'on ne pourrait le croire, de monter en ballon le 9 octobre 1870, et de traverser les lignes prussiennes ; si le ballon dégonflé fût tombé au milieu des Prussiens, il aurait été bel et bien fusillé; ce courage à froid lui vaut mon estime.

Ce qui a beaucoup contribué à la célébrité de Gambetta, ce qui lui donne un grand ascendant sur les masses, et même sur les membres du Corps législatif, c'est sa voix vibrante et harmonieuse; enrouée, il perd de sa puissance; s'il avait une extinction de voix de longue durée, ce serait un homme fini, car la plume à la main il est loin d'exercer le même pouvoir : il est orateur, rien qu'orateur. Facilité d'élocution, organe chaud, puissant et persuasif, voilà les vrais dons que la nature lui a faits.

Son passé se compose de sa plaidoirie du procès Baudin, si saisissante, si éloquente, et d'une telle élévation de pensée, qu'elle est encore dans la mémoire de tous; de son fameux

discours contre le plébiscite, qui fut bruyant comme une sonnerie de clairons , meurtrier comme une décharge d'artillerie. Qu'on dise après cela que la parole n'est pas une puissance ! Deux discours ! et la France affolée met entre les mains de cet homme ses destinées! C'est, crient des millions d'hommes, le seul homme que nous ayons!

Les Américains disent : « Des faits, pas de paroles. » Les Français, sous le charme d'une chaude et vibrante parole, ne songent pas à demander des actes ; ils renversent des gouvernements, versent leur sang, non pas pour obtenir de bonnes lois , fort peu pour obtenir la liberté, mais seulement pour renverser une idole au profit d'une autre idole!

Et les hommes se disent sérieux!...

Tout en reconnaissant la valeur de Gambetta, tout en blâmant énergiquement ceux qui l'injurient et qui ne l'injurient que pour prendre sa position d'idole, je dois constater qu'à l'actif de Gambetta il y a jusqu'à présent beaucoup de grands et beaux discours, mais pas assez de faits. Et un peu Américaine, il me prend des

envies folles de lui crier : « Des faits, des lois, des réformes et moins de paroles !...

Napoléon III se taisait ; ses partisans disaient : « Que d'esprit, que d'intelligence cache son silence ! »

Un beau jour on s'est aperçu que sa seule intelligence consistait à savoir se taire!

Léon Gambetta ne veut pas du pouvoir, il se réserve, dit-on, et en attendant d'agir il parle; et parfois cette réserve me fait penser au silence de Napoléon III.

Et si un jour il ne donne pas tout ce qu'on était en droit d'attendre d'un homme de sa valeur, la faute en sera à ceux qui se sont faits ses idolâtres et qui ensuite l'ont injurié. Il n'est pas un homme que des procédés pareils n'arrivent à amoindrir.

Chose curieuse, alors que Thiers , Guizot, Jules Favre et tous les hommes politiques ont été des écrivains qui ont fixé sur le papier leurs pensées et leurs théories, Gambetta n'a pas encore écrit ses œuvres; les écrits restent, les paroles s'envolent, si bien que pour nos petits enfants il ne sera plus qu'un homme légendaire.

Il sort de la petite bourgeoisie; sa personne n'est pas aristocratique, sa tête est belle, d'une beauté énergique, mais vulgaire; son geste, et même parfois ses intonations sont communs. Et pourtant il a en lui certains instincts de grand seigneur; il aime à se trouver avec les souverains; et, s'il m'est permis de donner un léger coup de marteau au mur de le vie privée, les femmes qui le charment, qui le séduisent et aux pieds de qui le lion populaire aime à se rouler, ce ne sont point les fortes femmes aux puissantes mamelles, mais bien les belles comtesses et les nobles marquises du noble faubourg Saint-Germain. La loi des contrastes séduisant sans doute blonde comtesse et brune marquise, elles aiment le lion populaire, à moins qu'en lui la célébrité et le pouvoir les charment seuls! Pour moi, Léon Gambetta est à l'état d'éclair annonçant, le tonnerre, à l'état d'espérance. J'attends la réalisation, s'il peut doter la France de vraies institutions républicaines; que, se taisant un instant, il fasse un code, une constitution; et que cette œuvre faite, il se serve de la puissance que lui donne son

organe et son talent d'orateur pour les faire voter.

Sans quoi je lui dirai : Gambetta! on désespère alors qu'on espère toujours.

N'est-ce pas curieux que lui, qui a fait ce mot irréconciliable, ait, à présent, tous les irréconciliables contre lui?

En ceci encore, il subit le sort de l'idole : adorée ou maudite, tel est son lot.

ENRI DE ROCIIEFORT, pOUF ne lui

donner que le nom qu'il a rendu célèbre dans le monde entier^ est un des hommes les plus curieux que je connaisse, et voici pourquoi : il y a en lui deux personnalités distinctes, dissemblables, et chacune bien accentuée. Le Rochefort, vaudevilliste , est un auteur ayant une verve endiablée, dont Téclat de rire et la raillerie spirituelle font les frais; il a le mot drôle, il trouve la note comique, il rappelle Regnard, l'auteur des Folies amoureuses^ du Célibataire et du Joueur. Bochefort, dans la vie privée, est un bon et charmant

garçon, excellent camarade, ami dévoué ; simple sans la moindre pose, son caractère est facile. Aucun de ses nombreux duels n'a eu pour cause une raison autre que la politique. Il a l'air heureux de vivre, il semble appartenir à cette classe privilégiée qui voit la vie en rose.

Mais, en politique, quel changement! quelle transformation ! Ce n'est plus le même homme, il ne rappelle plus Regnard, c'est Danton avec ses emportements et sa violence.

Rochefort, homme politique, ne laisse pas soupçonner le Rochefort de la vie privée, et le Rochefort de la vie privée ne laisse nullement pressentir le Rochefort de la vie poHtique... A quoi ceci tient-il? Pourquoi ces deux personnalités si marquées et si différentes réunies dans le même corps!

Je vous dirai tantôt l'explication logique que nous fournit à ce sujet la science spirite; avant, je dois vous rappeler quelques détails biographiques.

Rochefort est né en 1830; il a donc passé la cinquantaine, et pourtant c'est un jeune, il a ce privilège, accordé à quelques-uns, de rester

jeune d'esprit, de visage et de tournure... A quelques fils d'argent près dissimulés dans sa chevelure, je le revois tel que jel'ai connu en 1863. Il possède la tête la plus étonnante que j'aie vue... Sa figure frappe le regard, elle le retient; son œil, enfoui dans l'orbite, a un éclat singulier; son front bombé a un développement excessif,|ses cheveux frisottants se tiennent droits sur la tête... il ressemble absolument au type qu'on prête en imagination à messire Lucifer, et d'autant plus que ses lèvres minces ont un sourire sardonique et qu'il porte la barbiche en pointe de bouc; mais de ceci n'allez pas conclure qu'il soit laid, point du tout; si Lucifer était laid, il n'aurait pas la puissance qu'on lui accorde.

Son père, le marquis Claude-Louis de Rochefort-Luçay, a été un vaudevilliste aussi fécond que spirituel ; il était légitimiste, mais sa femme était républicaine ; Rochefort a pris à son père l'esprit et à sa mère les idées progressistes et libérales.

Chose digne de remarque, tous les nobles qui passent au camp républicain mettent cette

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même énergie farouche à combattre en faveur du progrès, que M. Veuillot et les siens en mettent à combattre ce môme progrès. Dans leurs écrits, comme dans leurs paroles, ces nobles gagnés aux idées libérales sont bien plus violents que le républicain sortant d'une famille ouvrière ou bourgeoise.

Rochefort appartient à la catégorie des grands travailleurs, à ces hommes qui luttent, qui produisent fiévreusement et à toute vapeur. Son œuvre est considérable ; il a travaillé à la deuxième édition du Dictionnaire de la conversation^ il a écrit des articles pleins d'esprit et ^'humour dans le Charivari^ dans le Nain jaune de SchoU. Il a été au Figaro à raison de trente mille francs par an. C'était l'apogée du Figaro^ alors, et quels articles étincelants de verve et de fantaisie que ceux que Rochefort y écrivait!

Malgré ce labeur d'un article quotidien, il a fait, pendant cette période, un grand nombre de comédies, de vaudevilles et d'opérettes. Qui ne se souvient du Petit cousin^ opérette en un acte, et du Monsieur bien mis^ qui n'est qu'un

joyeux éclat de rire de la première ligne à la dernière, et la Vieillesse de Brmdisi? et Une martingale et les Bienfaits de Champavert ; la liste serait longue encore si je voulais citer toutes les charmantes œuvres théâtrales d'Henri de Rochefort... Bien souvent je me disais, à cette époque et en les écoutant, que sans nul doute Jean-François Regnard, après avoir été dans son incarnation du xvii' siècle un des écrivains les plus fidèles au culte de la gaieté française, après s'être donné au théâtre comme on se donne au plaisir, redevenu esprit, avait été pris là-haut de la nostalgie du vaudeville et qu'il était venu s'incarner sur la terre, choisissant pour père humain, affaire d'attraction, un excellent vaudevilliste.

Le Rochefort d'alors faisait peu prévoir le Rochefort d'aujourd'hui !

Qui est-ce qui a bien pu produire cette transformation? Les uns disent la haine de l'Empire, les autres disent ceci, les autres cela... moi, j'ai une idée, je vous la soumets, prenezla sérieusement ou en souriant, comme il vous plaira... et croyez que si môme vous l'accueillez

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par un haussement d'épaules, ceci ne me fâchera pas.

Danton, le célèbre tribun, qui possédait, comme on le sait, une énergie prodigieuse, une grande intelligence, une ardente imagination, et qui avait, lui aussi, dans son visage quelque chose de diabolique, Danton, après avoir su prendre un grand empire sur le peuple, après avoir été tour à tour substitut du procureur de la Commune de Paris, fondateur du club des Gordeliers, après avoir été ministre de la justice, après avoir siégé à la Convention, fut un beau jour arrêté par les ordres de Robespierre et fut condamné à monter sur l'échafaud, sans avoir pu môme se défendre, et pourtant, lui, s'était montré bien des fois grand et généreux avec ses rivaux.

Danton,, cessant sa vie humaine brutalement sous l'effet de l'inique couperet de la guillotine, est entré dans la vie des esprits, l'âme affolée de haine envers Robespierre et envers ses ennemis politiques ; son esprit est resté dans la sphère la plus rapprochée de notre planète; il aurait voulu s'incarner pour entrer encore dans

la lutte, — sans doute l'autorisation lui aura été refusée, — mais l'esprit désincarné peut s'attacher à un humain, le guider, le pousser, lui inspii'er ses propres sentiments et le faire agir à sa guise; c'est ce que nous appelons une possession. Danton avuRochefort...iira choisi, attiré par son esprit, peut-être aussi par ce rictus qui lui rappelait son dernier masque humain... et il a pris possession de lui... lui soufflant ses terribles colères, ses emportements et ses haines; dès ce moment, les deux personnalités sont devenues très distinctes en Rochefort : l'ancienne, rieuse, spirituelle, bonne enfant, et la deuxième , heurtée , accentuée , violente. Lorsque l'esprit de Danton le quitte, il devient Regnard; dès que l'esprit du tribun le reprend en maître, transformation à vue d'oeil!... Voilà un Rochefort tout autre.

Robespierre, arrivé dans les sphères des désincarnés, aura compris les torts qu'il avait eus, et, pour les expier, il aura obtenu de venir se réincarner en France, afin de pouvoir guider plus sagement l'édification de la République et assurer le triomphe des idées libérales; il s'ap-

pelle aujourd'hui Gambetta... Danton, esprit, le voit, le reconnaît, et il souffle à Rochefort une haine farouche contre son cruel adversaire, qu'il raille, insulte et qu'il écraserait volontiers, s'il le pouvait.

La croyance en la réincarnation est logique, et elle explique bien des choses.

AUGUSTE YACQUERIE

E rédacteur en chef du Rappel est une de nos grandes personnalités pari- ^'LjiXiùk siennes ; il est journaliste, auteur dramatique et poète.

Gomme journaliste, il est de cette grande école qui considérait le- journalisme comme une sorte de sacerdoce.

Les hommes de cette école, avant de prendre la plume, s'adonnaient à des études sérieuses, comprenant que le journaliste, devant parler de tout, doit tout savoir.

Ils apprenaient à. écrire correctement, élégamment et purement la langue française.

Une fois entrés dans l'arène, ils ne faisaient pas du métier, mais ils s'efforçaient de remplir dignement leur mission, qui est d'éclairer et de conseiller les masses.

Ils enchâssaient leurs idées dans un style *pur, élégant, correct; chacun de leurs articles était une œuvre de valeur littéraire.

Ils sont rares, aujourd'hui, les disciples de cette grande école !

On se fait journaliste comme on se ferait marchand d'orviétan; la politique, l'insulte et le scandale sont les marchandises dont on se sert pour remplir la caisse du journal.

Boniments politiques, insultes, scandales, sont écrits en français d'Auvergnat ; mais qu'importe, le public imbécile achète... on est marchand et non professeur !

Auguste Vacquerie est resté fidèle à la vieille école; le Rappel est un des trois journaux les mieux écrits de Paris. Tous les articles de son rédacteur en chef, tout en contenant des idées justes, humanitaires et honnêtes, sont écrits en style d'une correction académique : charme en plus, lourdeur en moins.

Auguste Yacqucrie manie dextrement l'ironie ; il est parfois violent, mais il ne descend jamais à l'insuUe vulgaire ni à la calomnie basse. Il sait conserver l'art et la dignité du grand journalisme.

Tout jeune, il a écrit des articles de critique dans le Globe et dans Y Époque; il a été un des fondateurs de Y Evénement r\ et, en 1869, il a fondé le Rappel avec Charles et François Hugo et Paul Meurice. Il a su maintenir ce journal au premier rang de nos grands journaux politiques, tout en ne tombant pas dans ce ton pédant et doctoral si parfaitement ennuyeux.

Sa comédie Jean Baudry, jouée pour la première fois au Français en 1863, est une œuvre de réelle valeur; les sentiments exprimés sont nobles, les situations émouvantes, et le style a une élégance qui charme l'oreille.

Le Fils, qui a été joué aussi à la Comédie- Française, en 1866, possède les mômes qualités.

Les Funérailles de Vlionneui\ drame en sept actes, qui ont été jouées, en 186:2, à la Porte- Saint-Martin, contiennent des idées très élevées

et des situations fort dramatiques. Ce jeune Don Jorge est un superbe caractère, il revient couvert de gloire du camp ; il apprend soud/iin que sa mère est la maîtresse du roi; alors il va dans un couvent, creuse une tombe, convoque le public et aussi ceux qui l'ont déshonoré, et lorsqu'on lui demande qui l'on va enterrer, il répond avec une fierté farouche :

« J'estime mon âme autant que mon corps; mon honneur était ma vraie vie. Donc le cloître est tendu de noir et les cierges se sont allumés par milliers et les cloches ont sangloté. Ce spectacle aura été donné une fois d'un homme qui regarde la honte comme la mort et qui fait des funérailles à son honneur. »

Mais le public parisien est en général gâté par des-spectacles dont l'honneur n'est pas le héros, et le drame d'Auguste Vacquerie n'eut pas le beau succès qu'il méritait. C'est à regretter pour le public plus que pour l'auteur.

Tragaldahas^ mélodrame joué à la Porte- Saint-Martin, n'a obtenu qu'un demi-succès; il est écrit en fort beaux vers, et le public de la Porte-Saint-Martin n'est point encore préparé à

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comprendre et à apprécier une pièce en vers. Ce mélodrame, un peu oublié, débute par une charmante chanson ; je ne puis résister au plaisir de la rappeler; elle montre bien, du reste, le côté léger et gracieux de Vacquerie, poète :

« Le plongeur sur qui la vague déferle M'a crié du fond des gouffres grondants : « Contre Maria, veux-tu cette perle! »

— « Merci, fils, j'en ai trente-deux : ses dents. »

Hier, la nuit brodait de soleils ses voiles. Le roi des gypsis, me montrant les cieux, M'a dit : « Je la veux! choisis deux étoiles! » J'ai dit : « J'ai les deux plus belles : ses yeux. »

Elle émeut la brute, et Therbe et la pierre. Le portier du ciel m'a dit ; « A mon tour? Prends le Paradis! » J'ai dit à saint Pierre : « J'ai le Paradis, puisque j'ai Tamour ! »

— « Tu fais bien! son ciel n'est guère enviable! » M'a dit un seigneur parlant d'un ton doux; Prends plutôt l'enfer ! J'ai dit : « Merci, diable; J'ai l'enfer aussi, car je suis jaloux! »

La comédie de Souvent homme varie^ jouée au Français, est remplie de finesse et de spirituelle raillerie.

Dans le Dimme de la ^rève, Auguste Vacquerie

a fait preuve d'un souffle puissant et d'une émotion réelle, de celle qui vient du cœur.

Gomme écrivain, il a publié un livre tout à fait remarquable, intitulé : les Miettes de V histoire.

Avec Paul Meurice, il a fait une excellente traduction de VA^itigone de Sophocle.

Remarquons, en passant, que ceux qui se disent hautement catholiques et conservateurs font souvent des œuvres pornographiques ou immorales; Vacquerie, fervent républicain, est, par contre, spiritualiste moral; les sentiments qu'il exprime sont élevés et nobles.

L'œuvre d'Auguste Vacquerie est si complète, embrassant journalisme, théâtre, poésie, philosophie, histoire, qu'il faudrait cent pages pour en donner une idée juste et pour l'apprécier comme elle le mérite. Ici, dans cette esquisseébauche, je suis limitée à une centaine de lignes; je n'ai pu que rappeler quelques-uns des ouvrages de cet auteur. Mais il est un de ses livres que j'aime par-dessus tout, c'est Profils et Grimaces; l'auteur y cause avec un charme infini de mille choses : art, théâtre, questions du jour,

études sur Pascal, sur Don Quichotte, sur l'Institut, sur les femmes, sur les roses, sur les belleslettres, sur les tragédies et sur bien des choses encore. Sans prendre un ton doctoral, restant spirituel et railleur de bonne compagnie, il émet des pensées élevées, il donne des aperçus nouveaux. On peut dire que dans ce livre il ouvre à deux battants la porte de son âme, et il nous laisse voir une âme belle, lumineuse, aimant l'humanité, aimant l'universalité. Son cœur, comme celui de certains intransigeants, n'est point desséché par la haine et par une ambition inassouvie. On connaît admirablement bien Vacquerie après avoir lu ce livre, et, le connaissant bien, on est pris d'une haute estime et d'une grande sympathie pour lui.

D'abord il est spiritualiste, il ne proclame pas l'infériorité de la femme ; il l'aime, la respecte, lui reconnaît des droits. 11 aime les animaux, il ne leur refuse pas une âme. Il n'est pas de ces faux savants disant : Ceci est^ ceci ne peut être ; parlant des esprits, il écrit ceci : «Je ne les crois pas impossibles, je n'ai pas le mètre avec lequel on mesure le possible. Je rougis de mon igno-

rance, mais je ne connais pas la fin de l'infini. »

Plus loin, il ajoute : « Les P54hagoriciens,dit Apulée, étaient étonnés toutes les fois que quelqu'un prétendait n'avoir jamais vu d'esprits. »

Sa conclusion à ce chapitre est si belle que je ne puis résister au désir de la citer; elle donne une sévère leçon aux esprits étroits qui veulent limiter l'infini à leur éiroitesse.

a Élargissons la famille humaine ! Nous nous trouvons bien vastes parce que notre humanité ne renie plus les parias, comme l'Inde ; les barbares, comme la Grèce; les esclaves, comme la Rome des empereurs; les hérétiques, comme la Rome des papes ; parce que nous ne disons plus comme l'Agora : le droit des Athéniens ; ni comme le Forum : le privilège du citoyen ; ni comme le Vatican : le paradis des catholiques ; — mais, comme la tribune de la Convention : les droits de l'homme.

« Nous n'avons pas tout fait pourtant. La famille n'est pas complète. Nous sommes en train de reconnaître le prolétaire^ la femme,

l'enfant, le nègre ; mais, quand nous leur aurons restitué leur part d'héritage, il restera encore des déshérités. Moi, ma famille, c'est tout! Les hommes d'abord, — et puis les animaux, les plantes, les métaux, et puis les morts. Tout le monde et tous les mondes.

(( J'ouvre mes bras de toute leur étendue, et je voudrais serrer l'immensité sur mon cœur. »

Tout Vacquerie est là. Un amour immense pour tout ce qui est, ce qui respire, ce qui souffre. Un amour de justice illimité, une vue large, embrassant l'infini, et pas un atome de fiel dans le cœur.

Voilà comme je comprends le républicain.

Mais combien peu le sont de cette façon-là !

Avec quelle verve indignée il combat cette erreur stupide, qui veut que Molière ait voulu interdire aux femmes les choses de l'esprit ; écoutez-le :

« N'applaudissons pas de contresens, comme le public qui croit que le tort de Philaminte est d'être savante. Ah! les femmes ne se contentent pas de raccommoder les chaussettes de leurs maris ! Ah ! elles lisent ! Ah ! elles écrivent !

ces monstres! Pas de pitié pour ces femmes qui se permettent d'avoir une bibliothèque et une lunette, pour ces misérables femmes qui osent aimer les vers et les étoiles !

« Et toutes les fois qu'une femme se dit qu'elle est une intelligence, et qu'une intelligence n'a pas peut-être pour unique fonction au monde d'arranger des chiffons et de danser au bal; toutes les fois qu'une femme veut aller plus haut, toutes les fois qu'une femme frappe à une de ces portes de l'idéal, philosophie, science ou littérature, on lui lance au talon l'aboiement de Chrysale. On permet aux femmes tout ce qui est matériel, on leur passe la musique, la peinture, la statuaire ; mais la pensée, halte-là ! l'archet, le pinceau, le ciseau, c'est posé à terre, elles peuvent y toucher; mais la plume, ça vole trop haut pour leurs petites mains. De par Chrysale, défense aux femmes de penser et d'écrire. Après M"' de Sévigné, après M°" de Staël, après M"' de Girardin, après W Sand? Et Molière, dont on fait le complice de ce préjugé brutal, en pleure dans les astres et ne se console pas de ce chef-d'œuvre.

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(( La faute de Philaminte n'est pas d'être savante étant femme, c'est de n'être que savante; c'est de n'être ni maîtresse de maison, ni mère, ni épouse, ni femme; un homme qui ne serait que savant, et qui négligerait comme elle sa maison et ses enfants, ne serait pas moins ridicule, ni moins coupable. Molière aurait pu retourner sa pièce et prendre un homme pour représenter les inconvénients de l'intelligence abstraite et de l'étude aveugle. Balzac l'a fait dans la Recherche de Vabsolu^ qui est la contrepartie tragique des Femmes savantes, et Balthazar Gloës, engloutissant quatre millions dans son laboratoire, violant sa fille, tuant sa femme, est autrement funeste que Philaminte préférant son observatoire à sa cuisine et s'exagérant la poésie de Trissotin.

« Philaminte ainsi comprise, que Molière fasse d'elle ce qu'il voudra. Du moment que ce n'est pas le souci des astres qu'il frappe, mais l'oubli de la terre, il ne frappera jamais assez fort. »

Voilà ce que j'aurais voulu exprimer dans mon article des Bas-Bleus ; j'ai cité les lignes de

Vacquerie, car je n'aurais jamais su dire aussi bien que lui ce que je pense comme lui.

Les femmes qui écrivent se disant qu'elles ont ce droit, puisqu'elles pensent, de donner un corps à leurs pensées, et que, puisqu'elles ont une intelligence, elles peuvent s'occuper de choses intellectuelles, ont donc pour elles des hommes tels que Victor Hugo, que Vacquerie. Ceci, en vérité, doit les consoler des plates insultes qu'écrivent contre elles quelques écrivailleurs par métier.

Auguste Vacquerie est frère de Charles Vacquerie, qui épousa Léopoldine Hugo, l'adorable et adorée fille de notre grand poète. On le sait, Charles Vacquerie, se voyant impuissant à disputer aux flots son épouse bien-aimée, se noya pour être uni à elle une fois encore par la mort, trait qui peint bien la nature et le cœur de cet homme.

Pourquoi Auguste Vacquerie n'est-il pas de l'Académie?

Peut-être parce qu'il a assez conscience de sa valeur pour ne pas vouloir être assis au même rang qu'Emile Ollivier!

Peut-être parce que cette Académie, qui n'a pas reçu Théophile Gautier, qui a fait attendre fort longtemps à la porte Jules Janin, pense que la gloire d'Emile OUivier suffît à sa gloire!

Peut-être simplement parce que Vacquerie, qui est fort modeste, n'a jamais songé à s'y présenter.

N'oublions pas que les nullités qui ont un fauteuil ont dû faire la demande de ce fauteuil : ceci nous prouve que, si leur talent est médiocre, en retour leur orgueil est colossal.

CHARLES MONSELEÏ

nARLES MoissELET Gst uiî des trop rares survivants de la grande école littéraire qui voulait que ceux sacrés par la Muse seuls prissent la plume, et qu'ils se préparassent à la carrière littéraire par des études sérieuses.

Il est de cette école pensant : qu'une des conditions indispensables pour devenir écrivain, c'est de connaître à fond les règles de notre langue, si belle, mais si hérissée de difficultés. A cette grande école en a succédé une autre, qui a changé tout cela. Ses disciples disent : « Savoir écrire ! ti quoi bon ! l'auvergnat, mé-

langé à la langue verte..., est de vente, le gros public étant plutôt auvergnat que puriste, et n'en sachant pas plus que nous ! »

L'école à laquelle appartient Charles Monselet écrivait pour la gloire; celle qui lui a succédé écrit pour gagner de l'argent; elle exploite les curiosités malsaines, fait du scandale : le vice et le scandale payent bien, les nouveaux roulent carrosse, et ces faiseurs habiles regardent du haut de leur insuffisance les réels écrivains.

Mais de ce que je constate que Charles Monselet appartient à l'ancienne école, n'allez pas conclure qu'il soit vieux. Lui, vieux ! allons donc ! Il a vingt ans depuis trente ans, voilà tout.

Son cœur a vingt ans.

Son esprit a la candeur de ce bel âge.

Son caractère a la gaieté insouciante du jeune homme.

Son estomac est excellent.

Monselet est aussi jeune, que dis-je ! plus jeune que ses fils.

Ce qui distingue le talent de Monselet, c'est l'absence de défaillance ; il est toujours lui,

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