‹ Silhouettes parisiennesChapitre 7 sur 11 · GUSTAVE HALLER · texte numérisé non relu

GUSTAVE HALLER

dames, fut d'abord une très jeune fille pauvre et bien née; elle était très habile à restaurer les vieux livres. D'un bouquin chargé de rouille et gonflé par la pluie, elle faisait un exemplaire digne de la bibliothèque d'Auguste de Thou et de Chrétien de Lamoignon. A cette profession libérale entre toutes, elle a fort bien gagné sa vie, et maintenant, par un nouvel effort, la voilà qui, d'une plume habile, écrit, en se jouant, la comédie; et chacun d'applaudir... et nous autres qui l'avons suivie en toutes ses métamorphoses, nous ne sommes pas étonnés le moins du monde que le Médecin des dames ait réussi par sa gaieté, le naturel et, disons tout, par l'invention. »

Voici certes des éloges, J. Janin n'en était pas prodigue, et ces lignes sont un des meilleurs garants de la valeur de Gustave Haller.

L'été dernier, tout Paris a été voir le Duel de Pierrot. Cette pièce, fort bien faite, très goûtée du public, a été aigrement discutée par quelques journalistes... Pensez donc! une femme qui sculpte, c'est déjà irritant; une femme qui écrit de jolis romans, c'est exaspérant, et si par-des-

SUS le marché elle s'avise encore d'écrire de bonnes pièces, alors que quelques hommes en écrivent d'ineptes, voilà certes trois fois plus qu'il n'en faut pour faire naître des colères vertes dans le camp barbu!

Calmez-vous, messieurs, la colère vous rend moins beaux encore; de plus elle est mauvaise conseillère.

Prenez-en votre parti... il y a passablement d'hommes nuls et il y a quelques femmes de valeur. M""" Gustave Haller en est une ; c'est un caractère et une intelligence.

J'espère qu'en dépit du courroux de la gent masculine, il nous sera bientôt donné d'applaudir encore une de ses charmantes comédies.

Gomme sculpteur, romancier et auteur dramatique, Gustave Haller est quelqu'un, sa personnalité est nettement dessinée; elle a trois dons, et ceux qui la connaissent jurent qu'elle en a un quatrième, celui de charmer ses amis par sa franchise , son affabilité et son esprit primesautier.

A première pensée qui se présente g mon, esprit, en esquissant le portrait de Sardou, c'est celle-ci : Molière avait un grand génie!

— Si c'est une nouvelle que vous croyez nous donner, vous tombez en droite ligne de la lune. Voilà la riposte que vous allez me faire ou que vous pourriez me faire.

Eh bien ! vous auriez tort. Comment voulezvous que cette pensée ne m'obsède pas, en parlant de notre théâtre moderne, alors que, sauf Victor Hugo, pas un de nos auteurs dramati-

ques,n'aeu le souftïe assez puissant pour donner la vie à ses personnages et pour créer des types vrais?

Pour être juste avec Dumas fils, je dois dire qu'il en a créé un, celui de la courtisane bonne fille; mais l'ami des femmes; Claude, le mari savant et déshonoré ; M"' Aubray, Jeannine et autres, n'ont pas de vie : ce ne sont que des avortons mort-nés.

Tous les jours nous applaudissons des comédies.

Nos auteurs dramatiques gagnent en une année plus d'argent que Molière n'en a gagné pendant toute sa vie; ils vont à l'Académie, et Molière n'en fut pas, et alors que Tartufe est encore le synonyme du bandit se taillant un manteau dans la religion ; Arsinoé, de la vieille femme jalouse qui, désolée de ne pouvoir plus pécher, trouve le péché une chose abominable, horrible! alors enfin que tous les vices, les travers, les ridicules du grand siècle ont été personnifiés dans un des personnages de Molière, et que, Lucile français, il a présenté le miroir à ses contemporains; nos auteurs modernes n'ont

point, en eux, une seule parcelle de ce génie créateur; leurs personnages ne sont que de pâles copies de modèles pris de ci et de là, ou, pire encore, ne sont que des ombres vagues et confuses entrevues par leur cerveau chaufïe h blanc.

Victorien Sardou, dont je m'occupe aujourd'hui, est un homme de talent et surtout un homme heureux; il a de l'esprit, mais a-t-il du génie?

Non, le propre du génie c'est d'être créateur, c'est de posséder le souffle vital, et Sardou le possède si peu qu'il doit vous être arrivé à tous ce qui m'est arrivé à moi-même. J'ai vu plusieurs fois toutes les œuvres de cet auteur, elles m'ont plu ; à les entendre, à les lire même, j'ai éprouvé un grand charme... mais huit jours après, l'impression reçue s'effaçait de mon esprit, tous les héros et héroïnes ne se présentaient plus à ma pensée qu'à l'état de vagues et confus souvenirs et de photographie effacée; et voici pourquoi : Sardou s'adresse plus à l'esprit qu'au cœur. *

Aujourd'hui, des pièces jouées, les titres seuls

sont présents à nui mémoire. Aucun passage saillant n'est resté en mon souvenir; pour en parler, je dois les relire. Elles ne m'ont rien appris, elles ne m'ont inspiré aucune noble pensée; ce sont des pièces répondant à un besoin du moment et vieillissant d'un hiver à l'autre.

Il est des pièces de Shakspeare, de Molière et de Victor Hugo que je n'ai eu la chance de voir jouer qu'une fois. Eh bien! le^ héros de ces pièces hantent mon imagination, je les hais ou je les aime tout comme s'ils avaient vécu, et tout comme s'ils avaient accompli les actes que ces auteurs leur ont prêtés. Ceci, à mon humble avis, constitue la différence entre le génie et le talent.

Les œuvres géniales sont immortelles, les autres ont la durée éphémère des choses futiles de la mode.

Mais, en ce qui est du talent et de l'habileté, Yictorien Sardou en possède une somme énorme.

Nul ne connaît aussi bien que lui l'art de saisir le moment; il tire parti avec une adresse

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merveilleuse de Timpression du jour. 11 connaît admirablement ce public parisien, — fort mobile, et qui aime, comme un grand enfant qu'il est, à être amusé toujours et sans cesse. Et Sardou n'écrit pas pour obéir au besoin de donner l'essor à une idée ou pour fustiger un vice, moins encore pour créer un type rêvé par lui et fils de son cerveau. Non, il écrit tout simplement pour amuser son public parisien. Ses pièces font recette, les directeurs sont salisfaits, lui encaisse des millions, et il est fort content.

Voyez avec quelle adresse il choisit ses sujets, selon les instants.

Sous l'empire, les mœurs étaient... Régence, on aimait le leste... la scène risquée plaisait. Vite Sardou donne Nos Intimes. Le clou de cette pièce a été bien certainement cette scène où la jeune femme, attaquée brutalement par un amour bestial, devait se réfugier derrière les meubles.

Au paradis, on criait : // la violera! il ne la violera pas!... Les vieux à crânes luisants des fauteuils d'orchestre prenaient des airs de satyres ;

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les femmes, souriantes, cachaient, pour la forme, leur visage derrière l'éventail.

Tout Paris a voulu voir cette scène; de là un nombre incalculable de représentations, un bénéfice énorme réalisé.

Le moment est-il à la politique, ce grand enfant de Parisien abandonne-t-il la grivoiserie pour la lutte politique, vite Sardou écrit Rabagas. Est-ce par conviction? Non, on ne sent pas dans cette pièce le moindre grand souffle qui parte d'un esprit ou d'un cœur convaincu. C'est l'aimable satire d'un esprit aimable tant soit peu caustique et d'un très habile faiseur de comédies, connaissant admirablement l'art de bien charpenter une pièce, de mouvementer l'action, de faire un dialogue vif et spirituel ; mais c'est tout.

Dans un moment la réaction lève le nez ; il est de mode de tourner le libre penseur en ridicule. Sardou saisit sa plume. Yoilà, pense-t-il, une bonne occasion de convertir en bons écus comptants la sotte manie des hommes ne voulant pas du Syllabus. Et il nous donne, au Théâtre-Français, le type bâtard de ce grand homme pour

rire, de ce philosophe à tant l'aune refusant le mariage religieux bien phis à cause de son parti qu'à cause de ses convictions, et jouant un rôle très sot.

Cette fois-ci, la spéculation n'a point été très lucrative; la religion dans ses dévots n'a point assez payé. Batiiellîochat n'a point eu d'aussi belles recettes que les autres pièces de Sardou. Sa comédie de VOncle Sam est, comme toutes ses comédies, bien faite, en tant que forme, ficelles, entente de la scène. Mais y a-t-il une idée en cette œuvre? y a-t-il un but, la censure vraie d'un vice? Est-ce la peinture exacte des mœurs d'un peuple?

Rien de tout cela. Avec son habileté habituelle, Victorien Sardou a collectionné toutes les charges faites par les uns et par les autres, et surtout par ceux qui ne connaissent pas l'Amérique, et de tout cela il a fait sa pièce, qui ressemble un peu à une lanterne magique faisant passer rapidement devant les spectateurs des esquisses hâtives, des charges bonnes ou mauvaises.

La scène du duel entre Robert, marquis de

Roquemore, et Fairfax, scène qui forme le dénouement de la comédie, est ridicule, indigne de figurer dans une œuvre sérieuse, indigne de représenter les vraies mœurs du peuple américain.

Et quelle logique! Les mœurs des jeunes filles américaines y sont mises en charge et dénaturées ; Sardou les crible de railleries, il en fait ressortir Todieux, puis, en conclusion, Sarah, l'excentrique Sarah nous est présentée par lui comme une fort honnête fille, que le marquis de Roquemore se trouve fort heureux d'épouser.

C'était bien la peine, alors, de dépenser tant de verve et d'aigreur pour fustiger ces filles de la grande Amérique!

Dans les Pattes de mouches^ il y a une somme énorme de talent, chaque scène est un petit tableau admirablement bien agencé, l'esprit y fourmille; mais tout comme les Ganaches^ cette comédie, exclusivement parisienne, n'ira pas à la postérité ; en province et à l'étranger, elle perd le cent pour cent.

Dans celle-là, pas plus que dans les autres, aucun type n'a été créé.

VICTORIEN SARDOU 2i>o

Molière, le grand Molière, ne pourra décidément jamais être égalé.

La Famille Benoiton, qui eut un grand succès, a visé ces femmes mauvaises mères de famille, mondaines à outrance, désertant la maison pour courir chez leurs couturières; elle a fustigé aussi les jeunes filles que nous appelons élevées à l'anglaise. Selon moi, ce qui a largement contribué au succès de cette pièce, ce fut le rôle de Fanfan^ ce petit gamin précoce jouant à la hausse, pratique comme un vieux Yankee, en fait de joujoux achetant des coflVes-forts solides.

Camille Glermont, la belle jeune fille dont nous applaudirons bientôt la belle voix, joua, à six ans et demi, ce rôle avec une telle verve, un tel aplomb et une si adorable gentillesse, que tout Paris voulut aller applaudir ce charmant enfant prodige.

Yiclorien Sardou est un savant faiseur de comédies plus qu'un grand écrivain; il me fait l'effet de viser à la recette; pour cela il veut plaire à la foule (car la foule, et non les rares connaisseurs), fait le succès brutal, celui qui

fait dire aux directeurs : « Un tel fait toujours recette. »

Je crois que si un jour, satisfait des millions gagnés, il veut, ne plus se faire le serviteur du public, ne plus se préoccuper de la masse bourgeoise, s'il écoute enfin l'inspiration, s'il appelle à lui la muse, il pourra nous donner une œuvre réelle, qui ne soit plus faite de petits tableaux bien léchés, avec des couleurs s'harmonisant bien et surtout ne se heurtant pas, rappelant la peinture sur porcelaine, mais n'ayant rien de commun avec le grand art. Oui, j'ai l'espoir qu'un jour Sardou voudra bien penser qu'il se doit à lui-même de faire une œuvre personnelle, vivante^ vécue, une œuvre géniale, celle-là peutêtre sera sifflée et ne fera pas recette, mais après avoir tant travaillé pour sa cassette, pour les directeurs et pour le public bourgeois, qu'il travaille un peu pour ce grand maître : Yart, Je me permets de lui donner cet humble avis.

Yictorien Sardou est né à Paris en 1841 , disent les dictionnaires ; moi, j'ai entendu dire par des

amis de sa famille qu'il est né au Canet, dans le Var.

Il a eu le bonheur d'avoir un père instruit, qui a été un professeur distingué, et qui est encore un auteur de talent ; il habite Nice depuis plusieurs années.

La mère de Victorien Sardou est une femme d'une grande intelligence, c'est une de ces rares femmes de valeur, n'ayant d'autre ambition que celle d'aider ceux qui leur sont chers à arriver à la célébrité ; elle a été pour son fils un excellent conseiller.

Machiavel a dit que la nécessité rendait les hommes ingénieux.

Il aurait pu ajouter que douleurs morales ou froide misère sont nécessaires à l'épanouissement du génie, et même du talent.

Ceux qui naissent riches et heureux rarement deviennent de grands hommes; les plaisirs de la vie s'offrent à eux, et loin de les repousser, ils s'y jettent à corps perdu. Mais les déshérités de cette traîtresse et capricieuse fortune, ceux qui sont étreints par la dure nécessité, vivent moins de la bcte et plus de l'esprit. S'ils ont une

intelligence forte, ils deviennent des artistes, des écrivains, et quelques-uns gravissent jusqu'aux cimes du génie. On dirait que Dieu venge les déshérités de la fortune en leur accordant la gloire.

Victorien Sardou, en 1854, n'était pas riche, il devait donner des leçons pour vivre; mais sous ses traits efféminés, il cache une rare énergie, c'est un travailleur tenace, un persévérant.

Les hommes appellent la barbe le signe de la toute-puissance, et cependant la race des imberbes est généralement énergique et très mâle.

Sardou, sans se laisser décourager par ses premiers insuccès, a persévéré avec opiniâtreté dans la carrière si difficile d'auteur dramatique» Pendant dix ans les directeurs ont refusé ses pièces avec une entente cordiale. Enfin il trouva deux bonnes fées sur sa route ; la première lui donna sa fille en mariage et, en plu3, une certaine aisance ; la seconde, la grande Déjazet, lui donna un scène pour se faire jouer.

La fortune, femme aussi, l'a comblé de fa-

VICTORIEN SAUDOU

veurs ; avec trois fées pour protectrices, comment n'arriverait-on pas?

Pour me résumer dans cette étude déjà un peu longue, je dirai ceci : Sardou n'a pas de personnalité propre, il est le reflet ou la photographie du goût parisien.

iô

E qu'il a été.

Riez, bons bourgeois matérialistes, ayant une âme encore si empêtrée dans la cbair qu'elle ne se sent pas vivre. Riez, riez tant qu'il vous plaira.

Riez, sceptiques frivoles dont la pensée, volant sans cesse de futilité en futilité, n'a pas le temps d'écouter la voix de l'âme.

Riez, hideux jouisseurs absorbés par les appétits de la chair; riez pour ne pas pleurer sur vous-mêmes et continuez à prendre l'horizon pour l'infini.

Riez, riez, riez tant que vous voudrez, vos-

éclats de rire m'amusent.., je me dis : Rira bien qui rira le dernier.

Riez... mais ce qui est sera vrai, malgré votre ignorance ; le corps n'est qu'une sorte de robe donnée à l'âme; la robe usée, l'âme la rejette et remonte vers les sphères infinies.

Riez, mais ceci encore est vrai, l'âme pérégrine des siècles et des siècles; elle est enfermée nombre de fois dans des corps humains.

Si la réincarnation vous trouve incrédules, c'est que la logique elle-même ne saurait vous convaincre.

Avec une vie unique, voici ce que ferait le Créateur suprême. — Il naît et il meurt un humain par seconde; il serait donc créé 3,600 âmes par heure, 86,400 par jour, 31,536,000 par an, soit 3,150,360,000 par siècle, et cela dans toutes les planètes et pendant des milliers de siècles!

Mais l'immensité finirait par être encombrée par cette innombrable création !

D'après les catholiques, il ne peut pas y avoir plus d'un élu pour dix mille damnés.

Dieu ferait, par conséquent, cette création fantastique d'une âme par seconde pour l'atroce

plaisir de transformer l'immensité en un immense enfer!

Votre Dieu implacable est une réminiscence du paganisme, et ce n'est pas le Dieu de Jésus, tout amour et miséricorde.

Avec l'unité de vie, les âmes sont si diverses d'essence que l'âme obtuse serait en droit de dire au Créateur: Tu n'es pas juste; si tu m'avais donné l'âme lumineuse de Chateaubriand, de Lamartine ou de Victor Hugo, je n'aurais pas été un vulgaire jouisseur, et je ne serais pas dans l'enfer éternel.

La croyance à l'unité de vie n'est pas logique, elle est contraire à l'idée vraie d'un Dieu juste et bon.

La vérité doit être ceci : L'âme, à sa création, est comme le bloc de marbre choisi par l'artiste, et que chaque coup de ciseau transforme en œuvre d'art et de valeur; les vies humaines sont des creusets où elles s'épurent.

Ce qu'on appelle vocations ne sont que des ressouvenances.

Nous avons tous vécu et nous vivrons encore.

Arsène Houssaye, j'en ai la conviction profonde, doit à ses vies antérieures d'être aujourd'hui ce qu'il est : une intelligence encyclopédiste, une âme lumineuse, un esprit fm, délicat et charmant.

Comme poète, ses œuvres, de plein droit, peuvent prendre place à côté de celles de Mussel; comme critique, il surpasse Sainte-Beuve ; il a été l'historiographe érudit du xviii* siècle, le biographe à la Juvénal du 41' fauteuil; lui seul a bien connu les vertus comme les vices de la femme; il lit en son cœur comme dans un livre ouvert; il est excellent romancier, et vous croyez qu'une seule vie lui a suffi pour pouvoir être tout cela ! Quelle erreur! Croyez bien qu'il doit ses sciences multiples à des vies multiples; sa personnalité, aujourd'hui si haute, si originale et si personnelle, a mis des siècles à se former.

Qu'a-t-il été?

Il a dû vivre dans l'antique Grèce; Praxitèle ou Phidias lui aura enseigné le grand art à la beauté calme et lumineuse, et lui en aura appris toutes les règles...

ARSÈNE HOUSSAYfi :235

Comment s'appclait-il, alors? peut-être Théocrite.

Aujourd'hui, il se souvient encore de son étape en Grèce; dans son bon poème Sapho, il fait revivre tels qu'ils étaient tous ces Grecs héroïques; la Sapho qu'il nous donne est si vivante, que c'est à croire qu'il Ta connue et aimée. Dans son volume Fiesques et bas-7'eliefs, il a refait avec un art infini, une délicatesse extrême et avec mille rythmes brillants, les toiles de Zeuxis et les marbres de Praxitèle.

Il a dû vivre une vie dans le faste oriental, et je me figure parfois qu'il a été ce beau et chevaleresque sultan Saladin, qui, par son grand caractère, sa générosité et sa gentilhommerie, était adoré des Orientaux et forçait même l'estime et la sympathie des seigneurs chrétiens.

Ce sultan légendaire aimait le luxe; son palais était une merveille; il adorait la beauté plastique; il était beau, brave, généreux; sa figure se détache lumineuse et tout ensoleillée du chaos des siècles disparus.

La figure d'Arsène Houssaye se détachera, elle aussi, belle, lumineuse et sympathique de

notre grand xix^ siècle. Nouveau Saladin, il est beau, d'une beauté attractive, grand, la taille élégante; ses traits ont la régularité antique, son front est irarpense comme tout front de penseur; ses cheveux longs, soyeux, bouclés, sont d'un blond couleur vieil or; ses grands yeux d'azur ont un regard profond qui semble s'enfoncer dans les mystères du passé et dans ceux de l'avenir; mais lorsque ce regard se fixe sur vous, il est franc, loyal et souriant; l'expression habituelle d'Arsène Houssaye est une mélancolie calme; il y a en lui du rêveur et du philosophe...

Son âge? je l'ignore; mais il est de ceux qui restent toujours jeunes, n'étant ni sceptique au bien et au beau, ni sceptique à l'amour. Si les années ont mis des fils d'argent dans sa blonde chevelure, elles ont laissé son cœur et son esprit dans toute leur verdeur.

Un trait distinctif de la nature de ce charmant poète, c'est qu'il a horreur du laid et du vulgaire; le beau artistique est un besoin de sa nature, il est inné en lui. Saladin vivait dans un palais féerique; revenu dans notre siècle et

s'appelant Arsène Houssaye, il vit dans un hôtel qu'il a orné de belles statues, de beaux tableaux et des vieilles tapisseries des Gobelins; ce luxe artistique lui est si indispensable, que s'il était transporté dans un logis bourgeois et vulgaire, il s'étiolerait et mourrait, tout comme la fleur détachée de sa tige se fane et meurt.

Tout Paris se souvient des fêtes splendides qu'il a données dans son hôtel de l'avenue Friedland; dans sa belle galerie, dans ses grands salons, au milieu des statues et des coupes de Sèvres, se pressaient ambassadeurs, princes, grands artistes, écrivains illustres, poètes incompris, écrivassiers sans talent, grandes dames, grandes comédiennes; un éblouissement de lumièi'c éclairait cette foule; le Champagne coulait à flots ; profusion et luxe étaient la loi suivie par ce second Saladin.

Un détail qui peint bien la nature d'Arsène Houssaye, nature faite de bienveillance, c'est celui-ci : On lui reprochait d'inviter une foule de bohèmes manquant de talent, de tenue et d'argent; mais, répondait-il : Il faut bien que ces pauvres jeunes gens s'amusent un peu; voyez

comme ils sont heureux, ils boivent mon Champagne avec un entrain qui fait plaisir à voir, et mes cigares de La Havane s'engouffrent dans leurs poches avec une rare dextérité ; je donne des fêtes surtout pour ceux qui en sont privés.

Lorsque à ces fêtes je voyais Arsène Houssaye se promenant, avec son bon sourire, au milieu de ses invités qu'il dominait par son grand air, lorsque je le voyais laisser gaiement mettre au pillage ses buffets et ses coupes remplies de cigares, lorsque je constatais combien ce luxe artistique et cette générosité folle seyaient bien à sa personnalité, je me disais : C'est le sultan Saladin réincarné parmi nous !

lia dû vivre une autre de ces vies en Italie; là, il a dû être un grand peintre, Léonard de Vinci ^ peut-être, et c'est pourquoi il a fait, une fois réincarné au xix* siècle, une histoire si vivante de ce grand artiste. Victor-Emmanuel, après avoir lu VHistoire de Léonard de Vmcî\ écrivit une lettre de félicitation à Arsène Houssaye et lui envoya le grand cordon de l'ordre italien.

A cette incarnation, il a acquis ce profond sentiment de l'art, qui lui a fait écrire deux ou-

vrages des plus remarquables : VHistoire de la peinture hollandaise et VHistoire de Vart français.

Léonard de Vinci, grand peintre, sculpteur, architecte, était aussi un excellent écrivain ; il a écrit des poésies et un livre sur l'art. Houssaye dessine et peint; il est un de nos meilleurs critiques d'art; il possède à un très haut degré le sentiment esthétique. Son amour pour le grand art l'a poussé à fonder ce superbe journal intitulé V Artiste, qui suffirait à sa gloire, s'il n'avait pas fait nombre d'autres œuvres de valeur.

Je vais faire crier à l'invraisemblance par bien de mes lecteurs, Arsène Houssaye, seul, dira : « C'est bien possible. »

11 a dû être femme dans une de ses incarnations? car il a de la femme la délicatesse, le tact, et il connaît la femme dans les replis les plus secrets de son âme, comme nul homme ne l'a jamais connue.

Quelle femme a-t-il été?

Une vague intuition me dit qu'il a été la belle et tendre La Vallière. Aujourd'hui homme, il lui reste de cette vie l'amour, le raffiné, la déUca-

tesse des sentiments, la connaissance du cœur féminin et cette douce mélancolie poétique. Cette grande amoureuse n'avait pas eu son apologiste; d'instinct il s'est senti poussé à réparer cet oubli ; son livre sur M"* de La Yallière est plus qu'une élude, c'est une résurrection morale de cette charmante femme.

Le xviii' siècle est aussi écrit de main de maître, c'est une étude philosophique remarquable : présidentes, marquises, Crébillon, Gentil-Bernard, Laclos et Sophie Arnould, ont trouvé en lui le seul protraitiste capable de faire ressemblant.

L'œuvre d'Arsène Houssayeest un décaméron irradié et joyeux où les baisers sont chastes comme la sainte jeunesse, le sourire illumine tout, la chanson du renouveau y est chantée par des voix vibrantes et mélodieuses.

Dans Y Étoile du moment^ on trouve dans un tour symbolique des traits inattendus et une subtilité passionnée.

Dans le Quarante et unième fauteuil, Arsène Houssaye se hausse à Juvénal, mais un Juvénal poli et pai'isianisé.

Dans Mariani^ il montre la passion dans toute sa force.

Dans ses romans des Gi'andes Darnes^ il présente le miroir aux belles pécheresses de Paris.

Il est une partie de l'œuvre de cet auteur qui résume bien le genre de son talent; c'est celle mi\i\x\ée Philosophes et Comédiennes ; on y admire une grande désinvolture, une fraîcheur charmante ; il y peint des portraits qui rappellent Léonard de Yinci^ en voici un qui est comme la synthèse du moi et du talent de cet écrivain. Deux enfants se roulent sur la dépouille d'un tigre, à côté d'eux on aperçoit les osselets que viennent de quitter les joueurs. Non loin d'eux, un couple amoureux s'abandonne à l'ivresse du vin de Chypre, qu'il boit dans des coupes ciselées; c'est Horace et Lydie remplaçant une ivresse par une autre. Derrière eux, demandant un demi-mystère au vert feuillage, deux autres amoureux rapprochent leurs lèvres fraîches, mais altérées de baisers. A gauche, revêtu de la chlamyde, chaussé de sandales, un philosophe enseigne à un jeune Athénien les principes du monde, l'unité universelle; se tenant un peu à

l'écart, une femme jeune et belle, d'une beauté radieuse, écoute la leçon : ces trois personnages, on le devine, sont Socrate, Alcibiade et Aspasie; un prêtre étend les mains sur ces couples pour les bénir, les accords d'une lyre se mêlent au chant du rossignol. Cette harmonie douce, grave et sereine, c'est la Grèce antique admirablement comprise par le poète des Cent et un sonnets,

Arsène Houssaye est un penseur dont la pensée aime à voler seulement sur les choses belles; il aime les contrastes harmoniques et non heurtés; il a le sentiment de la mesure et du goût; le convenu et le vulgaire lui font horreur.

Il est tout cela... et... il n'est pas de l'Académie ; il a été inspecteur des beaux-arts, il a rendu aux arts de réels services, il a découvert des statues, il a fait mille choses grandes et utiles, et... les immortels ont accueilli le duc d'Aumale; ils ont rendu immortel Emile OUivier, l'homme au cœur léger et au bagage littéraire plus léger encore... et ils n'ont pas prié Arsène Houssaye de leur faire l'honneur d'être des leurs. Quand donc laissera-t-on ces quarante dans l'ombre

qui leur siérait si bien et fera-t-on une réelle académie composée de nos grands écrivains?

On a dit d'Arsène Houssaye qu'il était un beau poème en action, ceci est exact; j'ajoute que chez lui, le style c'est l'homme. Sa personnalité cadre bien avec son œuvre, et son œuvre est l'expression parfaite de sa haute et sympathique personnalité.

PAUL DE GASSAGNAG

A-UL DE Gassagnac Gst ne en 1843,

il n'a pas encore quarante ans; et

y^l pourtant, depuis dix-huit ans, il est

une des personnalités les plus en vue, les plus

bruyantes et les plus curieuses de ce grand

Paris, si riche cependant en personnalités; chez

lui, la valeur et la fougue n'ont point attendu

le nombre des années.

En parlant de Paul de Gassagnac, je suis

amenée à faire une réflexion, c'est celle-ci :

on pourrait bien avoir raison en défendant la

politique aux femmes; pour mon compte, je

me sens complètement incapable de me mettre

au diapason des hommes s'occupant de politique. Voici leur procédé : tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont des imbéciles ou des gredins, à qui ils adressent des injures et des gros mots. De parti pris, ils louent tout ce que font les hommes de leur camp, et ils blâment systématiquement tout ce que font les hommes des autres camps politiques.

Cette manière de voir est sans doute aussi adroite qu'intelligente, mais elle n'est pas dans mes faibles moyens, car j'ai la naïveté de penser qu'on doit être juste et impartial surtout avec ses ennemis. J'ai horreur des ambitions politiques; mais les opinions sincères me paraissant innées dans l'esprit de Thomme, je les respecte tout en les combattant.

En faisant la silhouette de Paul de Gassagnac, je vais en conscience dire ce que je pense de son esprit, de son cœur et de sa nature. Son opinion politique, qui n'est certes pas la mienne, ne me rendra pas partiale.

J'ai connu Paul de Gassagnac en 1864, il avait 21 ans; il débutait dans la littérature, et moi aussi : je venais de pubUer une étude sur les

PAUL DE CASSAGNAG "li'

sérails turcs et sur les lois qui régissent les femmes musulmanes; il rendit compte de ce livre et me fit un joli éreintement ; je dépoétisais rOrient, je lui enlevais son originalité pittoresque, je faisais de Stamboul une sorte de faubourg de Paris, etc., etc. Son éreintement était spirituel et gai; loin de me fâcher, j'écrivis un mot au jeune critique, il vint me voir à mon journal. Depuis lors, tout en étant d'opinion diamétralement opposée, nous avons toujours té bons camarades. Sous l'empire, j'attaquais violemment l'empereur. Gassagnac a jugé, comme moi, que les opinions étaient libres, et jamais il n'a pris texte de cela pour m'injurier dans son journal ; au contraire, il a toujours fait des comptes rendus très bienveillants de mes œuvres littéraires, se souvenant qu'on n'est tenu qu'à plus de courtoisie envers ses ennemis politiques.

Gassagnac a une excellente nature ; il est bon, chevaleresque et charmant garçon; pourtant, il a eu, me dira-t-on, un nombre incalculable de duels, et il est devenu une sorte de spadassin. Ceci est vrai, mais l'esprit de justice me force à

constater aussi que c'est d'abord l'amour filial qui lui a mis les armes à la main ; son père, Granier de Cassagnac, élait insulté avec une violence, une âpreté et une ténacité inouïe ; le fils indigné a voulu venger l'honneur de son père ; rien de plus honorable, selon moi, que ses premiers duels; mais ils ont eu une influence fatale sur ce jeune homme : ils ont développé en lui cet emportement et cette violence qui font de lui le Veuillot de l'impérialisme... l'autre Veuillot, celui de VUm'vey^s, a insulté, a distribué des coups de boutoir de droite et de gauche ; et lorsqu'il s'est agi d'accorder les réparations demandées, il s'est retranché derrière ses principes chrétiens. S'il était un vrai chrétien, il mettrait en action les principes du Christ : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit ; » il n'aurait pas insulté, il aurait montré un peu de cette charmante douceur évangélique. Je le déclare hautement, je préfère, et de beaucoup, le Veuillot impérialiste, répondant par ses témoins aux témoins qu'on lui envoie, que le Veuillot de sacristie. Une fois sorti de sa nature, Paul de Cassagnac,

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