‹ Silhouettes paroissiales [microforme]Chapitre 3 sur 12 · EL · texte numérisé non relu

EL

Un Ancien

# “que a A de ce pat tive

Il mourut à Quatre-vingt-dix-neuf ans, un soir triste de l'automne. On eût dit que la mort avait Peur de faucher l'épi mûr de Sa vie.

Il dort sous quatre pi de l'église où il a tant d sillons fertilisés Par ses ses avVoines et ses blés.

Avec lui disparaît un de

nationale, et c'est tant mieux: ils s'indigneraient

peut-être trop contre la légèreté ingrate, qui les dédaigne en vivant de leur cœur et de leurs bras.

Tout enfant, il serait mort de faim et de froid, sans le secours d'un ami. À vingt ans, il acheta un coin de terre, conquête bien-aimée de son travail et première réalisation de ses espoirs de jeunesse.

C'était à l'époque où l'on coupait le blé à la faucille, le matin au petit jour et le soir encore sous les étoiles.

Un jour il s'aperçut, en revenant du marché, qu'un acheteur lui avait donné une piastre de trop pour son orge. Il rebroussa chemin, fit six milles et dit au marchand: « Vous vous êtes trompé dans vos calculs: cette Piastre est à vous », et il revint allégé et content.

Il aimait la politique; mais, dans une élection fameuse, un candidat lui ayant glissé dans la main des billets de banque, en le priant de { convaincre » trois ou quatre électeurs, il laissa les billets tomber à terre et fixant sur le corrupteur deux yeux où flambait l’indignation: « Monsieur, dit-il, ramassez votre argent! Je ne serai pas de l'autre parti, parce qu'il n'a pas ma confiance, et je ne suis plus du vôtre, parce que vous me l'avez ôtée. Allez! »

Et il ne toucha plus jamais à la politique.

Un soir, un voisin le rencontra qui revenait de son champ:

— La récolte est belle, Jui dit-il, le bon Dieu vous gâte. .

— Oui, répondit le vieillard de sa voix émue, le bon Dieu est bon! Je lui ai demandé de la santé: ‘h bien, il y a Quatre-vingt-dix ans que j'en dépense et j'en ai encore tout plein. Je lui ai demandé une femme forte et aimante: il m'a donné une compagne qui m'a aimé et a travaillé ferme à mes côtés Soixante-deux ans. Je lui ai demandé de nombreux enfants: il m'en a donné une douzaine et demie, et Pas un ne m'a fait de la peine et n'a dérogé. Je lui ai demandé chaque matin le pain quotidien que j'aurais bien gagné: il y a ajouté le bonheur et de l'instruction pour mes fils.

Je le bénis.

Jeune homme, ajouta-t-il, aimez la terre qui nourrit, travaillez fort! Il n'y a rien de bon comme du bon pain gagné.

Écrivains et Lecteurs

Tout écrivain catholique remplit un ministère. Il exerce un apostolat. Et pour le rendre fécond il lui faut une double Puissance: le don d'abord, notre concours ensuite.

Le don, c'est son autorité Personnelle, ses qualités, ses talents, son génie; c'est son art mis au service de la vérité et des nobles causes, servi lui-même par une volonté droite, une intelligence vigoureuse et vive, un jugement sûr, tous les moyens d'action qu'exige la conquête des esprits et des cœurs. Ainsi doué, l'écrivain possède les instruments d'une œuvre de beauté.

Pour y ajouter la grandeur morale et en faire une œuvre de bien, l'écrivain a besoin, au surplus, d'une collaboration: la nôtre, celle de ses Compatriotes et de ses lecteurs, le soutien de nos admirations fraternelles, de nos sympathies, de nos secours, de nos voix répondant à la sienne pour en prolonger les échos, de notre propagande multipliant les fruits de son travail. Il a droit aux prières de tous ceux qui bénéficient de ses labeurs: il compte sur elles pour se garder, au milieu des assauts divers de l'injustice, de

la haine, des victoi:es et des défaires, assez de charité pour frapp. : sans haïr, pour vaincre sans orgueil, pour n'être jamais écrasé même s'il est vaincu, et assez d'humilité pour se soumettre à l'autorité de l'Église et accepter ses directions.

Aussi bien, ce n'est pas l'effet d'une vertu médiocre que de préserver le journaliste, l'écrivain, le simple artiste de la plume, du vertige des luttes quotidiennes et des Courses aux succès de la vanité, de l'éblouissement des triomphes momentanés offerts par les Passions humaines et les foules légères, des applaudissements intéressés et des égoiïstes jouissances, loin des régions où s'épanouissent les fleurs admirables du sacrifice, de l'honneur, de la sincérité et du désintéressement. Tant de voix tentantes appellent l'artiste à profaner son génie et à obéir aux théories gonflées d'amour-propre de l'art pour l'art! Tant d'autres le sollicitent à céder aux vulgarités du réalisme ou à un spiritualisme vague et amollissant! Tant d'êtres blasés, fatigués de la lutte, finissent par ne voir, comme but de leur travail et couronnement de leurs efforts, que l'argeni!

A l'encontre de ces sollicitations séduisantes, notre Concours consiste à solliciter l'écrivain vers les hauteurs de sa vocation et à l'y induire, -— à le solliciter d'apporter à nos âmes sa fierté,

la vérité toujours Plus claire sous nos yeux, ses idéals de vie publique et Privée, le trésor de sa science et de ses convictions, des lumières pour nos routes devenues sombres, des joies pour nos vies devenues tristes, des directions indépendantes des partis et des exploiteurs fratricides, des gloires nouvelles Pour la patrie et l'Église.

Et puis, lui Prouver par des faits que nos sollicitations isont sincères.

L'écrivain, avec ses délicatesses de cœur, son âme sensible, ses impressions vives, douloureuses parfois jusqu'à l'abattement ou joyeuses jusqu'à l'enthousiasme, a besoin, plus que tout autre, d'âmes qui Sympathisent et vibrent à l'unisson de la sienne. Un regard indifférent l'abat. D'un geste on peut relever soh Courage. Une bonne parole lui fait trouver doux le travail des jours et des nuits.

Voilà pour le cœur.

Pur

Pour l'estomac, il faut de plus le pain quotidien.

Si banale que soit cette nécessité, l'auteur, — et le journaliste Peut-être moins qu'un autre, TT ne peut s'y soustraire. Et c'est en le déli-

vrant de ce souci que nous rendons possible

son œuvre et en devenons les collaborateurs.

Faute du secours matériel, que nous leur avons peut-être refusé, combien de beaux talents ont étouffé, dès leur jeunesse, les rêves glorieux qu'ils avaient formés, et sont devenus les ser-

viteurs désillusionnés et déchus des maîtres qui

les ont nourris. Que d'intelligences Supérieures nées Pour être libres dans leur travail et leurs Pensées, et qui ont dû asservir, pour de l'argent, leurs pensées et leur travail, en faisant mourir, dans cette servitude, l'idéal rêvé! Combien de jeunes cœurs, épris de vé rité, ne fourniront jamais l'œuvre de fui et de Patriotisme pour laquelle Dieu les avait doués! Les besoins matériels les ont li-rés aux exploiteurs de la littérature, de la politique et du journalisme: leur Courage, trop peu chrétien et trahi par notre indifférence, a cédé devant l'appât: pour vivre,

ils ont menti avec dégoût, vanté des hommes qu'ils méprisaient, ont trompé en l'amusant le peuple dont ils devaient faire l'éducation.

Et si on leur reprochait leur trahison, peutêtre — sans se justifier assez — auraient-ils droit de nous répondre: « C'est votre faute! Quel Soutien et quel €ncourag. -..:nt donnez-vous à SEUX qui sacrifient l'argent à la vérité, les hon-

neurs à l'honneur, la popularité à la cause des faibles, leur bonheur à la justice trahie ? Pourquoi nous apportez-vous vos faveurs quand nous vous exploitons, et les refusez-vous à ceux qui peinent et souffrent pour vous? Est-ce donc un crime moindre de nourrir les exploiteurs que d'exploiter ? »

Il y a dans cette réponse possible tout un monde de leçons. Si nous savions les entendre, il nous arriverait peut-être de n'éprouver pas plus d'indignation contre certains scribes à l'enchère, que contre nous-mêmes qui les faisons vivre. Au lieu de tant de protestations stériles contre la presse démoralisante, nous laisserions ses masses de papier jaunir dans les dépôts.

Nous ne nous contenterions pas d'admirer le talent, de féliciter les écrivains généreux et libres, nous aporterions à la propagande de leur œuvre quelque chose de nos épargnes et de nos efforts.

Nous nous forgeons nous-mêmes nos misères.

Pour les foules névrosées, prises de la fringale du nouveau et de curiosité malsaine, on a créé la presse à sensation. Tout comme pour les cœurs blasés, en quête de palpitations sensuelles, la peinture réduite aux tours de force du procédé, a multiplié ses trompe-l'œil et ses nudités,

— le marbre des sulpteurs a pris des attitudes Provocantes, et la poésie, Pour remplacer les idées qu'elle n'a Pas, a triomphé dans le calembour et les extravagances de l'esprit, dans les mollesses de l'amour ou d'éclatants carillons de rimes.

Lecteurs, arrivistes, indifférents ou simples jouisseurs, nous aimons qui nous amuse ou nous endort. Nous cherchons des auteurs à notre image. Les peuples, dit-on, ont les gouvernements qu'ils méritent. Les lecteurs ont les journalistes + les auteurs qu'ils pensionnent.

Liseuses

Après le journal à sensation, nul autre genre littéraire n'a mieux que le roman conquis, pour les pervertir, les lecteurs et surtout les lectrices. En aucun autre genre, il n'est aujourd'hui plus difficile aux auteurs honnêtes de faire aux autres une concurrence victorieuse.

La littérature d'imagination inonde la société. Aidée par la légèreté des mœurs contemporaines, les provocations de la rue, les spectacles où

l'on n'a plus à penser mais à voir, non plus à

comprendre mais à prêter le système nerveux aux surprises de lumière et du bruit, cette littérature s'est glissée dans tous les milieux. Les bibliothèques à dix sous la répandent parmi le peuple et les petites ouvrières, tandis que les éditions de luxe s'entassent sur les étagères des dames du beau monde. Tout ce qui aime à s'étourdir en fait ses délices, tout ce qui ne sait plus réfléchir y trouve ses chefs-d'œuvre. Les indulgences que cette littérature a pour nos vices —et ce au'elle en a! — deviennent des qualités artistiques. On en est d'autant plus content, qu'on est plus mécontent de soi. Son libertinage y est bienvenu: il met celui de la liseuse en si belle compagnie!

Pour la même raison, les auteurs qui respectent encore la pudeur et s'adressent aux facultés supérieures sont devenus fades, vieux-jeu. J'ai entendu ces expressions tomber des lèvres de jeunes filles, qui les appliquaient, — non pas à des historiens ou des savants: il n'est pas même question de ceux-là, — mais à d'admirables romanciers, dédaignés parce que honnêtes.

t cela m'a remis en mémoire la scène vécue des deux liseuses en train de choisir, dans une gare, un roman de voyage:

— Prends l'autre, dit l’une d'elles, en re-

poussant un livre de René Bazin, prends l'autre, c'est du Zola, c'est bien plus...

Je vous fais grâce du nom de l'animal, par respect.

Et l'on se demande avec tristesse ce que peuvent bien devenir la société et la famille, quand lisent ainsi tant de mères, sans tenir compte, souvent, ni de l'Index, ni de Ja morale, ni de l'argent donné aux écrivains corrupteurs, ni de la décence la plus élémentaire, — ce que seront les mères de demain, quand des fillettes fraîchement émoulues de la pension, sdustraites à toute surveillance des Parents complices ou inconscients, se repaissent, avec un sans-gêne qui ferait croire à une absence totale d'intelligence, si ce n'était de pudeur, des fictions grivoises et des obscénités, « qui font ressembler, dit Drumont, à une vaste porcherie la littérature contemporaine ».

C'est un aveu pénible, mais qu'il faut faire: en dehors de quelques romanciers catholiques, chez lesquels frissonnent de belles pages, lumineuses, souriantes de gaieté, de raillerie ailée, de scènes originales, comiques ou touchantes, riches de bonnes leçons et de traits vengeurs, on ne rencontre chez la multitude des autres

que l'injure amère à nos traditions, le mépris

des. croyances qui polissent les âmes en les sanctifiant, une atmosphère enveloppante de rêves sensuels, — comme un relent de Pornographie toujours prêt à s'évaporer: l'âme vieillie et malpropre d'une race gâteuse.

— Et leurs succès, alors, comment les expliquez-vous ? i

Celui qui Pourrait le mieux les expliquer, s'il voulait parler franc et net, c'est le complice du mal qui vit en chacun de nous.

Tout homme est composé d'une bête et d'un ange, et c'est souvent la bête qui mène l'ange.

Pour y mieux réussir, elle appelle à son secours les puissances du dehors qui fortifient son instinct, — celles qui transforment l'imagination et la chair en une sorte de château-fort, où bientôt meurt l'ange prisonnier.

La vogue de beaucoup d'écrivains romanesques ne s'explique pas assez Par leur art. Elle est la résultante d'éléments divers dans lesquels entrent, Pour Une grande part, la sensualité et le snobisme, la volupté, dont on n'a pas honte parce qu'on s'y livre en secret devant les Pages muettes d'un livre, le Plaisir d'absoudre ses faiblesses en Compagnie d'héroïnes plus faibles que soi

et dont on s'obstine à ne pas voir les laideurs de l'âme sous la finesse de leur linge; le bonheur d'échapper, dans cette école de coquetterie, aux réalités et aux devoirs de la vie, parmi tout un monde faux, imprégné de luxe et de luxure, et qui se convainc d'avoir effacé le sixièrne commandement, parce qu'il en a couvert la violation d'élégance, de soie bruyante, de bijoux et de fleurs.

Retranchons ces mobiles subjectifs et bas, remontons la morale des lecteurs, et nous allons vite, dans la même proportion, voir baisser les mérites de beaucoup de chefs-d'œuvre. Plusieurs baisseraient même jusqu'à la platitude d'u Paul de Kock et d'un Ohnet, si le ridicule pouvait tuer — car l'esprit chrétien et le bon sens ne sauraient le faire — la vanité sotte d'une foule de lecteurs. Il m'est arrivé cent fois de constater, ou d'entendre l'aveu qu'on avait lu tel mauvais livre pour la gloriole de le dire et de paraître dans le train. J'en sais d'autres qui, dans le monde où l'on mondanise, ont des dédains pour tel bon auteur, — qu'ils admirent au fond, — crainte de passer pour dévots. Plus d'un va jusqu'à se vanter de lectures honteuses qu'il n'a jamais faites.

— Îl est mal, pense saint Augustin, de com-

mettre une faute secrète, plus mal d'y ajouter le scandale en s'en 8lorifiant; se vanter du mal qu'on n'a pas Commis, c'est le crime joint à l'imbécillité.

— Mais enfin, ajoute-t-on, les écrivains catholiques sont ennuyeux, même dans la littérature légère.

— Quelques-uns le Sont; d'autres sont de grands artistes. ,

— Pas nombreux!

— I -n'y a pas, en ce moment, un grand nombre de René Bazin et d'Henry Bordeaux :

mais il y en a beaucoup d'autres qu'on devrait encourager et aimer, si seulement on s'aimait Un peu soi-même et son devoir.

— Les autres sont si bien écrits!

— En est-on bien sûr ? et est-ce une raison pour les lire? Qui donc voudrait absorber les Foisons d'un chimiste, sous Prétexte qu'il les Prépare avec un art consommé ? ou se plairait à recevoir des soufflets. à cause de l'élégance du geste? Dumas avait une très haute idée de son style: il n'en défendait pas moins à sa famille de lire ses Ouvrages. Victor Hugo a beaucoup loué l'esprit de certain auteur, et Pourtant il avertit Ja jeune fille qui va !e lire:

Hélas! si ta main chaste ouvrait ce livre infâme, Tu sentirais soudain Dieu mourir dans ton âme.

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Au surplus, là, franchement, Parmi tous ceux qui disent: « C'est si bien écrit! » combien y en a-t-il qui savent éprouver une jouissance Purement littéraire, apprécier un bonheur d'ex- Pression, l'originalité d'un style, Ja finesse et les nuances d'un genre, d'un mot bien situé ? Combien de lectrices « adorent » le Style de Marcel Prévost, parce qu'il les pervertit « adorablement » et que là se borne toute leur analyse! Avez- VOUS jamais eu la cruauté de demander à certaines admiratrices de la première manière de Paul Bourget et qui s'extasient devant « le grand Psychologue », en quoi consiste, au juste, la psychologie de ses romans, en quelles œuvres ou chapitres elle se manifeste en Particulier et comment cela les distingue des autres ? La réponse à cette question m'a souvent ménagé des Surprises, du temps que je savais encore me Surprendre de quelque chose. Non, la valeur d'un grand nombre de ro-

manciers n'est pas dans leur valeur même, elle est dans nos faiblesses. La vogue ne les porte

Si haut que parce que nous leur prêtons les ailes de notre vanité.

Nous aurions beaucoup fait Pour corriger les Mauvais auteurs, si seulement nous nous corri-

gions nous-mêmes. Ils seraient vite meilleurs, si avant de les admirer nous ieur demandions de nous respecter. Nous aurions fait plus encore pour les écrivains catholiques si, renonçant à la littérature de pure imagination qui déséquilibre, nous revenions aux œuvres d'histoire, de raison, d'art vrai, et si nous consentions à nous laisser instruire: et élever.

Mon Casque

Mon « casque » n'est pas allemand: il n'a ni Pointe, ni morzue.

Toute la paroisse le connaît. On le rencontre chapeau bas, comme si c'était monsieur le Curé. Et il en a la gravité.

Il fut loutre à son origine. Il est vénérable paï son âge, il est jaune sans être orangiste, chaud par tempérament. Je ne puis saluer mes amis sans lui donner une poignée de main. Il s'y prête comme un gant qui aurait du poil, et il perd son poil comme un vieux cheval au printemps.

Après l'avoir mis tout l'été en hivernage, l'autre matin je l'ai sorti pour l'hiver. Je le

croyais pourtant bien mort, et la vie à toute une famille de mites, comme en leur tènement.

Les ingrates! Elles s'arrachaient sa toison et mordaient le sein qui les a logées!

Ce qu'il doit en souffrir! lui qui depuis vingt ans a connu les agonies d'un crâne dont la fourrure s'est accrochée à tous les buissons de la vie, et sait combien sont meurtriers les courants d'air aux chefs sans toison.

Restons fidèles l'un à l'autre, vieille mon Casque bien-aimé!

Te changer pour un neuf ? non! En achetant le neuf, à mon âge, je devrais dire mélancoliquement: « Ce sera le dernier. » Mais avec toi, au moins, j'ai toujours l'espérance de vivre assez vieux pour en avoir un autre.

Tu as abrité toutes les pensées que j'aurais voulu enfanter, et elles se sont trouvées si bien, Sous ton poil hospitalier, qu'elles n'ont jamais voulu naître.

Nul comme toi n'est charitable: tu sens Comme il m'est doux d'avoir la tête près du bonnet. Tu rayonnes dans les poudreries, ainsi

qu'un panache, et tu restes au froid pour que j'aie chaud

il avait donné qui y logeaient

loutre,

Tu es modeste aussi: ce que tu m'en as donné

de bonnes leçons! T'en souviens-tu, le soir que je t'étrennais? Mes amis me firent fête, et comme l'orgueil me gonflait la tête: « Et pourquoi donc ? fis-tu, indigné: le casque ne donne pas l'esprit, et ce n'est Pas toi qui as inventé la loutre. »

Avec ça, tu as l'humeur gaie.

Mieux que personne tu sais rire des huitreflets grelottant sous la bise. Tu te moques, dans ta barbe, de ces échafaudages barbelés, dénommés chapeaux, et, en philosophe serein, tu m'insinues: « Laissez-les faire: c'est comme Ça qu'on coiffe les gens qui n'ont pas de tête, »

Nu-pieds

Trois gosses de douze ou treize ans, rencontrés à l'angle de la rue voisine, m'ont fourni cette silhouette.

Ils allaient, déchaussés jusqu'aux genoux, se chamaillant pour deux tomates volées à la devanture de l'épicerie du coin, sales, effrontés, baragouinant des grossièretés, le museau barbouillé et la tête en fourmilière, la chemise en loques frissonnantes au vent, des culottes .fin-

de-canicule aussi peu décentes que peu confortables pour l'hiver.

J'éprouvai d'abord un sentiment de pitié.

L'un des trois ayant proféré, en bousculant son Voisin, un blasphème contre le Christ, ma pitié se mêla d'indignation en remontant jus-

qu'aux parents de ces jeunes voyous. C

es petits, pensais

-je, ne sont pas les auteurs de leur dégradation précoce. Ils en sont les victimes. Ils sont enfants des rues, parce qu'on les y a jetés. Ils ont appris à blasphémer comme d'autres apprennent à prier, Les mots grossiers de leur vocabulaire sont, comme leur bouche baveuse, des portions de l'héritage paternel. C'est de quoi il faut les plaindre bien plus que de leur nudité et de leur misère.

Il n'est Pourtant pas nécessaire que la pauvreté soit sale! Rien n'exige que la misère soit crapuleuse. Personne n'a condamné l'ignorance à être blasphématrice.

Ce n'est pas d'aller nu-pieds qui fait pitié. Est-ce que vous n'enviez pas parfois les petits Bars passant à gué ou naviguant dans les flaques d'eau après l'orage? Les Kneipistes marchant Pieds nus dans la neige n'ont jamais exigé notre Compassion, — du moins tant qu'ils n'en mou-

raient pas. Il me souvient que les touristes et

te.

les heureux étudiants de l'tle Jersey étaient très fiers de se promener au bord de la mer, leurs souliers pendus au cou et les Pieds rouges comme des homards. Cela fait moins Pitié et, à coup sûr, c'est plus inoffensif que d'aller poitrine nue, avec des allures de filles, décolletées depuis la nuque jusqu'aux reins; et c'est, si je ne m'abuse, aussi hygiénique et plus moral.

Ce qui désole, dans ‘- enfaïits de la rue, ce sont d'abord leurs vices: puis leur conviction inconsciente que leur sort ignoble est nécessaire, inchangeable, fait pour eux. Ils ne songerit pas à sortir de leur condition infecte; ils se croient créés et mis au monde pour elle. C'est le fatalisme de la misère. Ils Y Croupissent sans en beaucoup souffrir, Parce que, ne s'attendant à rien de mieux, ils ont tout ce qu'ils attendent: leur paille, leur boue, leur mépris, leurs joies grossières. C'est navrant.

En m'apercevant, les trois gamins firent le mouvement de traverser la rue. Je les appelai à moi:

— Dites donc, mes chers enfants, les classes sont commencées, pourquoi n'êtes-vous pas à l'école ?

Pt ee

— On n'y va pas, nous autres,

— Vous n'allez pas à l'école! Pourquoi pas ?

— Parce qu'y nous envoient pas. On est pas habillé, dit l'un: j'ai pas de souliers, ajouta l'autre.

— Eh bien, venez, mes enfants, je vais vous en faire donner des souliers. Vous irez ensuite chez vous, vous vous débarbouillerez un peu, et Puis vous irez à l'école. Où demeurez-vous ?

— Papa veut pas qu'on y aille. Y nous garde.

— Et qu'est-ce que vous faites dans les rues toute la journée ?

— On mène des moutons et des bœufs aux abattoirs.

— Et que vous donne-t-on pour cela ?

— Trente sous: et Papa y dit qu'à l'école on Sagne rien.

— Venez, mes Pauvres enfants, conduisez-moi chez vos parents. Je vais arranger cela. Voyezvous, si vous alliez à l'école, vous seriez instruits et, plus tard, au lieu de mener des n° tons, vous mèneriez des hommes; au lieu de trente Sous, vous gagneriez trente piastres; vous deviendriez des messieurs, bien habillés, mariés, dans de belles maisons, avec un banc à l'église, des petits enfants au collège et au couve:L.

Vous seriez heureux.

En

— Ouah! fit le plus grand des trois, d'un air absolument incrédule, on n'aura jamais ça, nous autres! Des pauvres, Ça gagne jamais trente Piastres. C'est toujours pauvres!

sv

Je songeai: cette parole d'enfant de la rue est révélatrice. Elle soulève un coin de voile sur l'âme populaire

Nous nous demandons parfois, en nous plaignant et en accusant l'esprit accapareur des Anglais, pourquoi nos grandes entreprises, la haute industrie, le commerce, les fonctions supérieures, l'administration des compagnies financières et de service public, sont généralement aux mains des protestants et des étrangers: pourquoi nous sommes si rarement servis par eux, et si souvent leurs serviteurs.

Répondre qu'ils ont les Capitaux et que nous Sommes plus pauvres, ce n'est que déplacer la : question d'un cran.

C'est qu'ils se font de leur âme moins bien douée que la nôtre, un: âme supérieure, une âme de métropole; tandis que r ous gardons notre âme coloniale, défiante d'elle-même et soumise. Ils se souviennent tout le temps qu'ils ont été VainQqueurs; et nous, crainte de l'oublier, nous

ir JS Le

répétons sans cesse qu'ils sont nos maîtres. Ils se Convainquent qu'en toute chose il est nécessaire qu'il en soit ainsi: premier gage de succès. Nous nous Convainquons du bonheur qu'il y a de monter en grade … à leur service, en faisant leur fortune: gage assuré de la mort prompte de toute initiative et de toute fierté.

Dans un monde démocratique comme le nôtre, où chacun Peut aspirer à tous les honneurs et à tous les succès, demandez à la plupart de nos ouvriers, commis, comptables, voyageurs, chefs de rayons des grandes maisons de commerce, agents ou vendeurs des fabriques anglaises, s'ils ne songent pas à unir leurs épargnes à d'autres épargnes pour fonder à leur tour et

devenir patrons. Leurs yeux étonnés vont vous dire comme l'enfant:

nous autres! »

COn n'aura jamais ça,

Ils ont l'air de trouver leur sort nécessaire, inchangeable: « Que les Anglais soient les pro- Priétaires et les maîtres, pourvu que nous vivions de notre salaire! » Leur initiative ne monte Pas plus haut. Mentalité de domestique.

Beaucoup d'ouvriers très intelligents, artistes dans leur métier, deviendraient vite riches et Puissants, et un peu toute leur race avec eux, si Seulement ils Consentaient à faire valoir pour

sh

eux-mêmes, en maîtres, leurs talents. Ils n'osent pas. Leur grand-père a servi, leur ‘père a servi Comme le grand-père, eux serviront comme leur père et leur grand-père, et leurs enfants serviront comme eux. C'est la réponse que me fit un ” jour un fileur de coton de la Nouvelle-Angleterre. ( Vous savez, nous autres, on a toujours eu des bonnes places: mon grand-père a quitté sa terre

pour filer, papa filait, moi je file, et je crois bien

que tous mes garçons fileront. »

Encore si c'était par vertu! Beaucoup de ces pauvres apathiques ignorent ce que sont la modestie et l'humilité.

C'est l'âme coloniale, bien semblable à la nôtre, des Acadiens, qui les a fait pêcher la morue pendant deux cents ans, Sans Savoir s'organiser Pour garder chez eux les plus gros profits de leur pêche.

C'est à cette même absence d'esprit d'entreprise et à cette âme de serviteur que je songeais, la semaine dernière, en traversant le distric. de Rimouski et autres paroisses québecoises. Tout ce pays est agricole; presque toute cette population est catholique et canadienne-française. Si vous voyagez par là, lisez, ne serait-ce que par la fenêtre de votre wagon de chemin de fer, les placards qui outragent les pignons de granges

n'osent !

et de hangars, les réclames qui décorent les rochers

a servi | et les clôtures, vous Constaterez que les ustenme leur { siles de Cuisine de tous ces braves gens, leurs rviront 4

machines aratoires et instruments agricoles de

toute sorte sont de fabrique étrangère et leur viennent de leurs maîtres. is pourraient tout aussi bien sortir des usines de nos compatriotes, dont ils feraient la fortune, Mais non: « On n'aura jamais Sa, nous autres!» Ce sont peutêtre nos meilleurs Ouvriers qui les ont fabriqués ;

ce n'est pas eux qui les vendent ni eux qui accumulent les profits.

fit un leterre.

eu des a terre is bien ;

up de ont la

C'est toujours les trente sous dont se contentent les uns et les + les autres.

nôtre, e penaniser its de

rente biastres que retirent

Un Jeune

Tous les matins, après la messe de six heures, il quitte l'église par la porte du transept. On dirait que sa Piété se dérobe. Il évite la foule,

omme d'autres Ja recherchent: il s'enveloppe de

entre-

> sone disoises.

cette çaise.

> que e fer,

anges

Il se hâte vers la maison; il se hâtera tout à l'heure à son travail: de belle humeur, tout à son devoir, se prouvant à lui-même et à ses Patrons que la vertu « étant utile à tout », ne doit pas nuire à la ponctualité,

C'est un garçon de vingt ans, robuste ct jovial, avec un grand charme de physionomie et une parfaite distinction d'allure. Dans ses regards passent des rayons de fine observation ct de malice, atténués par son sourire bienveillant. Il ignore autant le respect humain que les poses et les fantaisies du courage. Sa conscience et son urbanité gracieuse lui permettent de marcher le front haut, de regarder droit devant lui: et s'il baisse les Yeux par modestie, il ne les baisse jamais par Peur. À la bravoure il joint la réflexion intelligente. Malgré son âge, il se défie des grands parleurs et il se punirait, quand on attaque la vérité, de ne pas dire sa pensée.

Il aime les sports. Il en use avec mesure, Pour Sa santé et par distraction honnête; il en exclut tout excès brutal et toute vulgarité. Il tâche d'y briller et compte sur son endurance et celle de ses camarades et sur leur loyauté pour Y remporrer des victoires. Il sait que c'est un titre de supériorité de plus pour la race et qu'un

Canadien français a toujours tort d'être le second quand il Peut être le premier.

Sa toilette est de bonne mise, propre, n'a rien de criard et de raffiné, — rien du fils à Papa dont tout le mérite brille

dans ses souliers, ses boutons de manchettes et s

a cravate derniercri. Il est si bien mis que personne ne le re-

marque, — ce qui est le comble de la distinction.

Les bonnes mamans qui

disent en le voyant Passer et en songeant à leur fille: « Ah: si elle pouvait..t» Mais lui n'y songe même pas.

Il est instruit plus que beaucoup d'étudiants. Et Pourtant ses Parents pauvres l'ont tenu peu de temps à l'école. Mais il a lu, et de bons livres, il a travaillé, observé, écouté, retenu. Et il continue son travail. Ses connaissances n'ont rien de négatif, elles ne Sont pas mélangés d'erreurs, — ces dettes de la science.

Au reste,

le connaissent se

lASCASC ra pas de membre Plus assidu ni plus charitablement combatif.

au bien de la bonne société et de la religion.

TR

La charité est pour lui mère de la politesse et en est inséparable. 11 se prête à l'une et à l'autre avec la même bonne grâce: trop courtois pour éclater jamais en dispute, pour prendre sa place dans une bousculade vulgaire, pour avoir raison avec les mots malsonnants de l'argot; et s'il ne se mêle point de corriger ses camarades mal élevés, sa tenue irréprochable leur est une constante et délicate correction.

Il n'étale pas plus ses «je» et ses « moi »

‘UX yeux des gens, qu'il n'étale la fumée de ses cigarettes au nez des dames.

Il entre d'une façon discrète dans un salon, donne sa place à un plus digne dans un tramway, ne manœuvre pas des coudes pour conquérir le siège d'à côté, n'étend Pas tout grand son journal à la face d'un voisin qui en lit un autre, n'avale PaS Sa soupe avec un bruit de pompe aspirante, ne joue pas du piano sur la table et ne se livre à aucun autre tic énervant. 11 se garde de couper la parole à un Causeur, sachant que l'art d'écouter est le don suprême de la conservation e: l'une des marques distinctives de l'homme bien né. En causant il se réserve pour que les autres Soient contents d'eux-mêmes, se prête avec bienveillance aux redites des ennuyeux, et il consent

même .à apprendre beaucoup de choses qu'il Sait, de gens qui les ignorent.

Ce jeune homme santé morale, aussi l'ironie, à Ja blague et qu'aux langueurs des

possède surtout une belle résistante à l'égoïsme, à au scepticisme desséchant, blasés et aux équivoques

vec qui il n'y a pas Il porte dans son âme le Son langage et ses maeur féminine et ne heur-

atesses d'une ingénue ni les fraîches illusions de son cœur. Il se souvient qu'il a des Sœurs, et il les respecte dans les sœurs des autres.

Même quand une

respect de la femme.

nières ménagent la pud tent jamais ni les délic

licencieux, un scandale conjugal, ou quelque anecdote égrillarde, trouvée souverainement spirituelle,

Il se dit que c'est parmi celles-là que les viveurs méritent de trouver leur femme et leur châtiment.

Et il continue de croire qu'une vie honnête et pure de jeune homme chrétien est encore la meilleure préparation à un mariage heureux.

Grosse-Tête

Grosse-tête n'est pas un nom commun; c'est un nom propre, comme Louis-Quatorze, P'tit- Loup et La Violette.

C'est aussi un nom composé: grosse et tête sont du féminin et s'accordent, du moins dans la grammaire. Ce qui n'empêche toutefois Grosse- Tête d'être un homme, règle générale. Quand on appelle une femme Grosse-Tête, c'est par exception et pour confirmer ladite règle générale.

Grosse-Tête pourrait aussi s'appeler Tête- Croche. Certaines gens même s'y trompent en prenant ces deux têtes pour la même ou pour des jumelles. Mais Tête-Croche n'est pas bien

porté. L'Académie a

joute — ou ajouterait, si que elle faisait son devoir — après l'avoir défini: Fam. Spi- Cela signifie qu'il faut s'en abstenir, même Quand c'est ça, tout à fait ça, qu'on veut dire. les On ne coiffe donc Pas un homme de Tête-Croche, leur au lieu de Grosse-Tête, quand on se pique de parler en termes Propres.

ête RO ore IX. Cet effort Brammatical achevé, je me permets de vous présenter Grosse-Tête, — de vous l'introduire, selon l'expression de ses amis, comme s'il s'agissait de le glisser dans votre poche. Avec ç: qu'on n'introduit pas Grosse-Tête si | aisément, ni dans une poche de veste ni ailleurs. est C'est un revêche.

Lit-

De son Physique on n'a rien à dire: il n'en a

Pas; en ce sens qu'il est comme vous et moi, ète comme bien d'autres qui parlent, qui m

: archent, ins s'habillent, vont dans la rue, même en reviennent k SE- sans se faire arrêter, ou Sans qu'on s'arrête pour nd s'écrier en les montrant du doigt: « Regarde À donc! » Un seul Phénomène le distingue, mais il est prodigieux : Grosse-Tête a Souvent la tête Le Petite, effilée en cône tronqué dont on aurait en arrondi les arêtes, avec des yeux au regard ur

oblique, un front étroit, derrière leque ses idées

pourraient se mouvoir à l'aise, si elles n'étaient fixes.

C'est au moral que Grosse-Tête se rattrape.

Quand j'ai dit: «ses idées », j'ai abusé du pluriel. C'est son idée qu'il faut dire. Il a son idée, comme l'Armée du Salut a son tambour:

c'est une idée d'opposition, une idée qui fait du bruit. Toutes les autres idées, quand par hasard il lui en vient d'ailleurs, se résument dans celle-l? comme tous les instruments de musique et la musique elle-même, « le plus misérable des bruits », se résument dans le tambour. Cette comparaison est une sottise, mais j'y tiens, pour faire mon petit Grosse-Tête et pour citer Théophile Gautier, cette tête forte.

A la campagne, le théâtre préféré de Grosse- Tête, c'est devant la porte de l'église, après la messe. Ou bien, c'est sur le banc de la galerie du marchand d'en face, où se réunissent les maquignons, les rentiers en chicane avec leurs brus, les farceurs, les paresseux, tous les petits Grosse-Tête qui se développent en mangeant du curé. Son triomphe complet, c'est dans la barre de l'auberge. C'est là qu'il vide toute son idée, après avoir vidé autre chose.

Il démolit Je Sermon, il le déchiquète, il Je braye comme du lin et en fait de l'étoupe.

— S'il pense, brait-il, s'il pense, le curé, qu'on va la Jui Payer, la dîime du foin! Vas-y Voir: c'est pas dans la loi.

— Mais quand on ne récolte que du foin, comme dans votre « rang », hasarde un paroissien.…. Faut bien Payer quelque chose pour faire vivre le curé, si on veut avoir de la religion.

— Va donc, hein. Vivre, vivre! Il en aura toujours assez! Je garde ce que j'ai à manger: il n'aura Pas mon foin. Ils disent que c'est l'évêque qui l'ordonne: l'évêque, c'est pas le code. C'est comme les Patates: trouve-moi donc dans le code, essaie de me trouver, qu'on est obligé de payer la dîme des patates.

— Ah! dame, répond un habitant en clignant de l'œil, pour Sa, pour les patates, tu y es, t'as raison, et je t'y laisse.

— Va-t-en, va! Yen a toujours des moutons comme tui qui aiment ça se faire mener. C'est Pas moi qu'on mènera! Fais-toi gouverner dans la Ligne du Sacré Cœur: une ligne pour pêcher dans la politique. On ne m'y prendra pas! On aura des auberges quand on voudra: ça attire le monde et ça aide le progrès. C'est pas l'affaire des curés. L'affaire des curés, c'est la sacristie.

La question des écoles non - , Ça regarde pas les curés. C'est rien qu'une machine pour les aider à nuire au parti.

Note. — 11] manquerait à Grosse-Tête son trait d'originalité, — ou, en meilleurs termes, sa marque distinctive de race, — s'il n'était pieds et mains liés dans la politique; et vous ne le reconnaîtriez plus à son œil fixe, si dans la politique il voyait autre chose que son parti. Il est partisan, oh! mais, ]Jà, partisan, entendez-vous, comme ses chefs les plus licenciés-ès-parti. I] y a une moitié du pays qu'il ne voit pas: il ne veut pas la voir. Il voit son parti, il l'entend, il en vit, il en boit, le sert et s'en sert, S'y incruste comme une huître au rocher, et quand il en change, c'est pour de l'argent. Il est fermé au reste. Il n'existe pas pour le reste. Étant Grosse- Tête, il s'en croit assez pour s'en ôter une partie, Pour se couper une part de lui-même: il se divise, se paralyse la moitié de la tête. Il nous trompe quand il dit: me voici; il devrait dire: voici ma moitié. C'est un diminué, c'est une demie; — ou plutôt, c'est un ouvrage en deux tomes dont l'un est retiré de la circulation.

Dans les assemblées, c'est à Jui qu'on confie

les arguments frappants. Autrefois, bleu indigo et fort à bras, il débarquait des hustings les m.….. rouges, au nom de la liberté de Parole; aujourd'hui, rouge crabe, il en débarque ses anciens amis les bleus, au nom des principes, Oh! fichtre, ce n'est pas long! C'est vite fait à lui de débouter de leurs Plaintes les minorités, de trancher les droits de l'Église et de l'État, de mettre à sa placr le Pape, qui est venu, avec son décret Ne t'aimerai, embrouilier nos mariages et note politique, comme si les protestants n'étaient pas plus monsieur que nous. plus instruits… plus riches...

Abpendice. — Grosse-Tête a des enfants, des (petits », comme dit irrévérencieusement l'habitant qui, tout à l'heure, l'a laissé dans. la buvette, Cette Progéniture lui fait honneur. Si elle n'est pas instruite, elle est du moins restée longtemps à l'école.

J'en ai connu deux; mais je crois que l'un, je n'en suis Pas sûr, et je ne veux rien avancer que je ne sache, je crois que l'un d'eux est son neveu. Ils Jemeurent à la ville: les enfants de Grosse-Tte et mme ses neveux n'aiment pas à cultiv terre. Ça manque d'envergure et

il y a bien plus de monde à la ville, et bien mieux habillé.

Et donc, son neveu a beaucoup hérité de son oncle? Ce qui fait, comme de bonne raison, qu'il a, lui aussi, son idée. C'est d'ailleurs l'idée des autres: mais les autres, pour lui, ce sont toujours nos adversaires. Il pense invariablement comme eux, contre nous et les siens. Rien comme ça, ,croit-il, pour avoir l'air intelligent. Il est anglomane et tâche de parler partout l'anglais, bien qu'il n'ait jamais pu l'apprendre, en dépit d'efforts et d'une gymnastique maxillaire fort amusante. I] contemple nos luttes nationales avec une pitié hautaine: « Nous aurions tant à gagner à nous assimiler à la race supérieure! » Oh! que ce neveu Grosse-Tête est fort! Vous Pensez, vous, que les Boches ont violé des droits, achevé des blessés, bombardés des cathédrales, torturé des femmes et des religieuses: essayez, naïves petites têtes, de faire entrer cela dans la Grosse du neveu... ‘

L'autre enfant, un vrai fils à papa, celui-là, c'est tout son père en petit. Ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Seulement, mieux que l'auteur de ses jours, et probablement à cause des bancs de l'école où il s'est assis longtemps, il accepte les idées et les principes d'au-

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Têi cha rac cha ça | cha

trui, même les bons et il les partage, comme il dit. Il les défend même avec un enthousiasme protecteur. Mais, — ji] y a un mais, et c'est sur mais, traître écueil, que sa tête chavire, si on peut dire d'une tête qui n'a jamais navigué, — Mais si le champion de ses Principes commet la gaucherie de toucher à sa personne ou à celle de son père, ne serait-ce que d'une pointe, il verse, il plonge et nage vers son idée.

Et son idée, c'est ça, à Grosse-Tête IL, c'est lui.

Vous avez écrit, ô tête de champion impré- Voyant, que pour briller dans l'administration publique, il ne suffit pas « de vendre de la réglisse, du sirop et des pipes de bois ». Est-ce que vous ne saviez pas que Grosse-Tête I en vend ? Encore si vous aviez dit qu'il en vend en gros. c'est bien plus noble! Mais non, vous allez, comme £a, insinuer: en détail. Vous êtes f. Vous avez contre vous l'idée de Grosse-Tête I, de Grosse-Tête II et du fils ou neveu Grosse-Tête III.

ve

Résolrition. — Quand je rencontrerai Grosse- Tête, je ne me moquerai pas de lui: ce n'est pas charitable. Je ne le contredirai pas: ça l'enracinerait dans son idée, et c'est encore moins

charitable. Je ne l'approuverai pas non plus:

ça l'encouragerait, et c'est ce qu'il y a de moins charitable.

Comme aux États

Savez-vous ce qu'il y a de plus américain qu'un Américain? C'est un Canadien qui veut le paraître.

Un Américain pur sang n'a qu'à se laisser faire pour en avoir l'air et pour l'être: il en a le langage, il en a la tenue distinguée, il en a les superlatifs et l'aplomb, il en a la candeur et l'argent. Quand il critique les institutions de son pays, on sait que c'est par une modestie coutumière, et personne pour cela ne conteste son origine.

Un Canadien français a beau poser au Yankee, il n'en acquiert jamais tout à fait la mine et l'assurance; il a beau en parler le langage, il ne Va jamais jusqu'à la nasalité parfaite; il a beau se faire plomber les dents en or et brasser des affaires, la réclame la mieux payée ne le proclame jamais the greatest in the world. Pour ne pas être traître au pays de ses admirations, il lui faut louer même ce que l'Américain blâme, critique et déplore; il ne se croit pas patriote s'il n'est pas chauvin: il doit trouver dignes de louange tous les traits du Yankee Y compris

Ses travers, ses bosses et ses verrues. Quand il en parle à l'étranger — comme ce brave paroissien que je rencontre souvent en voyage — il doit dénigrer tout ce qui est de chez nous, vanter tout ce qui vient de là-bas, et répéter, en passant du ton de la Pitié à celui de l'enthousiasme: « Oh! si nous faisions comme aux États!» ou encore: « Quand aurons-nous, ici, comme aux États. ? » et toutes les institutions Y passent.

C'est pour rétablir l'équilibre de ce brave Barçon que je viens de faire une revue des enquêtes de l'Oncle Sam.

La dernière — jusqu'à ce matin. je ne réponds de rien pour ce soir — a chargé des enquêteurs extraordinaires de faire une enquête sur l'honnêteté de certains enquêteurs, lesquels avaient été chargés de faire une enquête sur les pots-de-vin versés dans la construction de deux ôu trois écoles Publiques et qui ont, paraîtil, pour ne Point voir les susdits pots-de-vin, reçu plus de pots-de-vin eux-mêmes que toute leur enquête ne devait en révéler. Si bien que l'Américain, né inventeur, et qui considérait l'enquête comme le seul médecin capable de tuer certaines espèces de voleurs, ne sait plus quel

médecin inventer pour tuer le médecin lui-même.

Bolce a poussé un cri d'alarme contre les universités américaines; et l'enquête a démontré, clair comme le soleil d'Afrique, que l'enseignement universitaire des États-Unis fait razzia de l'autorité, de toutes croyances traditionnelles et de tout culte religieux, — qu'il a, enfin, empoigné l'Oncle Sam par la tête, pour le ramener — et vite aussi! au paganisme.

Le Wall Street Journal, de New-York, et le président de la First National Bank, de Chicago, aidés d'une centaine d'inspecteurs d'écoles réunis en congrès, ont fait une enquête sur les écoles publiques américaines. Et ils ont conclu qu'il est navrant, appalling, de payer de si gros salairer et de bâtir de si beaux édifices, pour des enfants « qui n'apprennent, ni à lire, ni à écrire, ni à compter, ni à épeler ».

On a commencé une enquête sur l'administretion et la moralité de quelques écoles normales... Celle-ci, un ministère pudique l'a étouffée. Tant mieux!… Les jeunes filles-mères, impliquées dans ces histoires tendres, ont mieux aimé se taire que d'accuser leurs professeurs bic 1-aimés. De sorte que l'affaire, commencée dans les livres et continuée dans l'amour, s'est terminée à l'amiable et à la maternité. Mais

sl

l'accusation reste là avec ses faits et ses noms Propres. Elle menace même de se généraliser.

Vous verrez qu'elle va revenir. . et nous allons

Savoir comment ces maîtres haut-salariés pourvoient aux écoles.

On a fait une enquête sur les hôpitaux, — parlez-en à Fitchburg, Par exemple. Et elle a révélé des facilités de mourir et de faire mourir que la médecine, les Hôtels-Dieu, les Sœurs grises ou noires n'ont jamais même soupçonnées. Il fallait cette enquête pour nous apprendre à imaginer toutes les maladies qu'on p à la maladie d'un par re le chloroforme et Ja mor de loisirs, la nuit,

eut ajouter Patient, et tout ce que Phine peuvent fournir

aux gardes-malades, pour conter fleurette aux jeunes et aux vieux inte

et prolonger de joyeux rendez-vous!

On a fait une enquête sur les asiles d'aliénés. Ce qu'elle a constaté ne Serait pas croyable, s'il ne fallait croire les Américains au moins sous serment. Je connais des Prisonniers qui se plaignent des traitements Subis en nos prisons. Les ingrats! ils sont aux noces!

rnes,

A l'asile de Worcester, Pour empêcher un Patient de se plaindre, les gardes ouvrirent, toute

la nuit, en plein hiver, la fenêtre de son alcôve, jusqu'à ce que, étant gelé, il cessât ses plaintes. Un autre eut les jambes tordues, tressées, kneaded, — On en fit une « torquette », comme on dit à Saint-Jacques de l'Achigan. Un troisième qui refusait de balayer, se fit arracher son manche à balai, et on s'en servit pour l'empaler. Aussi bien, faut-il qu'un fou soit peu intelligent, pour ne pas savoir qu'un balai doit servir à quelque chose.

Beaucoup de ces faits, sont la conclusion logique et vécue d'un système. Ilà n'ont rien d'étonnant.

Ce qui étonne, c'est d'entendre un Canadien français demander des écoles laïques et des institutions de charité comme aux États.

— Et pourquoi les demande-t-il ?

— Est-ce que je le sais, moi? C'est une mentalité .inexplicable. Il y a toujours, comme ça, des gens qui se baissent pour faire paraître les autres plus grands.

L'Oncle Sam devrait faire une enquête sur cette mentalité à nous: ça l'amuserait assurément, lui qui envie nos œuvres de charité, nos Sœurs, la tenue, le travail et la moralité de nos enfants.

Le Neurasthénique

Il était 1à, sur le trottoir, planté, sur ses quilles, n'osant traverser la rue. Si le: tramway allait passer! S'il fallait.

Tandis que d'autres Piétons languissaient, maugréaient parce que le p'tit char n'arrivait toujours pas, lui, inquiet, l'imagination pleine des victimes écrasés, tout tremblant, mettait le pied Sur l'asphalte, allait jusqu'au rail, et revenait en songeant :

—Je vais d'abord, en tout cas, le laisser passer.

— Allons, lui dis-je, en lui tendant la main qu'est-ce qu'il ÿ a donc ?

Je m'aperçus trop tard que je n'avais pu cacher mon étonnement et ma peine devant le visage amaigri, Pâle, triste, de mon vieil ami. Sa mine décrépite navrait, ses deux yeux se fixaient, immobiles, sur un même point, comme son esprit sur une même idée. I] était méconnaissable.

— Hein! je te Surprends, me confia-t-il, sur un ton d'angoisse: tu ne PEUx pas me le cacher. Je suis fichu!

— Au contraire, repris-je, en dissimulant: tu

es convalescent, puisque tu te promènes au grand air et au soleil.

— Convalescent! Je m'éteins comme une lampe sans huile, mon cher. Je suis neurasthénique! Sais-tu ce que c'est, la neurasthénie ? Dieu t'en préserve! Ma maladie n'a qu'un nom; mais elle a mille formes. As-tu lu le Vase brisé de Sully Prud'homme? La neurasthénie, ‘ c'est l'âme brisée d'un homme. Toutes les énergies s'en sont écoulées; elle a une fissure, n'y touche pas. Oh! qu'on est malade quand, à la lassitude intellectuelle, se joignent l'incapacité physique, le dégoût des choses, la frayeur de l'avenir noir, les nerfs qui grincent au moindre bruit, au son de la voix humaine, d'une porte qui bat, à la vue passagère d'un être antipathique... J'étais riche: un chacal de la Bourse m'a ruiné. J'étais gai: j'ai des ennuis sombres et des colères de sauvage. J'étais brave: j'ai peur de mon ombre. J'étais fort: je suis une loque humaine. Tu sais de quelle volonté j'étais armé: je ne peux pas, je ne veux plus vouloir. Un soir, après un travail trop intense et une souffrance morale qui me frappait toujours à la même place, comme un Marteau sur un clou, il m'a semblé que là — il se posa la main sur la nuque — se brisait l'anneau reliant le système ner-

veux à l'imagination, laquelle fournit en images les pensées à l'intelligence. Maintenant j'ai encore toutes les images, mais elles ne rejoignent plus la raison. J'ai beau essayer de raccrecher le système, rien ne prend; la chaîne est rompue.

C'est ça, mon Pauvre ami, la neurasthénie. Si j'étais seul, Sa me serait égal; mais vois-tu ma femme et mes filles traînant leur misère, pauvres honteuses, servantes, quêteuses ?..

— Voyons, voyons, tu broies du noir. ne pense donc pas à tout cela, tu vas te guérir.

— Tu vas te guérir. oui. fit-il avec une langueur de désespéré. Tu es bête comme mon médecin: pour me guérir, tu me supposes guéri. N'y pas penser. je ne serais pas malade si je n'y pensais pas: c'est ma maladie!

Mon vieux Curé

On nous écrit:

Au milieu des angoisses qui nous étreignent et des émotions douloureuses de la guerre, un grand chagrin vient de nous frapper et marquer d'un deuil de plus le souvenir de l'année 1918.

Notre vieux curé est mort.

Il est mort chargé d'années, d'œuvres et de vertus. Je dirais bien aussi chargé de gloire, mais il ne voudrait pas! Ce mot éveille trop de bruit et fait trop songer à des trompettes qui éclateraient dans le silence de son presbytère. Il rappelle trop l'admiration tapageuse: le mérite du héros publié, chanté par les foules, étalé au dehors, déroulé comme un drapeau claquant aux quatre vents de l'horizon, claironné par les journaux, les revues, les livres et la renommée.

La gloire de mon curé est plus modeste. Elle n'a pas eu d'autre clairon que les larmes silencieuses des paroissiens conduisant leur père au cimetière. Elle est enveloppée dans l'humilité, comme les restes vénérés du défunt le sont dans le suaire. Elle ne claque pas au grand vent de la célébrité: tout au plus est-elle comme la ban-

nière qu'on porte avec respect aux jours de procession, ou qui ondoie doucement dns l'ombre du sanctuaire, sous les yeux de la madone, quand on ouvre les fenêtres de l'église.

Tout le théâtre de sa gloire est 1à, à mon vieux curé, dans le Sanctuaire et à la sacristie, entre Son confessionnal et l'autel. Il y passait la plus grande Partie de ses journées. C'est Jà que, pendant trente ans, je l'ai rencontré. II y était pour mon baptême: je l'y ai retrouvé pour ma première communion: c'est là que je suis allé le voir pour Préparer mon mariage. Quand je l'ai aperçu ailleurs, c'était en Passant: il allait aux malades ou chez les Pauvres.

Sa paroisse n'était PaS grande, mais toute Sa paroisse était à lui, — je veux dire qu'il portait également tous ses Paroissiens dans son cœur. i Et si les paroisses se reconstituent au ciel, je Suis sûr que là-haut il sera le gros curé d'une

très grande Paroisse, car il a tâché d'y envoyer tout son monde

Et c'est pour cela que les curés sont curés:

Pour reconstituer leur paroisse au paradis.

LE

Te

À la sortie des funérailles, notre Député, qui a l'ignorance prétentieuse autant que notre curé avait la science modeste, me dit Sur un ton de husting tempéré: « La Paroisse est arriérée, hein! il n'était pas moderne, il était de la vieille école, le bonhomme! » — En voilà un, vous pouvez en être sûrs, qui est parfaitement convaincu de son modernisme, et il a tort de s'en vanter comme un bossu qui se vanterait de sa bosse,

— Moderne! lui dis-je, vieille école! je ne com- Prends pas. Pour moi ces titres divers et ces façons de parler ne changent rien au fond des choses, pas plus qu'une soutane plus ou moins longue ou fine ne modernise le ministère. Le prêtre et le curé, tous les Prêtres et tous les curés approuvés, aimés par leur évêque et par l'Église, ont été, doivent être, et sont pour moi de l'école de l'Évangile. C'est une école très vieille et toujours jeune. Et comme il n'y en a qu'une, je m'évertue en vain à trouver la catégorie de ceux que tu voudrais placer dans une autre. Ils sont tous des tenants et des lieutenants du Christ, lequel ne vieillit pas, même dans les plus vieux curés, et ne rajeunit Pas, même sous le bonnet de docteur des plus jeunes vicaires.

C'est sous ces traits que je les vois tous.

Et c'est dans cette lumière que j'ai beaucoup vénéré mon vieux curé défunt.

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