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Il était grand Patriote. C'était chose rare toutefois de l'entendre dire qu'il aimait sa patrie, Il avait mieux à faire, comme un bon fils dont la pudeur n'éprouve aucun be le monde qu'il aime sa mère,
Il appartient à cette longue lignée de curés Patriotes qui ont opéré le grand miracle: le miracle dont parle Barrès, de la Survivance de notre race, de notre foi et de notre langue sur la terre canadienne. Ce sont eux qui ont entretenu tous les petits foyers de vie catholique et
française sans lesquels la nationalité se serait éteinte. Nous leur devons la Paroisse, cette cellule vivante qui a fait vivre tout le corps. Ils ont été les Ouvriers anonymes, obscurs, riches d'espoir et vivant de peu, rebâtissant avec patience sur des ruines, priant ferme et enseignant de même, redisant à leurs enfants, aux jours de paix comme aux jours de l'insurrection :
{ Soyons fermes et restons dans l'ordre: nous avons des traditions Saintes, il faut les conser-
il faut y vivre libres Pas parié dans les
soin d'assurer tout
Ver; nous sommes chez nous, en Servant Dieu, » Ils n'ont
tribunes parlementaires; on ne cite pas leurs mots, on ne rappelle pas leurs luttes contre certaines lois oppressives. Mais quand les jois oppressives ont été votées, ce sont eux souvent qui en ont rendu l'application impossible ou vaine.
Mon vieux curé continuait ces patriotes-là.
Il ne parlait jamais de politique à la façon des politiciens. Il ne considérait en elle que ce qui touche aux âmes, à l'éducation de l'enfance et aux intérêts supérieurs de la race et de la religion. Le ranger dans un parti, c'eût été une injure. Il se fût cru diminué, lui prêtre, indigne de son chef Jésus-Christ, en se laissant imposer un chef politique. 11 acceptait l'autorité comme venant de Dieu, et il jugeait les hommes par ce qu'ils sont et par leurs œuvres. Et comme, en toute question, il n'avait ni préjugés de clan, ni Préférence personnelle, il voyait juste.
On a dit d'un grand journaliste, très instruit : « Rien ne lui était étranger, pas même la méditation. » Mon curé, lui, trouvait tout dans la méditation, même la saine politique.
PA
Il est mort Pauvre, ayant donné tout son Superflu avant de mourir.
Il administrait en économe sage les biens d'église, avait: bâti une belle maison au bon Dieu, y entretenait un luxe de propreté parfaite, de l'ordre, des Parures, toute une famille de Statues dont il avait raconté l'histoire édifiante à ses gens, et devant lesquelles les Paroissiens aimaient à venir Prier. On le trouvait plus + vent que personne et plus longtemps agenouillé devant l'autel.
Il obtenait de son monde ce qu'il voulait.
Sa ligue du Sacré Cœur et ses congrégations marchaient comme une armée aux ordres d'un grand général.
Nul n'enseigna jamais mieux le catéchisme.
Nul n'y consacra plus de fatigue et de soins. Les petits et les grands enfants assistaient à ses leçons tous les dimanches. C'était une fête. C'en était une autre semblable chaque fois qu'il entrait dans les écoles. Et la fête se terminait d'ordinaire quand il avait bien expliqué un cha- Pitre et fait comprendre les vérités les plus difficiles, à force de comparaisons et d'exemples, Par des concours, des Concerlations, où des groupes rivaux d'en‘ants se lançaient des questions, se corrigeaient Mutuellement, se bombardaient à coups d'articles du Symbole et de commandements, tombaient morts sur leurs bancs ou chan-
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taient victoire. Oh! les fêtes du catéchisme de mon vieux curé!
Il prêchait de même à son peuple. Il prêchait bien, très bien, à sa manière. Et s. manière. si je ne mn'abuse, c'était la bonne manière. Il tirait des comparsisons de la terre, des bêtes et des choses, de la culture, des travaux quotidiens, des roses qui S'épanouissent comme un cœ:r aimant sous les regards de Dieu, des lis blancs comme l'âme d'une bonne enfant de Marie. Quand il avait fini, ma foi! il me semble que nous com- Prenions les mystères.
Son style faisait quelquefois sourire les gens de la ville, — car il en venait pendant l'été. Si mon vieux curé les eût vus sourire, il n'aurait rien changé, j'en suis sûr, dans sa façon de dire: mais il aurait souri, lui, de bien autre chose, car il était malin autant que charitable.
En vérité, je me demande ce que notre Député a bien voulu dire avec sa vieille école.
La ceinture fléchée
[n'yena plus, de ceinture fléchée. Et c'est dommage: elle habillait si bien nos habitants et donnait une note si pittoresque à leur costume d'hiver!
Étendue de tout son large, elle encerclait la tnille à deux ou trois tours avec une grâce virile, elle apportait une note d'élégance à la souplesse du torse, elle Soutenait en les atténuant les pro- Portions d'un abdomen trop avantageux. Ses rayures multicolores, terminées en pointe de flèches, formaient sur le capot d'étoffe du pays une zone confortable, aux couleurs gaies, faisant songer à ce bien-être Particulier qui s'éveillair dans nos imaginations d'enfants, quand notre vieux maître d'école nous montrait, du bout de sa baguette, la Mappemonde, un peu au-dessus de l'équateur, en disant: « Ça, c'est la zone tem-
pérée. »
Tant qu'ils ont Porté leur ceinture fléchée, nos Vieux avaient une mine à eux tout seuls, originale, charmante à voir, Rien que d'en être
entourés, les plus cassés réprenaient une allure gaillarde.
Ils la nouaient sur la hanche, et ce nœud, et ces franges qui pendaient en deux tresses inégales jusqu'aux mollets, c'était leur orgueil, le dernier cri du goût, l'art suprême, la griffe de l'artistehabitant. Ils ne le disaient pas, comme de racon, mais ils pensaient, comme Buffon: « Le nœud, c'est l'homme. » Ils y portaient la main, comme un beau cavalier à son sabre: ils en faisaient parade, comme les vieux grognards premier-empire du panache flottant sur leur bonnet de poil.
Chassée par la mode, elle s'en est allée, la ceinture fléchée; mais pas seule, hélas! La tuque bieue est partie la première, emportée avec son Pompon par la rafale moderniste, ainsi qu'en une poudrerie de nord-est. Pervertis par ce S°ndale, les souliers mous, en peau d'orignal ou de bœuf, ont suivi. L'étoffe du pays a résisté quelque temps, se battant jusqu'à la corde pour ses droits et privilèges: puis, râpée, trahie, elle a cédé. Et comme la force de chacun était dans l'union, la ceinture, isolée, s'est dénouée tristement, s'est roulée sur elle-même et est rentrée, tel Achille... dans son tiroir de commode.
Des « bottes Napoléon » et des congress, fécondes en cors aux pieds, ont remplacé les sou-
liers souples comme des gants. Des bêtes sorties
même! Quelle énergie soutient donc ces mem-
os
du fond des bois et des eaux: loutres, visons, rats-musqués; des huit-reflets grelottants, pleins de rhumes et de Pleurésies, ont succédé à la tuque. La ceinture rongée par le chagrin et les mites, est morte dans l'oubli, remplacée par rien du tout! :
Si du moins les vieilles choses traditionnelles du cœur, de l'esprit, de l'histoire et de la foi nous restaient! Mais elles s'en vont aussi...
Le Père Rottot, SL
Ce fut une parole de deuil profond, quand on répéta dans la Paroisse de l'Immaculée-Conception: « Le P. Rottot, le bon P. Rottot est mort! »
Cette nouvelle pourtant ne prit personne par surprise: depuis plus d'un an on assistait à sa lente mort tous les jours. Chaque fois qu'on le voyait dire sa messe, entrer dans son confessionnal, vaquer aux occupations de son ministère, Porter la communion, distribuer des aumônes et des consolations aux Pauvres, assister des mourants, on se disait: « Mais, il est mourant lui-
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bres émaciés et ce corps de souffrance? Ne Va-t-il pas tomber avant d'achever ce dernier effort d'apostolat ? » D'autres auraient été couchés dans un lit d'hôpital depuis une douzaine de mois, lui voulait travailler jusqu'à la dernière heure et mourir debout. Disparaître sans dé.
ranger personne était un de ses désirs; vivre et souffrir sans se plaindre, une de ses maximes favorites. C'était même lui déplaire que de s'informer avec Sympathie de sa santé ou lui parler de repos.
Il tomba un soir après une dernière course aux malades et un dernier souper donné à des miséreux. Le Coup mortel le terrassa, sans lui ôter toutefois le temps de recevoir les derniers Sacrements et de reprendre suffisamment conscience pour reconnaître son crucifix et le presser dans sa main jusqu'au moment de l'agonie.
Il expira vers midi, en la fête de l'Assomption de la sainte Vierge.
Les paroissiens qui ont connu le P. Rottot et ceux qui ont vécu avec lui n'ont rien à apprendre dans cette notice biographique. Tous gardent dans leur mémoire et se redisent au fond du Cœur, en pensant à jui, des souvenirs, des exemples, des bienfaits plus touchants et
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qui le peignent en traits plus ressemblants que tout ce que nous pourrions en écrire.
Beaucoup de lecteurs du Bulletin ne l'ont jamais vu ni entendu; c'est Pour eux que nous évoquons sa figure. Ils en garderont, croyonsnous, un souvenir édifié.
Toute âme a sa vertu dominante et plus Personnelle, comme tout visage ses traits distinctifs. Ce qui caractérise la physionomie moraie du P. Rottot et lui donne un relief particulier, la vertu qui marque son âme de traits éminemment Personnels, c'est sa charité. Si nous écrivions sa vie d'homme, de prêtre, de jésuite, enveloppée d'humilité et faite de jours tout pareils en apparence, ce serait une longue histoire de charité, dont les manifestations diverses formeraient les chapitres. Aussi bien, il lui a fallu posséder tous les secrets de cette vertu, Pour que, mêlé à tant de confidences, venu en Contact avec tant d'âmes, tant d'individus et de classes, tant de Susceptibilités, il n'ait jamais Connu ou suscité, je ne dis pas d'inimitiés, — qui aurait jamais réussi à haïr le P. Rottot ? — mais de simples froissements Ou antipathies. On NC saurait être plus aimé et mieux mériter de l'être, — sans l'avoir jamais recherché, — par les Petits qui ne le disent Pas, par les humbles dont
la reconnaissance n'apporte qu'elle-même en retour des bienfaits; par les intimes eux-mêmes, dont les exigences sont d'ordinaire plus sévères, parce qu'ils sont placés trop près pour mesurer les grandes qualités et assez pour voir tous les petits défauts.
Il fut charitable sous toutes les formes ; il employa de là charité toutes les industries: charitable pour tous: le concours des foules autour de son cercueil a proclamé, mieux que des oraisons funèbres, sa charité et en a été le triomphe; les larmes versées et les sanglots entendus pendant ses funérailles ont été, à leur façon, des actions de grâce à sa bonté.
La charité jaillissait spontanément de son âme, comme l'eau d'une source, mais d'une source à l'ombre, ce.hée sous les bois et dans les mousses.
Religieux et ne possédant rien lui-même en propre, il commençait par mendier pour ses mendiants; joignant aux dons de sa pauvre bourse les dons très riches de son cœur, il donnait simplement, comme sans s'en apercevoir, toujours bien aise qu'on acceptât: il allait au-devant de toutes les misères, prévenait toutes les timidités, devinait les désirs en peine et leur répandait sans compter tout ce qu'il avait; — quand il ne le répandait pas, ou qu'il lui restait à son insu
quelque chose, il était enchanté qu'on l'en soulageât, comme on soulage un arbre chargé de fruits en le gaulant pour le dépouiller.
Il s'est répandu en œuvres, en services rendus et silencieux, en aumônes secrètes, en bons conseils, en fatigues et en sacrifices de toute sorte, le jour, la nuit, à toute heure, en sympathies ingénieuses, en démarches et en luttes pour toutes les bonnes causes, en sourires paternels, encourageants, en pardons. On eût dit que l'égoïisme qui, chez les autres, meurt un quart d'heure après leur mort, avait été chez lui étouffé en naissant, ou du moins s'il vivait encore, avait été à jamais retiré de la circulation.
Le P. Rottot était bien convaincu que toutes les corvées lui étaient dues, et que son rôle d'obligation était d'alléger le fardeau des autres, de leur faire aussi large que possible la part des secours, des aises, du bien-être, et de toutes les agréables compensations. Il se chargeait de la besogne de ses confrères pour allonger leurs Vacances, lui qui n'en prenait pas; il veillait jusqu'à minuit, malade lui-même, pour donner la Communion à un malade qui ne pouvait rester à jeun jusqu'au matin; les mineurs de Copper Cliff et les bûcherons des chantiers du nord de Sudbury racontent encore avec émotion, com-
ment, après les avoir exhortés et confessés, il réussissait à prolonger leur repos, en se faisant lui-même leur serviteur, leur Cuisinier et leur commissionnaire.
Il serait bien malaisé de penser moins à soi et plus aux autres, et avec plus de naturel. 11 aurait pardonné en riant à qui lui aurait volé son repas; mais il ne se fût jamais pardonné de ne l'avoir pas donné à qui avait faim. I] savait le tour de pousser sa chaise à un autre; il n'a jamais su tirer à lui la chaise du voisin!
A mainte reprise les silences même du P. Rottot firent œuvre de charité.
S'il existe au monde ce qu'on pourrait appeler l'art de se taire et le talent de déconcerter les mauvaises langues, il poussait cet art et ce talent jusqu'au génie. Personne n'a pu rapporter de lui une conversation médisante; et ceux qui ont médit en sa présence peuvent témoigner de son abstention significative, ou bien qu'il a su alors trouver aux absents les plus malmenés, des qualités faisant contrepoids, aux portraits les plus chargés quelques traits sympathiques et attachants, aux personnages les plus ridicules et aux calomniés les plus compromis ét sujets à caution, des actes ou du moins des intentions dignes de toutes les indulgences. Chacun savait
bien, si loin qu'il fût, que devant lui sa réputation était en parfaite sécurité.
On a l'air de plaisanter en disant que ce charitabl: jésuite a même parfois fait aux autres l'aumêne de son esprit — car il en avait beaucoup. S'il n'en a pas donné à tout le monde, ce n'est pas sa faute; mais il en a du moins prêté bien des fois. On cite encore et on fait circuler, à la grande joie commune, des milliers de « mots », des traits bien aiguisés, des Plaisanteries charmantes, des anecdotes délicieuses de finesse et de comique, lancées, racontées par lui dans l'intimité, entre quatre oreilles, dans ces conversations discrètes, mi-silencieuses, qu'il chérissait, — et qu'ensuite on a attribués, sans trop savoir d'où ils venaient, à d'autres qui en étaient tout fiers et se laissaient faire, sans que jamais l'auteur ait fait mine de s'en apercevoir ou ait songé à réclamer. Il leur accordait volontiers cet esprit, ét c'était une de ses façons de faire l'aumône.
C'en était une autre de chercher en toute occasion à rendre la vie plus agréable et plus Souriante à tout le monde: et sa charité puisait, pour cela, dans des ressources sans fin: depuis la citation amusante de quelque saint original ou d'un auteur classique, — il en avait plein la
mémoire, — jusqu'au Portrait brossé en deux Phrases et campé, là, vivant et drôle, d'un geste, d'un regard de ses yeux, d'un mouvement mimique de sa mobile physionomie: et jusqu'à la bonne farce gauloise qui faisait pouffer de rire. Encore un peu, et je croirais volontiers que plusieurs de ses distractions légendaires, dont on rit encore dux éclats, — comme son entrée au réfectoire en aube, pour le déjeûner, ou son Dominus vobiscum chanté dans une chambre de malade, avant de donner le Saint viatique, — ont été un peu voulues et prévues pour amuser à ses dépens des gens qui avaient besoin de rire.
Jamais toutefois il n'a usé de sa verve spirituelle pour blesser une sensibilité; et c'est d'un mérite peu banal, d'avoir porté dans son carquois tant de flèches barbelées et de n'en avoir jamais lancé une seule par malice.
Au reste, la vie de ce jésuite offre bien d'autres contrastes entre ce qu'il était et ce qu'il paraissait être ou ce que l'on pensait de lui. Il était instruit, avait énormément de lecture, — trop Peut-être pour avoir le temps d'y mettre de l'ordre, — se tenait dans le mouvement des idées religieuses et littéraires beaucoup plus qu'on n'aurait pu l'attendre d'un homme si chargé de ministère au dehors: à qui donc en fit-il jamais
montre, et quels bra ; paroisciens l'ont jamais
découvert ? Nul homi: plus oricinal n'a tenu à se montrer sous de: mi es pli ordinaires.
Jamais esprit plus éveillé à Plus juvent consenti à s'enveipper te raies endormies, Ses yeux demi-clos fuisaiert croire à de la myopie: il n'y avait que des nuit: blanches, « Laissez-le, disait-on, rencontrer ur enfant blime ou un
Pauvre en guenilles: vous vous apercevrez vite qu'il voit clair! »
Quand les bonnes gens ne pouvaient s'empêcher de remarquer, en souriant, les désordres de sa toilette, sa tête broussailleuse et ses négligences physiques, ils trouvaient pour l'excuser des mots charmants et très justes. Ça leur était bien égal, à eux qui n'ont ni parfum dans les habits ni vermine dans l'âme, que le P. Rottot, absorbé par ses œuvres de charité, n'eût pas songé aux franges de son pantalon et à ses bottes éculées! — « Il n'a pas ciré ses souliers, disait quelqu'un; mais je crois bien! il vient de les échanger avec un quêteux! » — Et c'était la vérité même. Quand il avait épousseté des consciences durant cinq ou six heures au confessionnal, ses pénitents lui pardonnaient volontiers de ne Pas épousseter son chapeau.
Un soir qu'il rentrait à la maison, mal vêtu
et transi de froid: « Savez-vous pourquoi, me demanda un de ses amis, il n'a pas tout à l'heure, comme saint Martin, donné à un pauvre ja moitié de son manteau ?
—C'est qu'il a oublié de le mettre, je suppose ?
— Non, c'est qu'il l'a donné tout entier. »
Et c'est parce qu'il a tout donné et s'est dépensé sans calculer, parce qu'il a livré par tranches toutes vives sa santé et sa vigueur, travaillé sans relâche et sans prudence humaine, sacrifié aux pauvres, à tous ceux qu'il aimait par amour de Dieu, ses jours et ses nuits, toute sa puissance de labeur, toutes les ressources de son intelligence et torites les compassions de son bon cœur; c'est parce qu'il fut apôtre dévoué jusqu'à l'héroisme, discret jusqu'à se faire complice, dans 55 corps et sans rien dire, de la maladie qui lc tuait, oubiieux de lui-même jusqu'aux excès de la faim, humble et fatigué jusqu'à l'épuisement, constant jusqu'à l'agonie, — que ce religieux, si robuste, musculeux, bâti en Hercule, ramassé en force, d'une si belle santé morale et physique et qui semblait avoir les promesses de trente ans de vie encore, est tombé
ms
courageusement, sous les armes du sacré Cœur, ainsi qu'un soldat de Premier rang. Au lieu de rapporter à Dieu, par un usage mesuré, prudent, comme petit à petit et sou par sou, les trésors qu'il en avait reçus, il les lui offrit chaque jour, puis tous d'un coup, avec -- vie et dans l'ardeur de sa charité, comme un fils reconnaissant, dont le cœur ne calcule Pas, rapporte à son père les sommes qu'il en a reçues et dépose entre les mains paternelles qu'il baise le capital et les intérêts.
Le souvenir du P. Rottot va survivre, comme celui de ses œuvres, — surtout celui de sa campagne antialcoolique, menée depuis plusieurs années avec tant de modestie, mais si féconde! Son nom, vivante leçon, est dans la mémoire des humbles et des petits Pour y rester, — comme reste dans une paroisse le nom G'un saint curé, —.fixé par la reconnaissance, confié à la garde de l'amitié, —et la reconnaissance est un clou qui fixe bien une image au mur, et c'est une gardienne bien fidèle que la fidèle amitié.
Les parents raconteront ce nom à leurs enfants, en l'encadrant d'anecdotes touchantes et de l'auréole riante de la bonté. Les pauvres, les bonnes âmes, les simples, tous les sincères qui ne savent pas comment dire, mais qui disent
mieux que tous auttes, parce qu'ils vont droit à la vérité et en négligent les accessoires pour, d'un mo, en toucher le fond, répéteront sans chercher plus loin, et ils auront tout dit sans croire si bien dire: « Charitable comme le P. Kottot ».
Lés Conseilleurs
Un père de famille écrivait, ces jours derniers, à l'un de nos missionnaires Pour se plaindre de certaines misères familiales et lui suggérer des sujets de prédication...
Il y a toujours, comme ça, pendant les missions, des paroissiens, zélés et encombrants, qui renseignent les Pères sur ce qu'il faut dire et qui coiffent les autres avec ce qui a été dit. Les grandes vérités et les enseignements les plus nécessaires du catéchisme sont de vains mots, simple parlote de missionnaires peu pratiques, tant que le prêcheur n'a pas fait servir la religion à avancer leur petite affaire, à taper sur la tête d'un voisin antipathique, à corriger tout le monde, excepté eux, à faire disparaître ce qui leur nuit et à guérir leur petit bobo.
— Prêchez donc contre ceci: prêchez donc
It
contre ceux-là! En voulez-vous de la matière à sermons ? Tenez, ma femme m'a dit, hier soir : « Tu es un...! » dites-le donc, pendant la retraite des femmes, que ce n'est Pas permis de parler comme ça à son mari! — « Tenez, mon mari…., c'est un homme comme il faut. je peux rien dire contre lui; pour ça, non, je peux rien dire, je fais pas sa confession; mais c'est un chicanier, un coureur de nuit, qui sort avec Untel.…. Prêchez donc contre les maris qui sortent avec des types que leur femme n'aime pas! Vous dites toujours qu'il faut aller à la messe le dimanche: on le sait, on le sait! Parlez donc plutôt contre ma fille qui ne me donne Pas toute sa paye à la fin de la semaine, contre les ouvriers qui crachent sur le trottoir, et contre les garçons de Baptiste Lépis qui volent notre blé-d'Inde! »
Or, le papa qui vient de fournir gratuitement à notre missionnaire des sujets de sermons, n'en veut ni à sa femme, ni aux ouvriers qui crachent, ni aux garçons de Baptiste Lépis. C'est aux Frères qu'il s'en prend et à ses enfants. Son bobo est dans sa famille. Et il se demande à quoi bon missionner, parler des dogmes et de la morale, du ciel et de l'enfer, si on ne met pas un cataplasme sur cette plaie-là, Il écrit :
Re
— J'emmènerai mon betit garçon au sermon de ce soir, mon Père. Profitez-en donc bour dire que les enfants devraient étudier à la maison. C'est que les Frères ne s'en occupent bas et ne leur donnent pas d'ouvrage, à ce que je suppose. Ils courent dans la rue Jusqu'à la veillée. C'est bas bien, ça, hein, mon Père? C'est vous autres qui devriez arrêter cela. Prêchez fort aussi contre les enfants qui sacrent et ne veulent Pas nous écouter el nous aider. Les miens sont tout belits et ils disent déjà des bêtises à leur mère. Est-ce que ça ne mérite pas un sermon, ça?
JE suis uN PÈRE DÉSOLÉ.
Cela en mérite vingt sermons, Père désolé.
J'en parlerai ce soir. Seulement n'amenez pas votre enfant; ça le scandaliserait. Les petits auront leur tour plus tard.
Ce que vous me racontez là est assez connu et très commun. Votre insinuation malveillante contre les Frères accroît Pour eux ma sympathie: votre gamin mérite ma pitié: et Vous, à moins que je ne m'abuse, vous méritez le fouet. Je ne voudrais pas, comme de raison, répéter cela devant votre fils, car il doit rester convaincu que c'est lui qui va recevoir le fouet, et vous qui allez le donner.
Si cet enfant n'étudie jamais à la maison et
ne fait aucun devoir, c'est à vous à en chercher le pourquoi. Les Frères comptent, et ont. raison de compter, sur le concours des parents. Pourquoi n'allez-vous pas voir le Directeur pour savoir les causes de cette paresse? Vous découvrirez vite que le maître est obligé d'insister, de punir, de s'épuiser, pour remédier un peu au mal de l'enfant paresseux et du père insouciant. Votre galopin en a, des devoirs. Mai:
vous êtes trop apathique peut-être pour vous y intéresser. Vous aimez mieux aller jaser chez les voisins, jouer au club ou ailleurs: l'enfant s'amuse, et sa mère, mal secondée par son mari, le laisse courir.
Ce doit être votre faute, si votre enfant { sacre et ne veut plus écouter ».
Et votre faute est bien plus grave que la sienne. Lui, il faut le plaindre, car toute sa vie il va souffrir d'avoir été mal élevé. Vous, il faut vous blâmer et vous citer au jugement de Dieu. En devenant père, vous avez contracté l'obligation de fournir à vos enfants tous les moyens en votre pouvoir de devenir des hommes honnêtes, des croyants sincères, des catholiques fidèles et des élus de Dieu. Vos enfants n'ont pas demandé de vivre; mais en recevant la vie
ils ont le droit de l'avoir complète, afin de n'être Pas, par votre faute, des êtres de malheur.
Si, en union de volonté avec votre femme, vous aviez formé vos petits à obéir, vous n'auriez pas à vous plaindre de leur résistance, de les voir courir tard le soir par les rues. Les voisins, les gens bien rangés, les familles bien élevées, n'auraient pas à déplorer votre voisinage, à souffrir des cris de gamins, à dix heures de la nuit, et à se demander si toute cette marmaille effrontée des carrefours n'est pas composée de bandits précoces échappés de l'école de Réforme, ou de mioches attendant l'Assistance publique ou la police.
Vos enfants ne jureraient et ne blasphèmeraient pas, si vous aviez pris la peine de leur inspirer l'horreur de ce langage de démon. Au reste, c'est moins Pour avoir entendu sacrer et blasphémer au dehors, que les petits répètent ce qu'ils ont appris. C'est plutôt pour avoir entendu leurs parents eux-mêmes. Il n'y a pas
de sermon qui tienne contre un Pareil scandale,
sv
Un dernier mot de consolation Pour votre plainte finale.
Un mari qui parle avec respect à sa femme, qui la traite comme la compagne de sa vie, par-
it —
tageant avec lui l'autorité venue de Dieu, n'a jamais à se plaindre des « bêtises » que lui disent ses enfants. Et s'il avait, par accident, à s'en plaindre une fois, il trouverait dans son cœur d'époux et de père la correction idoine, pour ôter aux petits ingrats jusqu'à la pensée de jamais recommencer. Réfléchissez un peu, souvenez-vous. Vos marmots ont-ils inventé, pensez-vous, les injures dont ils affligent leur mère ? Ils ont appris le vocabulaire paternel. Ils s'en servent.
La femme qui est traitée comme une épouse et une dame par son mari, est d'ordinaire traitée comme une dame et comme une mère par ses fils.
Voilà, monsieur, ce que je tâcherai de vous faire comprendre ce soir. J'y ajouterai peut-être, en résumant, qu'il y a du singe dans l'enfant: il imite; il exécute moins ce qu'on lui ordonne, que ce qu'il voit faire. Cela me permettra de terminer par une parole de Pie IX, répondant à un père désolé comme vous et qui désespérait de voir corriger les maux qui ruinent la famille:
— Pardon! dit le Pape, je connais un excellent remède à ce grand mal.
— Oh! lequel ? dites-le moi, sain: Père.
— C'est que chacun commence par se corriger soi-même.
Un Guide
Il s'appelait Dufour, Djoe de son petit nom, guide de son métier, grand pêcheur devant Dieu et devant les hommes, sauveur de la réputation des Nemrods qui ne tuent rien ou baisent la vieille.
Il est mort après une dernière prouesse, laissant derrière lui toute une légion de chasseurs et de pêcheurs en deuil. Paix à son âme! Paix dans ies montagnes du nord! Orignaux, ours, castors et chevreuils, truites, brochets, lièvres et perdrix, vivez, courez, nagez et vagabondez en paix: Dufour est parti!
C'était un Canadien du type le plus traditionnel: carré par la base, jovial, sensible et fort, vaillant à la besogne, chanteur et rameur infatigabie. Il n'avait peur de rien, ne reculait devant rien, pas plus devant un loup que devant une gasconnade. « Pour les histoires, disaitAl, je suis un fusil à deux coups; quand on me colle une blague, j'en colle deux. »
Jamais il n'a cru mentir; mais il avait toujours vu plus fort » Oh! le bon Tartarin sincère, doublé d'un Montferrant doux.
Pas riche, bien que roi du lac Tremblant.
Pas instruit, bien qu'il sût par cœur la faune et les forêts du Nord, les mœurs de tous les poissons, le menu préféré de leur appétit, l'heure de leur sommeil et les hameçons de leur amour.
Il parlait de battures, de dos de cheval, de bancs de truites, de refuges dans les rochers où vivent les grosses et de craques où passent les petites, comme s'il eut sculpté de sa main le fond des lacs.
Il avait du magnétisme: il attirait.
On accourait à lui de Montréal, de Québec, de New-York, du Massachusetts. « Les bêtes,
répétait-il, avec son sourire bon-enfant, viennent à mo: quand je ne vais pas à elles. C'est du bon monde: il y en a que je plume, d'autres que j'écorche; je n'en manque pas une, batèche!
quel que soit le nombre de ses pattes! »
Avec ça, honnête et catholique jusqu'aux ongles: « Le chapelet et la messe, monsieur, le diable ne m'ôterait pas ça!»
Quand il quittait le rivage, debout dans son canot, sa crinière blonde au vent, la moustache en croc, ses deux petits yeux clignotants plongés dans les lointains, et qu'il ronchonnait de sa voix gutturale: « La journée est bonne », les pêcheurs ou les chasseurs qu'il guidait pouvaient
Si —
vendre la peau de l'ours: c'est comme s'ils l'avaient eue sous le bras.
Parfois, même avec lui, on revenait bredouille, mais plein d'enthousiasme en songeant à ce qu'on tuerait le lendemain: il l'avait dit! Nul comme lui r'était créateur d'espérances. Au vieux garçon le plus endurci il eût donné l'espoir de belles fiançailles, s'il avait fait dans cette ligne.
Plusieurs curés en trève de ministère lui durent toutes les truites qu'ils ont prises et bien d'autres. J'en sais même un, revenu le soir les mains vides, et qui raconte encore aux Américains, avec des crescendo frémissants, les prouesses de sa journée, parce que, en le quittant, Dufour lui a affirmé de sa voix la plus gutturale et la plus Tartarin-sincère: « La plus grosse truite que nous ayons prise, monsieur le Curé, c'est celle que vous avez manquée. »
Dors, mon vieux Djoe; nous en manquerons bier: d'autres maintenant que tu n'y es plus!
Le Pascatin
Le nom n'existe pas dans la langue française. Et c'est bien dommage qu'il ait fallu l'inventer. Mais la chose, mais l'homme qui le porte, existe, parle, marche, vit en chair et en os, — et Dieu veuille que ce ne soit pas vous!
Le pascatin est le catholique qui fait ses pâques...
— Eh bien, tant mieux! pourquoi lui en voulez-vous ? Aimeriez-vous mieux qu'il ne les fit pas ?
— C'est qu'il ne fait que ses pâques. Et par ce fait, il appartient à une catégorie de pénitents dignes de toutes les Pitiés et inspirant toutes les craintes. Sans.doute, quelques-uns se rattachent à cette classe de malheureux par un reste de vieux jansénisme, — ceux-là méritent plus d'indulgence, — d'autres par la peur du sacrifice et des ruptures à faire, — ce sont des consciencieux, mais lâches. Ils attendent parfois, comme des renards, jusqu'à la Quasimodo: mais enfin ils rompent et se convertissent pour tout de bon.
Le vrai pascatin traite la confession et la
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