‹ Silhouettes paroissiales [microforme]Chapitre 6 sur 12 · ER · texte numérisé non relu

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que ses frères, il s'est appliqué toute sa vie à gâter sa nature. Déséquilibré par tempérament, il a sans cesse éliminé les éléments qui pouvaient faire contrepoids à sa nature lymphatique. Pauvrement doué, il a dépensé, gaspillé son petit avoir, tandis que ses frères s'ingéniaient à grossir le trésor de leurs riches facultés. Placés plus haut que lui dès leur naissance, ils n'ont cessé de gravir encore 'et de monter toujours; lui, parti de plus bas, s'est laissé glisser.

Il n'avait pas de grands défauts à corriger.

Ceux qu'il avait, il s'est borné à les voir pousser. Et comme ce sont des défauts germés dans le sol de la mollesse, ils ont vite grandi en vices de même espèce, comme certaines plantes qui poussent dans les marais. A celles-ci il faut de l'eau croupissante pour leurs racines: à ceux-là il faut de la paresse.

Ses qualités — car il en a, n'étant pas tout à fait un monstre — sont plutôt négatives. Il est calme; sa sensibilité ne lui joue pas de mauvais tours, il n'a pas à lutter contre les impressions: quelles impressions peuvent bien se graver dans cette âme de gélatine? En face des événements les plus imprévus, d'un spectacle grandiose, d'une parole ou d'un acte sublime, d'un paysage émouvant, une courte phrase suffit à traduire son sen-

timent: « Ça m'est bien égal! » N'ayant pas de désirs, il n'est privé de rien. Pas inconstant, jamais il n'est revenu sur une décision: iln

a jamais pris. 11 ne souffre pas de grand'celos. ne jouissant de rien. Ce n'est pas Ge lui qu'en dira qu'en vieillissant il est revenu de bien ie: illusions et redescendu de bien des hauteu De quelles hauteurs voulez-vous qu'il redescenc|

il n'a jamais monté!

Comme tous les lymphatiques que l'éducatso::

familiale n'a pas élevés, secoués, sortis de leur insouciance native, ce Pauvre quatrième est resté nul, marqué du sceau de la platitude. Il n'aurait pas même le courage d'être méchant, s'il ne suffisait pour le devenir de se laisser faire.

Gardez-vous de croire trop aisément à son innocence. Soyez-en prévenus, et prévenez ceux que vous aimez. Vous le reconnaîtrez à ses lan- Bueurs, à ses mots affadis, à son air ennuyé, conquis, évanoui, à ses yeux blanchissants de Poisson mort, à ses manières collantes et folâtres de jeune chien. Quand vous verrez, mères, ce grand garçon enlacer vos fils de ses gestes efféminés, ce sera le moment de crier: « N'y touchez pas: il est contagieux! » Et si ce sont vos jeunes

files qui ont le mauvais goût d'admirer son élégance défaillante, de prendre pour des gentillesses ses équivoques prévenances et pour de l'amour contenu ses soupirs de libertin paresseux, dites-leur qu'elles ont mieux à faire que de s'enamourer d'un mollusque. Il est contagieux, n'y touchez pas!

Faut-il ajouter que ce quatrième est aussi le dernier de sa famille? Et qu'à ce titre son père et sa mère ont largement contribué à sa mollesse, en continuant en lui les traditions qui font « l'enfant gâté ».

Ces parents n'ont pas compris que l'éducation des enfants, dirigée par le même amour, doit varier selon les tempéraments. Autant il fallait retrancher à l'abondance de vie, de passions, de désirs et de volonté des aînés, autant il fallait ajouter à la pénurie de l'autre. Il suffsait de conduire les premiers, de les retenir, de les corriger, de les émonder comme de jeunes r"bres gonflés de sève. Il fallait pousser leur frère. lui infiltrer de la vie, l'endurcir, l'encourager en iouant | ses efforts et en constatant ses succès, l'aiguillonrer et, lui inspirant confiance en lui-même et dans le secours de Dieu, le forcer de se reprendre et de se dompter. Ce procédé viril en aurait fait un homme.

on til-

On en a fait une poupée. Rien qu'à le voir on éprouve l'envie de lui faire Passer un courant électrique quelque Part, pour savoir si dens cette masse pâteuse il existe encore des énergies latentes. Ses parents lui ont montré la vie comme un lit tout fait. C'eût été me-veille qu'il songeât à autre chose qu'à y dormir.

Pauvre quatrième! N'y touchez pas...

Gros bon sens

Vous arrive-t-il parfois de trouver des enseignements, des conseils, de bonnes leçons, précisément là où vous en attendiez le moins ?

Pas plus tard qu'hier, j'ai eu cette bonne fortune.

Nous :voyagions en chemin de fer. Parmi mes trois ou quatre compagnons de Wagon, sur un siège voisin, se trouvait un gros brave homme, large et haut, roux, à la figure rubiconde, bâti en colosse, habillé d'étoffe « Carreautée », avec, sous le menton, une barbe grisonnante tombant en houppelande de chèvre. Il me regardait de- Puis quelques minutes avec l'air de vouloir causer. J'allai au devant de son désir.

Un temps, deux mesures, une demi-douzaine

de questions et réponses, et j'avais appris que le . colosse est protestant, pense en protestant, professe sur les catholiques des idées de protestant : qu'il a un fils, un fils unique, qu'il l'élève avec un sens pra:ique rare et dans le pur utilitarisme protestant.

— Vous n'avez qu'un fils! lui dis-je, en mettant sur mon point d'exclamation l'appui d'un lourd accent, — comme s'il eût été incroyable qu'un homme de cette taille n'eût qu'un fils.

— Oui, monsieur, et c'est moi, maintenant que ses classes sont achevées, aui complète son éducation.

— Un seul! ce n'est pas beaucoup. Votre deuil sera irréparable, si la guerre vous tue cet unique.

— Oh! mais je me suis arrangé pour qu'il n'y aille pas. Pas si gauche!

— Et son éducation que vous complétez depuis sa sortie du collège, elle consiste, j'imagine, à l'initier à un métier, au commerce, à une profession…

— Âu travail! monsieur. Je lui fais accomplir les humbles besognes que j'accomplissais à son âge. Il commence, non pas où je suis rendu,

, Mais où j'ai commencé. S'il commençait par en haut, il ne saurait pas monter, il glisserait comme

tant d'autres. Dans les heures de repos et les jours libres, j'en fais mon Compagnon. Nous Sausons. Je le pénètre de bons conseils, je l'en imbibe. Souvent, je lui dis, — et je crois que vous allez me Comprendre, though you are a catholic..

— Thank you, Sir.

— Welcome. Je lui dis donc, doucement, sans violenter sa liberté, en le laissant réfléchir, comme un homme: Mon fils, si tu es Consciencieux et droit, tu n'auras PaS peur qu'on examine ta vie et que l'on connaisse tes défauts, tu en seras bien aise: ça t'aidera à les corriger. Ne te crois jamais supérieur aux autres hommes; regarde en haut et reproche-toi de ne Pouvoir égaler jes plus élevés. Si la vanité rentre dans tes calculs, tu n'arriveras jamais à balancer tes livres: il te manque quelque chose dans la caisse. Du moment que tü commences à te gober, tu n'es plus gobé par personne. Mon fils, prends garde au moi. L'égoiste est un sourd-muet: il ne sait plus dire ce qu'il lui faut, ni entendre ce qu'on lui dit. Ne regardant que lui-même, il n'a- PerÇoit pas la main tendue pour le guider. On ne Saurait rien apprendre au fat qui croit tout Savoir, Il a le secret des idiots, la clef de l'ignorance. Ne prenant jamais un bon conseil, il n'en saura jamais donner: il ne Saura jamais

Commander, n'ayant pas su obéir. Vois le monde tel qu'il est, mon enfant. Pas avec les yeux de ces jeunes fous qui rient pour se convaincre que c'est amusant, boive... des liqueurs qu'ils suent en vices, passent les nuits blanches pour mieux vider la bourse de leur père en se vidant le cerveau. Ne fais pas de visites: les visites, c'est la politesse des gens qui se dérangent pour en déranger d'autres.

— Parfois, tajoute mon Écossais, en m'étudiant de son regard satisfait, je mêle à mes conseils ceux d'un vieux commerçant de mes amis, lequel, d'une voix rauque et convaincue, a coutume de répéter à ses employés:

— Je suis un Patron rude, mais juste: un homme de cœur trouve plaisir à gagner sa vie chez moi! Êtes-vous nigaud, êtes-vous paresseux? You don't stand a show, here. Je paie bien qui travaille bien. Tant que c'est moi qui donne le salaire, je m'estime votre maître. Si cela ne Vous Va pas, ouvrez un magasin vous-même et tâchez de faire mieux. Ne trompez pas ma confiance! Que j'y sois ou que je n'y sois pas, l'horloge est là: ne perdez pas le temps. Ne me flattez pas: laissez-moi tranquille; ne soyez pas, non plus, de ces prophètes d'après coup qui répètent sans cesse quand l'accident est

arrivé: « Je vous l'avais bien dit!» Faites plutôt que ça n'arrive pas. Je vous paie de bons gages, parce que Votre travail produit des profits: il m'a toujours paru qu'une petite enveloppe contenant un Petit salaire est comme un seau de charbon trop petit: il est incapable de produire de la vapeur. Sans doute, je ne me souviens pas de tous les mensonges qu'on m'a contés, mais je n'oublie jamais la binette d'un menteur. Un homme assez habile pour cacher tous ses mensonges, serait assez habile pour n'en jamais dire. Ne me trichez pas dans votre emploi, car je veille. Mettez la mesure comble à votre travail, je mettrai la hausse au salaire, Aspirez à plus haut! Viser juste à son gagnepain, c'est déjà ne plus le mériter. Dormez bien! Car si vous veillez trop tard, my profit account gets a headache, Ayez soin de votre santé, Travaillez en homme intelligent, avec des heures de relai pour réparer vos forces. Si vous trimez aveuglément comme une machine, il faudra bientôt vous conduire au Barage, et, à votre place, je mettrai une machine...

PA

À diverses reprises, mon interlocuteur s'était arrêté, tandis que ses deux yeux bleus,

voilés

de larges cils et de sourcils hirsutes, semblaient m'interroger: « Que pensez-vous de ceci ? »

— Je pense, lui dis-je à la fin, que vous et votre vieux commerçant avez un sens Pratique, utilitaire, admirable. Vous devez être riche. Vous l'êtes! Si la vie était une bourse, je pourrais affirmer que la vôtre.

— Dame! je n'ai pas à me plaindre. D'ailleurs, c'est un de mes Principes, mon fils le sait : il ne faut jamais se plaindre de sa bourse!

— Surtout quand elle est pleine... C'est dommage tout de même, ajoutai-je, qu'à travers cette éducation et ces conseils tout humains, vous ne fassiez pas briller un rayon de soleil.

— What do you mean, que voulez-vous dire ?

— Qu'à travers ces industries mercantiles, ces moyens habiles de faire de l'argent et de vivre à l'aise, toutes ces vertus naturelles enfin, il devrait passer un souffle surnaturel et des rayons d'Évangile.

— Bah! là, je reconnais Je catholique...

La conversation aiguilla vers les sujets religieux... et elle fut longue... et elle va recommencer; nous allons la reprendre à ma chambre. Il me l'a promis.

Les crampons en l'air

D'ordinaire, le superstitieux n'est que ridicule et amusant. Il est un des nombreux représentants de la sottise humaine.

Il devient coupable du moment où, averti, conscient de sa folie, il y persévère, s'y entête, attribue certains effets à des agents qui n'y Peuvent mais, établit des liaisons de causalité entre des faits et des êtres incompatibles ou disparates, fausse le sentiment religieux, tremble de peur ou trépigne d'espérance selon que tel incident s'est produit dans telles circonstances ou telles autres, même si l'incident est aussi incapable d'engendrer la chance espérée ou le malheur redouté, que l'est un pommier d'engendrer un lièvre.

La superstition est souvent, en matière religieuse, un reste de paganisme. Elle fleurit encore chez plusieurs peuplades sauvages. Elle existe même, sous des formes diverses, pitoyables quand elles ne font pas trop rire, chez des catholiques d'esprit plus faible et de crédulité plus niaise.

Qui ne connaît l'horreur inspirée par le nombre 13? Est-ce Victor Hugo ou Sainte- Beuve qui, dans un banquet intime de gens de lettres, se lève soudain ; pile, tremblant, n'osant avaler sa dernière bouchée, .: précipite dans la rue, supplie un gamin «passe de l'accom- Pagner, l'assied à table Fiès de lui Pour former un quatorzième, et, respirant enfin: « Songez donc, mes amis... nous étions treize! »

J'en ai connu un autre — peut-être était-il poète aussi: il venait de Caughnawaga—qui voyageait dans un train du New-York Central. Tout à coup, s'apercevant Que nous étions treize dans le wagon, le voilà pris de frayeur: « C'est mauvais signe! crie-t-il d'une voix étranglée, je ne reste pas ici! Ça va dérailler.… il ÿ a un pont ouvert. un tamponnement! » I] se lève, saute de son siège vers la porte, le train roulant à toute vitesse, saute sur la plate-forme, saute en bas, et, pour se sauver du nombre 13, se casse le cou.

Un brave garçon de la Campagne intelligent Pourtant, doué de bon sens pour le reste, faillit un jour en venir aux Coups avec son père, parce que celui-ci s'obstinait à affiler un couteau le dimanche: « Vous voulez donc que notre vache meure dans le cours de Ja Semaine! »

« Chez nous, me disait un Français, quand

{un paysan rencontre un prêtre le matin, à Ja (sortie de sa maison, il court aussitôt à la re- « cherche d'un morceau de fer. Ila un malheur “sur la tête tant qu'il n'a Pas touché son mor- {ceau de fer. » Heureux, au contraire, celui qui dès le matin renccñtre un bossu! Je dis heureux... il faudrait tout de même s'assurer. Qui sait? Ce qui est bonne fortune chez nous est peut-être malédiction ailleurs. Ça varie tant, ces choses-Ià,

Si jamais vous recevez une lettre comme celle qu'une dame me remit l'autre jour, voulez-vous me promettre de la jeter tout de Suite au panier ? Cette lettre, écrite Comme avec l'archet d'une fausse dévote qui joue du violon, contient une formule de Prière, — si l'on Peut appeler de ce nom des insanités méêlées au nom de Dieu et des saints. Et, .au bas de cette formule, l'ordre de la transcrire neuf fois et de l'envoyer par la Poste à neuf autres Correspondants, qui devront en faire autant. Faute de quoi, l'incrédule revêche à cet ordre se condamne par là même à neuf calamités successives Y compris l'aliénation mentale, — si elle est encore possible, — « des clous sur le nez, l'eczéma sur Ja nuque, des jambes cassées, la diarrhée des canitudes.…. »

— Vous partez en voyage le vendredi! Vous

commencez vos semailles, vos récoltes le vendredi! Vous étrennez une robe le vendredi, vous tombez malade ou vous venez au monde le vendredi! Mais... êtes-vous fou ? Vous savez bien que ça porte malchance.

— Bah! moi, ça me fait rien.

— Ah! ça ne vous fait rien ? vous voulez y aller, en voyage, le vendredi, eh bien, allez-y: votre cheval crèvera! Vous voulez l'étrenner, hein, votre robe: étrennez-la! Vous aurez toujours des puces! vous allez la déchirer d'un bout à l'autre dans les artichauts, et, coup de chance, si votre peau n'y reste pas avec.

— Tiens, tiens, vous voudriez bien me le donner pour rien, votre couteau ? Zut! ça coupe l'amitié. Voici un sou, je vous paie.

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Dans une de nos belles parnisses du nord, un marguillier vint un jour me cire: « Mon Père, pendant la retraite, vous savez, les paroissiens écoutent mieux, pourriez-vous pas empêcher ça ?

— Empêcher quoi? Empêcher d'écouter ?

— Non; empêcher les gens de revenir quand un chat traverse le chemin devant leur voiture. Vous connaissez ça, hein ?

— Pas du tout; je n'y comprends rien.

— Eh bien, pour Prendre un exemple, je prends mon voisin. Voici: hier au Matin, il me dit bonjour en partant pour le marché; il allait vendre son avoine et deux cochons, sous le respect que je vous dois. Trois heures après, je le retrouve à l'entrée du Village, avec son avoine et ses deux gorets.

— Comment, je dis, tu t'es pas rendu ?

— Ne m'en parle Pas, me répond-il, l'air grognon, la tête basse, son fouet couché à côté de lui et sa jument au petit pas.

— C'est toujours pas les soldats qui ont voulu t'enrôler; t'es trop vieux.

— Hé non, c'est un chat!

— Un chat qui enrôle ? Un chat de conscription ?

— Ah! ne badine Pas, c'est pas le temps!

Imagine-toi, juste comme j'enfilais le Petit-Brûlé, un chat s'amène au bord du fossé. Ouéh! pensaije, il va me Porter malheur, il va traverser le chemin au nez de ma jument! Je tire mon fouet, et sling! me voilà au galop. Le chat Pense que je le fouette, et miaouh! le voilà lui aussi au galop. Et oh donc! moi dans le chemin, lui à côté, dans l'herbe; et file! et fouette! Le gueux, il en régagnait… Si au moins, je me disais, il ne se met Pas dans la tête de traverser.

MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No 2)

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