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Maudit chat! que ça court donc, un chat, quand ça court! Tout d'un coup, il lâche l'herbe, il se lance de travers et, houp! bondit de l'autre côté du chemin... J'étais un homme fini! Wooh, Bellie. Je tire rien que sur une guide, je tourne et je reviens. il avait traversé devant, l'animal!
— Et s'il avait traversé derrière ?
— Justement! s'il avait traversé par derrière, ça n'aurait pas été un « avertissement ». Et ça lui était bien égal, à lui: il n'avait rien à gagner à passer devant. pourquoi pas passer derrière ? N'importe; j'aime encore mieux faire deux voyages que de me jeter dans un mauvais sort. Tu en as connu, hein, des vaillants qui n'ont pas voulu retourner, après que le chat avait passé devant: qu'est-ce qui leur est arrivé ? Des voleurs de la ville leur ont crié: « La bourse ou la vie !» ou bien ils ont dégringolé en bas du pont de Saint-Eustache, déchiré leurs poches d'avoine et bougré leurs cochons à l'eau.
Empêchez donc ça, mon Père, acheva Je marguillier, confiant.
Une des superstitions les plus répandues que je sache est celle du fer à cheval.
Le fer à cheval trouvé dans une route, contient tous les bonheurs ou toutes les calamités,
— Ça dépend. Si vous le trouvez, occupant sur le sol sa pose normale, prenez-le précieusement, apportez-le, suspendez-le au-dessus de la porte de votre maison. Laissez-le là et soyez tranquille: la chance s'en vient. Mais, oh! mais, si vous trouvez le susdit fer à cheval retourné, les crampons en l'air, — même si vous ne l'avez qu'aperçu sans Y toucher, fermant aussitôt les yeux, serré, serré, — c'est trop tard, il va vous arriver un malheur. Il ne vous reste plus qu'à faire comme le bonhomme Moïse Ygrecque de le Côte-Double: un bon habitant, honnête, travaillant depuis le petit jour jusqu'aux étoiles, et ne passant jamais la Saint-Michel sans ( rencontrer ses paiements ».
Un soir, vers six heures, Moïse Ygrecque arrive chez lui. « Détèle-le si tu veux », dit-il à son 8arçon, en lui abandonnant son cheval et sa voiture. Il lâche les guides, jette de côté sa couverture, laisse ses mitaines et son capot sur le siège, passe, avec un désintéressement de condamné à mort, par dessus son chien étonné, rentre à la maison sans dire bonjour à personne, file droit à sa chambre, s'affale dans un fauteuil, blême comme on ne l'avait jamais vu depui ‘e jour qu'il avait attrapé son « effort ».
— Eh bien quoi donc, mon pauvre mari, tu
es malade ? demande sa femme d'un ton caressant.
Pour toute réponse, deux yeux effarés, qui osent à peine envisager madame Ygrecque, et qui signifient: « C'est bien pire que malade! »
— Veux-tu que je te prépare une « ponce » ?
C'est-y ton « effort » qui revient ?
— Je voudrais bien que ce serait mon effort!
reprennent les deux yeux effarés et la bouche ouverte, sans parole.
— Voyons, dis-moi ce que t'as, dis-le moi!
— Non, laisse-moi... tu ne sais pas ce que tu demandes. Mieux vaut ne jamais le savoir.
— Oui, moi je veux le savoir. Faut que tu me le dises! Tu ne m'as jamais rien caché...
moi non plus Voilà que tu me rends malade à présent. Je suis toute renversée…
— Non, ce n'est pas toi qui es renversée.….
C'est le fer! Pauvre femme, que c'est triste à dire. Le sais-tu à c't'heure ? le comprends-tu ?
— Non, conte donc vite.
— Eh bien, ma femme, sois courageuse...
Il avait les crampons en l'air!
— Allons, bon! Encore ta vieille marotte, s'écrie la femme soulagée. Tu me fais des peurs! Viens que je te baise sur le front, mon pauvre Moise, avant de souper... Tu l'as trouvé les cram-
Le
pons en l'air? Tant mieux, tant mieux! (Ça Prouve que le cheval allait au galop ou qu'il a buté.
— Oui, mais ça prouve aussi que je n'en ai Pas pour long... Je vais être empoisonné. Quand le vieux Firmin Narbonne a trouvé son fer les crampons en l'air, c'était bien, si tu veux, d'un cheval au galop; mais ça n'empêche pas que sa femine l'a empoisonné quinze jours après.
— Mais ta femme, mon cher vieux, ce n'est pas la Firmin Narbonne.
— Tu me le jures ?
— Pas besoin de jurer: tu le sais bien que je ne suis pas la vieille Firmin Narbonne.
— Jure tout de même, c'est plus sûr! Tu m'empoisonneras pas? Alors, puisque c'est comme ça, avant de souper, ma femme, rattelons la voiture, et retournons: il faut que tu effaces le sort. Je sais l'endroit au juste, c'est sur le chemin de la Pointe-aux-Anglais. Tu vas lui tourner les crampons en bas. On sera tranquille après.
Laissons-le aller, si cela le rassure.
Mais, de grâce, crampons en l'air ou crampons en bas, ne glissons donc pas dans la sottise,
Délaite
Le curé avait bien écrit Adélaïde sur le registre des baptêmes, 20 septembre 1820. Mais le père Brazeau, Fanfan de son petit nom, avait décidé que sa fille s'appellerait Délaite.
— M. le Curé, dit-il, après lecture de l'acte et avant de faire sa croix, je vous ai dit Délaite.
— Non, non, ‘avait repris le prètre; il n'y a pas de sainte de ce nom-là; Délaïite ne ferait pas belle figure dans le gros livre.
— Elle aura la figure qu'elle pourra; mais on va l'appeler Délaïite.
Elle s'appela Délaite. Elle vécut quatrevingt-quatorze ans: tisserande de métier, économe par nécessité, vieille fille par choix, type unique par nature. La mort vient de nous la ravir, emportant avec elle l'une des dernières survivantes d'une industrie morte comme elle: l'industrie du métier à tisser. Non pas le métier mécanique, vulgaire, sentant l'huile, roulant à côté de cent autres qui roulent et señntent comme lui, empoi- Sonnant la pâle tisseuse qui le graisse, le régularise et lui tire les brins. Non; le métier de Délaite était vierge d'huile, en bois franc, campé
entre deux bancs-lits dans l'unique pièce de la maison, avec ses montants qui atteignaient Je (plancher d'en haut », ses pédales, son peigne, son ensouple, ses lisses et ses bobines.
Délaïte y tissait depuis toujours. Elle ne se Souvenait pas d'avoir commencé; elle ne s'aper- Cevait pas à la fin qu'elle continuait, étant retournée à une seconde enfance et tissant comme son métier, inconsciemment.
Au reste, comme beaucoup d'ertistes de notre siècle, elle s'était spécialisée; elle ne faisait que dans la toile et exclusivement dans la « toile à poche ».
La Providence l'avait servie à point pour lui Permettre d'être toute à son art. Elle lui avait donné un frère et une sœur: Polyte, qui atteignit 96 ans, prenait un soin égai des bêtes et de la Cuisine, parlait peu et n'articulait pas, rapport à son goïtre, — et Pascal qui mourut plus jeune que ses sœurs, hélas! à 89 ans. C'est lui qui cultivait le coteau de sable et en récoltait ce qu'il fallait à ce nid de célibataires pour ne Pas crever de faim. Il souffrait, lui aussi, d'un goître encombrant; mais ça lui était bien égal: il ne tenait ni à parler, ni à apprendre, — sa belle innocence involontaire l'ayant exempté de faire sa première communion.
Jamais Délaite n'avait voyagé. Elle allait à la messe beau temps mauvais temps. Cette marche de six milles, à pied, était son « excursion » favorite. Qu'eût-elle été apprendre dans le monde? Personne ne tissait et ne réussissait la «toile à poche » comme elle; nul paysage n'égalait en poésie la « côte des Unault », où elle avait juché sa cabane et d'où elle rinçait son œil mélancolique de vieille fille, en contemplant le grand horizon fermé, d'un côté, par les Laurentides, de l'autre par des bois d'érables et de noyers, avec, là-bas, entre les bosquets de sapins du vieux Metton Ouellette, les deux clochers de son église.
En revanche, que ses « poches » en avaient fait de chemin! Ce qu'elles en avaient entendu conter d'histoires sur les quais de Montréal, de Liverpool et de Vancouver! Ce qu'elles en avaient contenu de beau blé d'or, tandis que Délaïite mangeait de la galette de sarrasin! et vu de merveilles, aux Indes, dans les halles et de « Singapour à Nantes! »
Un soir, les pédales du métier s'arrêtèrent, la navette n'acheva Pas son trajet, les brins se croisèrent, la trame reste emmêlée, le dos courbé de Délaïte s'incline plus profondément, son front
s'appuya sur le peigne, — et elle mourut, la toile de sa dernière poche inachevée.
Elle avait tissé quatre-vingt-dix ans, entre deux enfances. Elle dort entre Pascal et Polyte, à l'ombre des clochers.
Un prète du village, qui se souvenait de V. Hugo, écrivit, en rimes féminines, l'épitaphe de cette illustre féministe:
Du métier elle était l'étoile:
Hélas! l'étoile est filée.
Elle aimait trop la toile, C'est ce qui l'a tuée.
Encore Délaite
Eh bien, je me suis trompé: elle n'est pas morte. Je l'ai revue là-bas, à la campagne, le jour de l'An.
— À la bonne heure! m'écriai-je, vous vivez donc encore ? et votre épitaphe ?
— Si je vis! L'idée d'écrire que j'étais défunte! M'aviez-vous envoyé un assassin ? questionna-t-elle de sa voix séculaire. Et elle fut
Prise d'un éclat de rire, qui la secoua d'un bout à l'autre.
Du reste, elle ne PouUSSa pas sa rancune plus
loin. Elle me pardonna à condition que je ferais réparation d'honneur, en renouant le fil rompu de s:s jours et en la laissant tisser en paix sa toile.
Elle était déjà vieille comme l'orme qui ombrage sa porte, quand son neveu Dollard reçut sa première culotte, en 1870. Elle n'a pas changé d'un brin. Elle a le visage grand comme ça, — formez un cercle avec le pouce et l'index, — un parchemin idéal d'archiviste et à donner des désirs d'enlèvement à un antiquaire. Là.
dedans il y a des rides, des rides, rien que des rides. C'est ce qu'il y a de plus nombreux au monde, après les étoiles de la voie lactée. Il ne s'y trouve pas autre chose, si ce n'est une envie évidente d'en avoir davantage, s'il y avait de la place. Mais il n'y a plus de place.
Pourtant, si, il y a de la place, mais ce n'est pas dans le visage même de l'illustre tisserande: c'est dans la face magnifiée par la mémoire et l'imagination, fixée dans la rétine de l'œil qui l'a bien regardée: 1] y reste une vision de rides et de visage agrandis, comme une auréole de plis, de plissements, de fossettes, de creux, de ravines, qui se rejoignent en lames ou en gaufrures, à la surface, et qui tous font nine de sourire quand elle sourit. Cela forme, dans le souvenir, une
Délaite enluminée, rayonnante de belle humeur, magnifique: une grande Délaïte en rides.
Dans cette surface accidentée qu'est :1n visage, brillent deux Yeux, petits, très petits, noirs et fins, bridés entre deux plis que la belle humeur ne parvient plus à détendre.
— Dites-moi, Mile Délaïite, à quelle sou:-:
Puisez-vous cette santé-]à ?
— Je travaille, monsieur.
— Vous avez une fée qui vous rajeunit!
— Oui, mon métier à tisser.
— Vous ne connaissez Pas la neurasthénie, vous ?
— Je suppose que ça, c'est une invention nouvelle pour les grandes demoiselles qui font de la toile? Que voulez-vous, de mon temps...
— Vous n'aviez pas les cinémas et le tango non plus ?
— Eh non! Tout cela doit faire la toile à boche bien plus vite que mon métier, hein ?
— Oui, ma bonne vieille Délaïte, oui, et ça en fait le jour et la nuit.
— Oh! alors, ce n'est Pas surprenant de voir mourir les demoiselles si jeunes. Moi, puis ma sœur Pol;te, puis mon frère Pascal, on a toujours pri {a nuit pour dormir et le jour pour travailler. On n'avait pas, de mon temps, ces
machines-là pour aller vite: mais vous voyez, hein, on va loin!