‹ Silhouettes paroissiales [microforme]Chapitre 8 sur 12 · LE · texte numérisé non relu

LE

Plus tard, apprenant que Délaite tissait toujours, je voulus, avec un peu de gêne et en m'excusant, lui en exprimer toute ma joie. Et, y allant de ma petite figure de rhétorique, je la félicitai de ce que le beau soleil de sa vie ne .\* pas couché. !

Elle me fit savoir qu'il était couché, mais qu'il ne dormait pas encore. Ce qui prouve que, pour ne savoir pas lire, elle ne manquait pas de littérature.

Aujourd'hui, ô deuil sans figure, j'ai la certitude d'avoir prié sur sa tombe, Cette fois,

il n'y a pas de littérature qui tienne: il dort, son soleil.

ee |

L'homme qui parle et l'homme...

qui se tait. C'est celui-ci qui m'intéresse,

L'autre n'a plus rien à me dire. [Il m'a tout dit. Il est épuisé, vidé, encombrant II est desséché comme un tonneau dont on a fait sauter la bombe. Tout le contenu a coulé. Ce n'est Plus qu'un tube parlant. Il vous a même vidé de Vos questions, en y répondant à l'avance; il vous a appris ce que vous ne vouliez pas savoir. Vous n'avez plus seulement le plaisir de le pomper...

Le silencieux, au contraire, me tient par tout l'intérêt accumulé des choses qu'il n'a Pas dites. Il possède toute Ja Puissance de ses arguments inédits. Il engendre toutes les espérances des lumières attendues.

Il sait, — d'abord, il sait vos secrets: vous les lui avez confiés sans peur, — il sait... dame, qu'est-ce qu'il ne sait Pas? Il possède, sans a'uir à le Prouver, tout ce qu'il n'a pas dit. Et ce qui vous Captive, ce qui vous attache à lui, ce qui vous emipoigne, c'est qu'un jour, Peut-être, il consentira à le dire. C'est un trésor d'autant

plus précieux, que vous n'en tenez pas la clé et qu'il vous la donnera, qui sait ? demain.

Cet homme n'a laissé échapper qu'un mot de réponse à votre question, mais avec un tel regard réticent et modeste que, en l'entendant, vous vous dites: « Ah! s'il voulait parler! ce qu'il en a, là, derrière la tête! » Et vous recueillez, faute de plus, la perle tombée de ses lèvres.

Le parleur a publié, claironné tous ses plans et ses projets; il en a d'innombrables, de merveilleux. Il les réussit presque tous: mais comme il en manque un, et le moindre, vous ne songez qu'à celui-là: « Bah! il a raté son coup! »

Le silencieux n'a rien révélé de ses projets nombreux. Il n'en réussit qu'un et c'est le moindre; mais celui-là, seul, suffit à dépasser votre attente: « Quel homme! je vous l'avais bien dit: il ne manque rien! »

Il n'a pas le temps de vanter tout ce qu'il se propose, il est trop occupé: il agit. On lui garde autant de reconnaissance pour ce qu'il fait, que l'on garde de rancune à l'autre de n'avoir pas tenu toutes ses promesses. Au secours apporté il joint le plaisir de la surprise, en venant sans bruit, au bon moment, nous sauver de la défaite; tout comme l'autre avec son éclat grandi-

ON COR à JO 1

loquent, vole après coup au secours de la victoire. Il est fort de tout son silence, actif de tout ce qu'il n'a pas dépensé en sonorité, victorieux des ennemis qu'il n'a pas prévenus, ferme comme le Courage, réservé comme le devoir, incapable de trahir, jamais compromis; il n'aurait qu'à dire Pour résumer sa vie: j'ai agi, comme d'autres disent Pour la remplir: j'ai parlé. Seulement, il ne prend pas le temps de

le dire, ce qui lui laisse le temps de recommencer sans cesse.

Le parleur aussi récommence... ses phrases.

Il y met tout son temps. Et comme il trouve, partout, dans la rue, dans les bureaux, dans les assemblées, autour des hustings, des foules pour l'écouter, il arrive que cette infirmité verbale n'est plus individuelle seulement, elle devient générale et contagieuse: elle est endémique.

C'est un mal de chez nous. Nous souffrons de la démangeaison du verbe. Peut-être ce mal nous est-il venu de France, longtemps avant que ne traversât le typhus d'Irlande. Mais il est sûr qu'il croît en terre Canadienne, comme en so‘ pays natal.

* Nous parlons trop.

Il ne s'agit pas ici, évidemment, des orateurs

rares, meneurs d'hommes, frayeurs de route et secoueurs d'apathie, dont le savoir et l'éloquence éclairent autant qu'ils poussent aux fières résistances et au maintien des droits. Ceux-là sont les généraux de la parole, laquelle est génératrice d'action.

Je parle des indiscrets, armés de pied en cap... de discours, proclamant sans cesse et sans profit — Si ce n'est à leur profit — à tout le monde ce qui devrait être accompli en silence, livrant nos plans d'attaque et de défense à nos adversaires, lesquels s'indignent, se fortifient et nous roulent en répondant à nos paroles par des actes. Chaque fois que nous nous rallions, nos trom- Pettes avertissent l'ennemi par quel côté nous viendrons. L'ennemi nous en tient compte et nous en veut comme si de fait nous foncions dessus, alors que tous les parleurs sont essoufflés et se reposent de leur lutte, parce qu'ils ont dit!

Ce n'est pas nous qui enlèverons jamais une redoute ou occuperons une tranchée par surprise! Nos cartes sont sur la table et tous nos as ont la face au soleil. Nous disons aux Boches de tout nom: « Tenez-vous prêts, c'est par là que nous passerons! »

Il n'est pas une société, pas un congrès de jeunes ou de vieux, pas une Saint-Jean-Baptiste,

Pas un comité où l'on n'ait proclamé et imprimé nos moyens stratégiques — quitte ensuite à les laisser là — et lancé au vent toutes les torpilles éventées de nos paroles. On s'y chicane même quelquefois à qui étalera plus indiscrètement au grand jour nos petites misères et nos plans.

Pendant ce temps les adversaires, riant de nous, s'organisent à huis-clos.

Quand saurons-nous donc, tous et chacun, petits et grands, qu'il y a une union nécessaire de race et de foi, une protection mutuelle, une entente entre les nôtres couvrant j usqu'aux petits détails de la vie, qu'on ne devrait pas avoir besoin d'enseigner en public et que chacun pour soi et pour tous devrait Pratiquer! Il nous vient parfois d'ailleurs des leçons dont nous devrions profiter enfin! Pour savoir se protéger les uns les autres, les Juifs ont-ils besoin de se le crier sur les toits? Les Irlandais ne sont-ils pas des maîtres discrets en cet art, du moins quand il faut lutter contre l'ennemi commun ?

N'avons-nous Pas eu assez de ces leçons depuis quelques années et ne les avons-nous pas payées assez cher? Chacun ne peut-il pas agir sans qu'on les lui redise ? Cessons donc de lancer en l'air, comme de la poudre aux moineaux, les gros mots de traîtres, d'hypocrites, de repré-

sailles; sachons plutôt avec justice les exécuter, les représailles! nous souvenant que notre meilleure garantie est encore dans l'union silencieuse de nos forces, depuis celles du ministre d'État jusqu'à celles du dernier petit électeur, acheteur, travailleur ou client.

Le vrai patriote qu'on déloge de chez soi — d'un chez soi trois fois séculaire — ne dit pas au voleur arrogant et fort: « Ôte-toi de là que j'y reste! » mais il l'ôte de là et y reste. Toutes les indignations verbeuses n'en feront jamais autant.

Que chacun fasse ce qu'ii doit sur son terrain, l'œuvre sera bientôt accomplie, toute.

Au lieu de pérorer, prenez votre voisin, cui comprend mal cette vérité essentielle, tenez-le, convainquez-le, ne le lâchez pas qu'il ne l'ait admise et ne la vive. C'en se-1 un! Le public ne le saura pas; mais vous aurez fait plus qu'un grand diseur à gazette.

Demain vous en convaincrez un autre.

Si vous, et lui, et eux, et moi, agissions ainsi et ne laissions plus la bouche nous libérer de tout ce que doit exécuter la main, ce serait vite fait de guérir notre maladie chronique des paroles, notre fièvre sonore de la sbeechomanie. Nos assemblées, nos fêtes et nos parleurs cesse-

ter, raient de verbaliser à l'avance de tout ce que

reil- nous allons laisser faire. Notre Saint-Jean-

use Baptiste elle-même, poussant plus avant dans

tat la voie où elle est si patriotiquement entrée,

ur, resterait une célébration d'œuvres et non pas, trop Souvent, le triomphe de l'Indiscrétion na-

tionale.

Das

que

“a Deux féminismes

É Aux dames de la Fédération nationale Saint- Jean-Baptiste.

D Vous me demandez ce que l'Église attend

le de vous, Mesdames ?

= Il me serait facile de répondre: la persévérance.

+ Et tout serait dit. Vous nous feriez assister à

. l'exercice continué de votre zèle, et, mieux que des paroles, vos actes combleraient notre attente et tiendraient lieu de toutes les réponses.

: Ce que l'Église, et la société, et nous tous

le attendons de vous, c'est d'abord: une œuvre de

. réaction contre un féminisme destructeur du

vôtre, comme il l'est de l'ordre et de la famille: c'est, ensuite, des initiatives apostoliques.

Il y a dans toutes les langues des mots simples, précis, francs, exprimant tout ce qu'ils signifient et rien de plus. Il y a aussi des mots pervertis, exploités par l'intérêt et la passion, des mots de réclame destinés à montrer ce qu'on ne pense pas et à cacher ce qu'on pense, à créer des malentendus et à conduire, de fait, à l'extrême opposé de ce qu'ils signifient. Tel est le mot féminisme.

Pour n'avoir pas précisé le sens de ce mot; on s'est livré autour de lui à des batailles ardentes. Elles n'ont pas encore cessé, hélas! et si elles cessent un jour, ce ne sera pas, je pense bien, faute de combattantes. Aussi bien, ne faut-il pas s'en étonner, Puisque des théologiens ont fait de même autour du mot infaillibilité, et d'illustres sociologues autour du rot démocratie.

Il eût suffi pour désarmer vos adversaires, — au moins les rivales honnêtes et sincères, — de définir et déterminer le sens de ce substantif et les intentions de ses tenants, d'enfermer dans un cadre bien marqué sa nature et sa portée.

Tout ce qui eût été en dehors de cette frontière, si je puis dire, n'aurait plus été de votre domaine. Chacun eût pu nommer la chose arbitraire qu'il

voulait signifier d'un nom de son goût; mais ce n'eût plus été le féminisme.

En tonit cas, puisque le vocable reste commun à des sens divers, le moins qu'on puisse croire c'est qu'il y a deux féminismes: l'un réprouvé par le droit, le bon sens et l'Église; l'autre jouissant de toutes leurs approbations: — et c'est le vôtre. Le premier personnifié par des esprits remuants, en mal de révolte; le second épris de charité et d'apostolat social. Et comme omne generans generat simile sibi, celui-ci, dans l'union des forees, la douceur des moyens, le respect de l'autorité, de la dignité féminine, des conditions et des inégalités naturelles, produit des œuvres de protection morale, de paix dans le travail, de joie tranquille dans les secours mutuels, dans le devoir accompli et l'espérance religieuse; — celui-là, aigri et tapageur, dépouillant la femme des qualités douces et fermes de son sexe, pour lui faire emprunter aux hommes, haïs, exécrés, — du moins en paroles, — leur rudesse et leurs violences, engendre les actes et toute la progéniture qui lui sont propres: des revendications contre nature, la désorganisation du foyer, le mépris de l'ordre et de l'autorité, des misères sans remède et Sans espérance.

Féministes catholiques, vous vous contentez

de faire du bien; d'autres, retranchées derrière votre nom pour le compromettre, se contentent de faire du bruit. Vous Pénétrez dans l'usine pour la moraliser; elles y entrent avec fracas pour y souffler la révolte. Vous montez dans les mansardes pour faire briller un peu de soleil aux fenêtres des pauvres: elles descendent dans la rue pour casser des carreaux. Vous avez des sourires de mère et des tendresses de religieuse pour les petits enfants malades de l'hôpital: elles portent dans leurs flancs volontairement stériles la haine des fonctions maternelles et conjugales. Vous dérobez avec modestie aux yeux indiscrets votre charité, vos organisations généreuses: et Vos secours apportés dans l'ombre, vous réservant de les inscrire au seul journal de Dieu; elles étalent dans les journaux leur vertu bruyante, à face officielle, leurs projets, leurs titres honorifiques conquis sur des concurrentes, comme s'il s'agissait d'un concours littéraire ou d'une victoire de sport. Elles vivent trop dehors, trop peu che : elles, trop occupées à l'abaissement, j'allais dire à l'extinction, de l'autre moitié du genre humain, encore nécessaire pourtant malgré ses excès. Vous, avant de vous livrer aux œuvres extérieures, aux délibérations des assemblées, vous vous souvenez des obliga-

errière entent ‘usine fracas ns les soleil dans z des ieuse pital :

ment conyeux zénénbre, al de ertu leurs ntes, e ou

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tions domestiques, du foyer qu'il faut rendre attrayant pour vos frères et sœurs, du nid qu'il faut garder chaud, plein de grand air, de bienêtre et de sourire, pour cet oiseau susceptible qu'est un mari, bon ou, Par vous, en train de le devenir, le nid d'où chaque matin il part trop tôt et à regret, vers lequel il revient chaque soir à tire-d'aile et toujours trop tard.

Celles-là font parler d'elles: de vous on raconte mille bienfaits anonymes.

Et donc, qu'elles se renferment si elles le trouvent bon dans le champ clos du suffragisme et des batailles électorales: vous continuerez d'être des féministes dans le sens généreux du

mot, sans réclame, sans fausse modestie comme

Sans ostentation.

Et c'est tout ce que je voulais dire en vous invitant d'abord à.une œuvre de réaction.

Chaque fois que vous dégagez votre responsabilité de l'action tapageuse de quelques citoyennes, en faisant saillir les contrastes entre leur conduite et la vôtre, vous résolvez beaucoup de questions brûlantes au sein du féminisme. Vous faites taire, surtout parmi les femmes, des ennemis irréconciliables qui, pour Vous tenir e1 suspicion et se désintéresser avec égoïsme de toute réforme, n'ont d'autre prétexte

que d'assimiler, sous une même étiquette, vos associations bienfaisantes et les excès ridicules et périlleux des autres.

Quand donc vous réagissez contre le désordre de la femme qui ne veut plus être femme, la critique de celles qui vous accusent pour se justifier d'être inactives ou simplement mondaines, ne saurait plus gêner vos initiatives apostoliques.

Nous vivons dans un temps où il en faut, et beaucoup, de ces initiatives.

On s'en fût moqué, il y a moins de vingt-cinq ans. On citait encore volontiers à cette époque la parole de Napoléon à Mme Campan: « Faitesnous des mères qui sachent élever leurs enfants ». Rien de plus. — Avouons que c'est déjà beaucoup. — Michelet, plus récemment, n'étonnait guère davantage, même les lectrices, puisqu'elles l'ont gardé si longtemps à la mode, — quand il affirmait: « La femme est un être malade », et faisait conclure à Édouard Drumont que les réformes et les garanties qui lui sont nécessaires «relèvent plutôt du Philosophe et du médecin que du législateur ».

Si Mgr Dupanloup lui-même réapparaissait, après l'évolution des dernières années, il ne ren-

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Contrerait plus les sourires approbateurs qui l'accueillaient au congrès de Malines, lorsque, d'un air narquois, il insinuait: « Quant aux exemples des femmes littéraires, des femmes d'esprit, je ne sais trop que vous en dire... demandez à leurs maris. » Toutes ces Plaisanteries, même à l'état de maximes, ont fait leur temps. L'esprit s'en est envolé, comme certain parfum subtil d'un flacon trop longtemps ouvert. On ne s'amuse même plus aux charges ironiques d'Émile Bergerat, s'écriant avec désespoir: « Mesdames, qu'est-ce que vous voulez ? Car enfin, on se croirait des Turcs à vous entendre... L'Hercule gaulois ne cesse pas de filer aux pieds de l'Omphale française. Que parlez-vous de libération quand la divinisation est permanente ? »

Hommes et choses ont évolué. Les activités sociales d'aujourd'hui ne sont plus celles d'hier. L'atelier, le bureau, le magesin, l'industrie, et Parfois l'égoïsme des hommes, attirent la’ femme hors de la maison. On peut le regretter tant qu'on voudra, — et nous le regrettons — mais Constater avec douleur un fait accompli, deviser à perte de vue sur un état social, en riontrer du doigt les causes et les résultats fatals, peut devenir prétexte à des théories profondes et Sonores. [1 y a mieux que de déplorer un mal,

c'est de vouloir le guérir; mieux que de vouloir, c'est d'agir en lui apportant des remèdes. L'héroïsme ne consiste pas à regarder avec terreur un convoi de chemin de fer sans mécanicien, qui se précipite à toute vapeur, va dérailler à la première courbe, et s'abimer avec ses voya- 8eurs; il consiste à sauter dans le train, à mettre la main au levier, à maîtriser la machine et à la diriger. :

Il y a, Mesdames, dans le mécanisme de la socié.é actuelle des leviers laissés à vos seules mains délicates. L'homme ne les atteint pas, même quand il le veut.

En ouvrant à la femme des carrières nouvelles, l'industrie et le commerce l'exposent parfois à glisser sur des pentes, dont la préservait autrefois le foyer domestique. De jà des maux et des souffrances que la femme est plus propre à guérir.

Qu'elies se Penchent, en effet, sur une machine à écrire, ou sur un métier à filer, qu'elles se tiennent debout dans de longues heures de service au comptoir d'un magasin, vos sœurs les travailleuses, les Pourvoyeuses du pain quotidien de leur famille, ont eu et elles auront encore des torts à redresser, des revendications à faire entendre. Si leur voix est solitaire, le maître âpre au gain y répondra peut-être par un silence dé-

uloir, L'hérreur icien, ler à voyaettre

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daigneux. Mais si la volonté légitime de l'une s'unit à l'Association, pour en faire la volonté pacifique et ferme de toutes, le maître sera bientôt contraint d'entendre, de voir et de se rendre,

Ce qui est vrai du bien matériel de l'employée l'est davantage de son bien moral.

Et c'est en particulier pour procurer celui-ci que l'Église vous convie à des initiatives nouvelles. En parcourunt la liste des institutions et travaux de la Fédération, je vois comment vous avez déjà répondu à son appel et consolé son cœur maternel.

Elle qui est immuable dans ses enseignements s'adapte avec une souplesse merveilleuse aux besoins de tous les temps: sans changer ses dogmes et sa morale, elle change sans cesse ses modes d'application et fournit à des maladies nouvelles des remèdes nouv -aux.

Or, les maladies morales de notre monde utilitaire, jouisseur, se multiplient chaque jour.

Cherchez-les, trouvez-les. Vous ne sauriez jamais établir autour de la jeune fille et de l'enfance une quarantaine trop vigilante. Il est sans doute des plaies que vous ne sauriez guérir et des confidences que vous ne Sauriez recevoir : c'est le ministère du prêtre. Beaucoup d'autres

sont {laissées aux religieuses. Et, certes, le dévVouement avec lequel elles s'y emploient, au foyer des pauvres, dans les orphelinats, les hos- Pices, près des familles en deuil et du lit des malades, peut vous rassurer sur cette partie des œuvres sociales et religieuses.

Mais en dehors de ce ministère du prêtre et de la bonne sœur grise ou noire, combien d'autres besoins pressants appellent vos initiatives!

Guérir, comme le prêtre, l'âme de ja jeune fille qui tombe — et qu'il ne faut pas insulter, Parce qu'on ne sait pas « sous quel fardeau la Pauvre âme succombe », — est ün bienfait sans Prix; mais la préser“-er pour que le prêtre n'ait pas à la guérir, est-ce donc un apostolat sans valeur ? Mettre, par la surveillance et même par la législation, je contremaître et le pat.on

dans l'impossibilité au moins relative d'acheter à une petite travailleuse, en même temps que ses labeurs, la pureté de son Cœur, n'est-ce pas confiner à un sacerdoce? Rendre plus hygiéniques, et partant mieux gardés, les logements ouvriers, n'est-ce PaS, en sauvant la vie des petits, prémunir contre les sollicitations de la rue et des sept péchés capitaux qui y sont mis en train? Fournir un logis et une table d'hôte en rapport avec la bourse modeste des midinettes,

n'est-ce pus calmer leurs angoisses meurtrières et mettre fin aux hésitations entre le luxe aisé qu'on leur offre et la pauvreté mauvaise conseillère ? Réunir en groupes homogènes tous ces membres divers de votre Fédération, afin de mieux connaître leurs désirs et leurs besoins, ranimer dans une atmosphère de dignité et de foi leurs énergies et leurs jeunes ambitions, leur parler d'œuvres intellectuelles et les élever dans cet air vivifiant des choses de l'esprit au-dessus des banalités de ia vie quotidienne : obtenir d'elles à leur tour des travaux d'art ou d'agrément qui vous révéleront les ressources de ieurs talents et de leur Cœur, n'est-ce pas consacrer à un fécond et noble emploi des heures de dimanche et de longues soirées promises à des plaisirs vulgaires ou aux joies compromettantes du flirt ou des théâtres ?

Que d'autres œuvres encore je pourrais énumérer, pour lesquelles l'Église vous bénit ou qu'elle attend de vos générosités!

L'année dernière je revenais de Boucherville, où j'avais prêché une retraite fermée. Un de mes retraitants, épris de ce zèle qui mène droit à l’action et tel que, incomparablement, le font naître et le développent les retraites fermées, — Vous le Verrez bien, quand la Fédération

nationale aura ajouté l'organisation de ces retraites à ses autres œuvres, — me dit:

— N'y a-t-il donc Pas un moyen de mieux Préserver les jeunes Sérvantes qui nous arrivent de la campagne? Si Vous Saviez le nombre de celles qui viennent se perdre à Montréal!

Je le savais déjà trop, hélas!

— Est-ce qu'il n'existe Pas une institution dans ce but ? répondis-je. Et je lui rappelai tout le bien que je pense du Foyer, du Patronage d'Youville..

— Leurs secours sont insuffisants, reprit-il. Vous savez que je suis bien placé, à l'Hôtel de Ville, pour connaître les mœurs de Montréal.

Je pourrais Compt:- des douzaines de jeunes filles, simples, honnêtes, sans surveillance, entrées d'abord dans des familles, puis entraînées au Service des tables de restaurant, puis ailleurs, bientôt séparées de tout milieu respectable et perdues pour leurs Parents. Je vois tous les jours à la Cour du Recorder de ces malheureuses, plus à plaindre qu'à blâmer.

Et il me détailla tout un programme de préservation.

Je songeai aussitôt à vous.

— Î1 manquera toujours à ce programme, lui dis-je, certains articles et à son exécution l'effi-

cacité, tant que des femmes chrétiennes et généreuses n'y apporteront pas leur concours.

Il faut à ces sœurs plus faibles dans leur isolement et les Surprises d'une grande Ville, les industries de leurs sœurs plus fortes et unies. Cette œuvre de protection est digne de nobles Cœurs et du vrai féminisme. Et il m'est permis, en terminant, d'espérer que vous vous y emploierez selon les désirs de l'Église qui vous y

convoque, vous dirige, vous encourage et vous bénit.

Timide

— Mais non, mais non, madame, il n'est pas timide, votre garçon.

— Pourtant, c'est bien ce qui l'empêche de réussir: il n'ose pas, il rougit, il se tait, — Jui qui pense si bien! — il se croit nigaud et en a l'air, il reste dans son coin et se décourage, il est malheureux, dit qu'il ne fera jamais rien: ah! quel triste tempérament!

— Lui, un triste tempérament! Un beau

Sanguin-nerveux! Qu'est-ce que vous pouvez désirer de mieux ?

om pet eo

Ce n'est pas par tempérament qu'il est ou a l'air timide, c'est par éducation et par amourpropre. C'est un fond d'orguei inconscient et mal dompté. Ça se guérit. Oh! si c'était par tempérament, il faudrait le plaindre; il aurait toute ma sympathie, et comme il serait timide longtemps, il l'aurait probablement pour toujours. Cette timidité-là vient d'une sensibilité excessive, morbide, parfois incurable. Elle s'endolorit et s'exaspère, au lieu de s'endurcir, au contact du monde, des rudesses de la vie, des absences de tact et d'égards, des injures, des éclats de rire, des bousculades de l'ambition, des grossiers et des malhonnêtes qui manœuvrent des coudes, passent devant et occupent les hauteurs.

Je comprends que le timide-né, le timide de la sensibilité, ne soit Pas cuirassé pour cette bagarre. Il se retire plutôt, rentre en lui-même, se conf:.d et se recroqueville. Il dit: « Pardon, monsieur », à l'homme qui lui marche sur les talons; ses yeux baissés expriment: « Excusezmoi! » au concurrent sans vergogne qui lui siffle une bonne affaire: la rougeur de son front demande grâce au gentlemufle de ce qu'il ne fait comme lui des bêtises. Aux loups qui l'accusent de troubler leur breuvage, il répondrait volontiers

ou uret par ait ide

comme l'agneau: « Je. consulte encore ma mère! »

C'est une âme craintive d'enfant dans un corps d'âge mûr, un géant avec un cœur de jeune fille, un homme d'affaires avec un système nerveux de petite oie blanche. I] est venu au monde avec la peur, y a grandi cans le tremblement, il y vit effrayé. La crainte de ce qui arrive, de ce qui peut arriver, de ce qui n'arrivera pas, des autres, des choses et de lui-même, le fait Passer par toutes les mobilités et toutes les teintes des aurores boréales. Un obstacle léger, un sourire, un mot de blâme, un soupçon, un souffle, un rien le déconcerte et lui donne la fièvre. Le regarder, ça le bouleverse: ne pas le regarder, ça le confirme dans son impuissance. Il finit par s'enfermer si bien chez lui et vivre dans son gilet, qu'on ne le voit plus. Il envie tous ces heureux du monde: les bavards que rien n'intimide, les insolents qui savent parler aux dames le chapeau sur la tête, les farceurs qui disent des sottises sans gêne. Oh! s'il pouvait dévisager les gens, lui aussi, sans jamais baisser la vue! Il en arrive toutefois à regarder la lune, à se parler tout seul, à ne pas trop s'émouvoir au passage de la brise.

Si les harpes étaient capables de sentiment,

j'inclinerais à croire que les harpes d'Éolie étaient timides par tempérament.

— Votre fils, madame, n'est pas de ces timides-là.

— Vous en êtes sûr ?

— On ne doit pas même appeler du nom de timidité l'émotion dont il est saisi en paraissant en public. Les hommes du métier l'éprouvent eux-mêmes après des années d'expérience; les meilleurs acteurs en palpitent sur la scène au début de chaque pièce: et l'orateur qui n'en vibrerait pas dans l'exorde de ses discours manquerait de son plus sûr moyen de succès. Cet ébranlement de l'âme et de l'être tout entier est un prélude nécessaire; c'est la mise d'accord des nerfs, du cœur et des facultés avant l'exécution du chef-d'œuvre; ce sont les instruments d'un orchestre s'hdrmonisant avant une grande symphonie.

Autre chose est la timidité qui naît de l'orgueil et d'une vanité défiante.

Il faut pour guérir votre fils, lui apprendre ceci et l'en convaincre: tu es ce que tu es; la flatterie des louanges n'y ajoutera rien, l'injustice des critiques n'y retranchera rien; tu es supé-

ent

ces

rieur à beaucoup d'autres, inférieur à quelquesuns: le mérite ne consiste pas à te placer à côté des plus hauts, mais à y tendre en faisant valoir tous tes talents. Sois humble assez pour supporter un échec, assez courageux pour te reprendre, assez entêté pour aller jusqu'au bout, assez confiant pour croire au succès final et te contenter de ce que tu mérites.

Faites-lui sentir que sa peur de paraître et d'être ridicule est, sous une humilité apparente, de l'orgueil déguisé. Et comme rien ne réussit mieux que le succès, notez bien les siens, poussezle vers des succès nouveaux, encouragez-le. Bientôt il va donner toute sa mesure: ii va connaître sa force autant que la faiblesse des autres, ne doutera plus de rien, va se moquer des rieurs, passe: par-dessus la critique des envieux et prendre bravement place au premier rang. Un jour il s'étonnera d'avoir été si timide devant des rivaux qui avaient mille raisons de l'être devant lui. Ce brin d'orgueil, par ailleurs, si on ne s'en laisse pas paralyser, devient vite un stimulant. Servi par l'intelligence, le goût, deux yeux ouverts, il est la mort de la médiocrité et engendre des ambitions toujours plus hautes.

Il regarde en avant et n'est plus immobilisé par ce que pourront bien dire les nuls et les oisifs.

C'est l'orgueil averti des Prévoyants, des travailleurs, des amants de l'excelsior, assez modestes Pour reconnaître la limite de leur talent et ne la pas dépasser, assez distingués pour allier aux charmes de leurs manières l'intensité du struggle pour l'existence: aussi préservé du toupet que de la candeur bébête, des audaces de l'inconscience que de la défiance tremblante, pas plus effronté que dadais, aussi loin du lièvre effrayé de son ombre, que du bœuf brutalisant les barrières et fou!int avec une égale stupidité les moissons mûres, les plates-bandes et les fleurs.

Le timide par éducction se corrige plus aisément encore.

Parfois sa timidité lui vient des traitements subis dans sa formation première. Un père trop exigeant a toujours trouvé mal tout ce qu'il faisait, le lui a dit et Prouvé; ou bien, par une fausse tendresse, lui a coupé toute initiative, a pensé pour lui, l'a gardé au maillot, l'a tenu par la main comme un infirme, en lui disant à tout propos: « Prends garde!… passe donc ici! ne fais pas ça!» L'enfant a fini pas avoir peur de passer quelque part, et il dépense sa vie à prendre garde. D'autre fois, c'est un maître

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qui l'a mal compris et mal affectionné; il lui a fermé l'intelligence et énervé la volonté dès ses premiers essais. Il lui a tant répété: « Tu ne comprends rien, tu es borné, tu es idiot! » que l'enfant l'a cru. Il continue d'agir comme s'il l'était, se laisse dominer par de vrais idiots qui l'écrasent de toute leur lourde prétention.

Le plus souvent la timidité vient du milieu où certains jeunes gens ont été élevés, et elle se manifeste au moment où ils en changent. En P-:sant dans une société supérieure, il ne savent plus comment faire: ils sont sensibles au ridicule et trop inteiligents pour ne pas comprendre qu'une gaucherie et un impair font rire. J'ai vu de grus garçons, fort débrouillards, pas bêtes du tout, entrer, après leurs études de collège, dans des milieux aristocratiques, et devenir tout à coup malheureux, très au-dessous eux-mêmes, impuissants, aphones, figés, parce que ignorants de toute étiquette et assez fins Pour s'en apercevoir.

Ces jeunes-là ne sont pas timides, ils sont gênés; ce n'est pas le tempérament qui leur manque, c'est un manuel. Ils ont l'esprit, mais ils n'ont pas la lettre et les manières. Un citadin prétentieux, fat, bien ganté, bien chaussé, met les pieds dans les plats sans le savoir, et recom-

mence avec aplomb. £ux les y mettent une fois, rougissent Ge honte, s'en mordent les pouces et se disent: « Je n'y retournerai plus. » Ils pourraient apprendre et s'affiner en s'imposant le sacrifice de fréquenter la bonne société, d'être hommes du monde et charitables avec tous, ce qui est la plus polie des politesses. Ils préfèrent souvent s'amuser dans une chambre de gars, autour d'un crachoir, dans une atmosphère enfumée, où personne n'est tenu de savoir parler, s'asseoir, s'élever, se contraindre et avoir des égards.

Eux, timides! Ils ont des bravoures de fierà-bras, parfois le sans-gêne des chefs de bande et l'esprit bruyant dont s'amusent les carrefours et les foules vulgaires. Ils dévisageraient un agent de police! Ils apostropheraient une jeune fille dans la rue, mais ne sauraient pas lui offrir leur siège dans un tramway, non plus que donner le bras à leur mère et à leurs sœurs.

Tout cela s'apprend, Madame: cela contribue même beaucoup au succès du fils dont on dit qu'il ne réussit pas par timidité.

La Mode

La mode n'est pas la sottise: mais elle en prend souvent la forme. Cela nous expose à les confondre, à prendre l'une pour l'autre ou l'une dans l'autre. C'est fâcheux pour ceux qui commettent la méprise, et davantage pour ceux qui la subissent.

Mon intention n'est toutefois de consoler ni les uns ni les autres. Elle n'est pas non plus d'ajouter un simple coup d'épingle au martyre des impénitents de la mode. Ils la paient assez cher en contraintes et en souffrances pour avoir le droit d'en.mourir Sans reproche. C'est même à regret que j'écris le titre de cette silhouette, m'imaginant que tout de suite les lectrices vont redire: « Tiens, en voici encore un qui parle de ce qu'il ne connaît pas! » Et elles ont raison.

Naturellement en s'exprimant ainsi, elle se restreignent aux modes régissant les mondains mondanisants et les toilettes. Et, dans ce sens, c'est vrai, je n'en connais rien. Et n'en veux rien connaître. Ce n'est pas mon affaire.

Quel besoin un prêtre a-t-il de savoir les motifs qu'ont les femmes de Passer, du jour au

lendemain, du chapeau minuscule au chapeau sans rivage ? Quelles études le préparent à juger de l'opportunité savante des fourrures en vison pour les chaleurs d'été, et des dentelles légères sur les épaules et la gorge pour les vents froids d'hiver ? Entendez-vous un missionnaire disserter au nom de la vie éternelle, sur l'esthétique des échasses et des talons trop hauts, sur l'antagonisme des entraves et de la liberté des courses, sur l'hygiène et la couleur des hauts-de-chausse, les robes imitées de l'accordéon, baissantes par le haut et montantes par en bas, et sur les cheveux transformés en « oreilles de casques » ?

Non, non, tout cela ne le regarde pas, et ça lui est bien égal!

Non pas qu'il se désintéresse des misères de ses semblables. Il y compatit. Et quand il ne peut, comme aux affligés de la mode, apporter aucun secours, il tâche, sans y mêler le moindre sourire, d'offrir sa pitié. Il se dit en secret, lui du sexe laid, que les dons de Dieu valent la peine d'être mieux cultivés et qu'on a bien tort, les ayant reçus, de s'ingénier à les défigurer et à s'enlaidir. Mais c'est là son moindre souci.

Le prêtre, comme tout catholique, voit dans la mode une ennemie de la charité et de la morale.

Cela le regarde et c'est plus qu'il ne faut pour intéresser son ministère.

En un temps de vie chère et de souffrance Coinme celui où nous vivons, c'est frustrer la charité de ses droits que de gaspiller, au caprice de la mode, les revenus de sa fortune ou de son travail, en chiffons de luxe, en rivalité. de table, en vanité tapageuse, en toilettes inutiles et sans cesse renouvelées. Quand on est déjà coiffé, ayant en plus des rechanges, c'est un acte d'anticharité de dépenser pour un chapeau neuf ce qui suffirait à une famille de pauvres Pendani un mois. C'est Presque cruel d'aligner le long de sa garde-robe tout un régiment de bottines, de dix, douze, quinze piastres la paire, de toutes les hauteurs, en cuir de toutes les souplesses, alors que de pauvres petits vont nu-pieds et «ue des fillettes du voisinage manquent la messe parce qu'elles n'ont pas de souliers. C'est le fait d'un mauvais cœur, quand la Mode et la Pauvreté demandent en même temps, de lésiner avec celle-ci ou de l'envoyer se balader, et de céder largement et lâchement à toutes les Cyrannies de l'autre. C'est une vanité à faire rougir, en présence de tant d'enfants déguenillés et de pauvresses n'osant Pas sortir de crainte qu'on les regarde, de s'étaler dans sa voiture

ou dans la rue, comme une réclame de grande faiseuse, avec un éclat de richesse, de brillants, de velours et de soie, d'attitudes extravagantes et qui ont l'air de crier: « Admirez-moi donc!»

C'est, en tout cas, un triste sort, de s'entêter à être mauvais riche quand il y a autour de soi tant de Lazares pour tendre une main secourable. Car, Lazare, en recevant, apporte des secours ignorés à la mode; une joie qui ne s'exhibe pas et ne fait pas d'envieux, une paix sans rivale, des mercis rafraîchissants comme l'eau froide sur des lèvres fiévreuses, la parole reconnaissante de Dieu: « C'est à moi que vous avez donné. »

Tout <ela réconforte l'âme, l'enrichit, lui brode, à la mode divine, une toilette en comparaison de laquelle les toilettes de la mondanité sont bien pitoyables.

Mais il y a plus. La mode fait invasion dans la morale.

S'il n'appartient pas à l'autorité, aux précheurs, aux confesseurs, aux moralistes, de fixer la limite où elle devient immorale, d'affirmer où la décence finit, où commencent l'immodestie et le scandale, de prescrire: vous viendrez jusqu'ici et vous n'irez pas plus loin: il est, du moins, de

leur devoir et ils ont toute la science pour le

remplir en pleine connaissance de cause, après les aveux reçus Ge milliers de consciences et les mauvaises intentions confessées par les coupables elles-mêmes, de Signaler le désordre et d'en fixer les responsabilités.

Scandaliser quelqu'un, c'est l'induire au mal, c'est lui en fournir sans nécessité et sciemment l'occasion, c'est l'y inviter, l'y Provoquer. Et, c'est du même Coup, pour le scandaleux, si son acte est formel et s'il peut en prévoir les conséquences, ajouter à sa faute Personnelle toutes celles qui, à cause d'elle, ont été commises par autrui.

Or, la mode, Surtout chez les femmes telle que nous l'apportent et l'étalent cyniquement chez nous les filles, les actrices et les ballerines, les modistes interlopes, les étrangères en quête de regards et de Provocations; et telle que la Copient beaucoup de nos demoiselles et leurs mères, pour la transporter dans les salons, dans la rue, voire dans l'église, — on Y transporterait n'import: quoi du moment que c'est reçu, — cette mode, dis-je, ‘épond tout à fait à la définition du scandale. Ses fidèles en portent donc toutes les responsabilités.

Le prêtre peut dire: je ne sais ce qu'elle est ;

mais je déclare qu'elle n'a aucun droit de perdre les âmes. Or, j'apprends, je sais, je suis sûr, des hommes me le disent tous les jours, des femmes me l'avouent, que beaucoup de péchés se commettent par elle et à cause d'elle. Que celles-là donc le sachent qui préfèrent ses libres allures aux lois de la morale! Que celles-là Portent toutes les conséquences de leurs fautes et de celles d'autrui, prévues par elles et consenties, qui outrepassent même les exigences de la mode, en font un agent de tentations en se donnant pour excuse: « C'est porté, tout le monde fait comme ça! »

Voilà la vérité, arrangez-vous avec elle.

Que peuvent dire de plus, et le moraliste et le prêtre et l'évêque? Si vous avez une conscience, cele suffit. Si vous n'en avez pas, rien ne suffirait. La mode sera toujours plus forte que le sentiment des convenances et de l'honneur, que le rire des libertins interprétant vos intentions, que la censure des honnêtes gens dégoûtés, que le péril de vot:2 réputation compromise et de votre vertu prête à n'importe quoi pourvu que ça se fasse; plus forte que la menace des jeunes gens sérieux, prévoyants, préparant leur

mariage de façon à éviter les surprises et les mauvais tours, et se disant devant les appels désespérés de votre immodestie: « Voilà un article d'exhibition dont je ne ferai pas ma femme. »

On n'a pas idée de l'inconscience et de l'illusion de certaines gens en matière de mode! Cela amuserait si ce n'était navrant. Une maman vint un jour me prier de profiter d'une retraite de sa jeune fille Pour la corriger du dévergondage de ses toilettes. Eh bien, elle portait elle-même, Pour cette démarche, une toilette d'un dévergondé que l'âge de cette femme rendait encore plus inconvenant. I] fallut me contraindre pour ne pas lui faire observer: « Votre fille, Madame, est à bonne école: si elle vous dépasse déjà, il y a lieu de s'alarmer pour les voisins. »

Est-ce bonné. foi ? Est-ce simple naïveté ? Jules Lemaître ne croit ni à l'une ni à l'autre. Il a sans doute ses raisons pour être sévère, — Comme nous avons les nôtres Pour ne pas le citer en entier. Mais on ne Saurait l'accuser, lui du moins, de Scrupule et d'ignorance de son sujet. C'est un mondain bien authentique, et fin observateur. C'est lui, qui, parlant de la mode et des réunions mondaines, a écrit qu'elles Sont l'exhibition de la femme, accommodée, attifée, harnachée, habillée ou déshabillée de la

meilleure façon possible pour charmer les yeux des hommes et pour les tenter. Que les femmes se l'avouent ou non, ce n'est point aux âmes qu'elles veulent parler. Leur but suprême. Mais assez. Il ne m'est pas permis, par désir de corriger quelques lectrices, de mésédifier mes lecteurs et de leur faire croire que Lemaître est aussi austère qu'un trappiste. Ce n'est pas de l'austérité qu'il a, c'est de la réserve qu'il n'a pas.

Mlle Anne-Marie

Nous sommes à la mi-janvier et je fais encore mes visites du jour de l'An.

J'entre chez mon bon vieil ami, le père Rentier, ou plutôt. je crois, chez sa fille, Mile Anne-Marie: car je ne sais pas si elle demeure chez son père ou s'il demeure chez sa fille. Quand les amis, c'est-à-dire tout le monde, parlent du joli nid de célibataires, un nid en pierre grise, avec portique blanc ombragé d'érables, au bout de la rue D., ils disent toujours «chez Mlle Anne-Marie ».

Elle est, en tout cas, maîtresse de maison. Une maison claire, de belle humeur, éblouissante d'un luxe effréné... de propreté, dont les meubles, les

brimborions, les objets d'art sont rangés dans un ordre si parfait, si voulu, si vieille-fille, que chacun semble vous dire, comme les armes surpendues au mur de Tartarin: « N'y touchez pas! »

Mlle Anne-Marie avait reçu pour étrennes un calendrier, une douzaine de calendriers, et elle s'allongeait, livrait ses Quarante ans à une 8Ymnastique périlleuse pour en épingler un, coiffé d'un ruban bleu, au-dessus d'une console.

— Avez-vous observé, me dit-elle, l'avalanche de calendriers qui nous tombe au jour de l'An ?

— Les calendriers donnent l'illusion d'arrêter le temps, en le marquant ainsi.

— Oui, l'illusion! et ce n'est qu'une illusion de plus, car il passe, le temps, il file, il court Comme un étourdi. Et ce n'est Pas surprenant.

— Dame! puisqu'il n'a que ça à faire.

— Et qu'il ne m'apporte rien.

— Qui sait? il va peut-être vous apporter un mari cette année.

— Ah! bien, merci Par exemple! Il me l'a déjà apporté et rapporté deux fois: qu'il le garde! Vous savez bien que je n'en veux pas.

Et la merveille, c'est que c'est vrai.

— Vous croyez, reprit-elle pour faire diver-

sion, que le calendrier est destiné à noter les

jours? C'est son moindre défaut. Regardezmoi ça: de la pure réclame en grande toilette. Celui-ci est parfumé d'eau de Louvain: il annonce un pharmacien. Celui-là porte des gants gris perle et qui s'ajustent à miracle sur une main et un bras d'artiste: c'est un gantier qui soliicite la clientèle en garantissant de modeler et d'effiler ainsi :ous les bons gros doigts des bourgeoises du quartier. Cet autre présente un coffre-fort sous une patte de lion: c'est avec cette griffe qu'une banque caresse l'espoir d'engloutir nos dépôts. Et puis, tenez, voici le calendrier bloc-notes. C'est là-dessus qu'écrivent leurs agenda les dames du monde mondanisant : vous savez, les dames pressées, consumées, épuisées, qui s’habillent, sortent, reviennent, se déshabillent, se rhabillent, courent au bridge de madame X., au euchre de mademoiselle Y., au thé des V., au thé des S., au thé des... et qui rentrent trop tard chez elles pour servir le thé à leur mari, et qui bousculent le pauvre homme, parce qu'il n'est jamais prêt pour le théâtre ?

— Oui, oui. Et vous, fis-je, en m'avançant vers la console et le ruban bleu, quelle réclame avez-vous choisie ?

— Celle d'un libraire.

Un calendrier religieux fait à l'image de

de

mademoiselle et qui portait, ce jour-là, une belle maxime de sainte Catherine.

C'est que, aussi bien, c'est une brave fille que Mile Anne-Marie: la charité faite chair, qui marche, travaille et sourit. Elle dorlote la seconde enfance d'une vieille tante célibataire. Elle invite à des goûters au chocolat la gentille marmaille d'un orphelinat Voisin: ça lui donne la joie momentanée de la famille et le courage de s'avouer qu'elle n'en aura jamais.

Vous ne sauriez jamais, plus qu'en elle trouver un harmonieux mélange de gaieté et de réflexion sage, de malice dans des yeux noirs et d'indulgence dans le sourire, de réserve féminine et d'initiative de pompier au feu, de traits robustes dont pas un n'est joli, et d'ensemble plus plaisant à regarder. Elle a l'air d'obéir et d'être la dernière de la maison et c'est elle qui conduit tout, mais comme un ange gardien, sans paraître.

Elle est la « mère » de ses trois vieux garçons de frères, et elle les basse. Si vous voulez savoir combien elle les aime, essayez de leur toucher.

Son père, vénérable veuf, ne peut souffrir d'être seul; elle doit le garder à vue. Elle le garde, et avec quelle tendresse! Il a la manie, sur toutes choses, de contredire, de donner des ordres, de corriger, de chicaner: elle sourit, elle

acquiesce, elle obéit, et elle le mène. Il fait froid et elle le couvre de flanelle et de fourrure: il proteste. Il fait chaud et elle l'habille d'alpaga léger, chapeau de paille et cravate de soie: il réclame. Il tousse et elle lui administre de l'excellent sirop d'épinette des sœurs de la Providence: tu m'empoisonnes! 11 dort et elle veille, il sort et elle l'accompagne, il l'anathématise et il ne peut se séparer d'elle. 11 lui lance des gros mots: géolier! tyran! il la traite de Kaiser, et il n'en veut pas d'autre pour ensoleiller l'humeur de sa douce vieillesse. 11 l'adore. C'est elle qui lui lit les journaux, et souvent deux fois le même article, « rapport à son oreille un p'tit peu dure ». Elle forme aussi tous ses jugements politiques, elle lui fait accepter — sauf protestation — toutes ses préférences, à condition de les habiller en bleu. Et elle en a des préférences! Pour lui faire agréer les Nationalistes eux-mêmes, qu'il admire, il leur faut mettre une cocarde bleue. Mile Anne-Marie excelle à piquer une cocarde et à habiller en bleu les hommes et les choses les plus criardement rouges.

Eh bien, malgré la seconde enfance de sa tante qu'elle dorlote, ses vieux frères qui bougonnent et qu'elle basse, son père qui commande et qu'elle mène, la comédie politique

qu'elle dirige en costume bleu, Mile Anne. Mari: trouve encore des loisirs et les remplit jusqu'aux bords.

Elle est la providence de vingt pauvres, l'auxiliatrice silencieuse d'une association de bienfaisance; c'est une quêteuse qui donne, une intellectuelle qui paie de sa Personne, une religieuse sans cornette, une bienfaitrice qui ne le dit pas.

La société mondaine, elle la connaît, et très bien; mais la fréquente moins qu'elle ne la domine. De richesses, elle n'en a point; mais elle n'envie personne. Ce qui fait que, la bourse vide, elle a le cœur plein de contentement.

Elle ne regarde pas, hypnotisée, le bonheur des autres, sachant bien de quelles douleurs secrètes il est surtout fait. Elle ne S'écrie jamais: « A-t-elle de la chance! » devant la jolie créature qui porte dans son cou, dans ses fourrures, dans sa 40 HP. la fortune de quarante familles. Elle sait que tout cet éclat emprunté n'empêche ni les bassesses, ni les vilenies, ni les angoisses, ni le mari de s'en aller à une autre, ni cette femme de

Pleurer, le soir, quand personne ne la regarde. Les romans ne lui ont Pas appris à rêver. Elle ne bâtit rien dans les nuages ni même sur le sable. Et voilà pourquoi ce qu'elle bâtit est solide

comme elle-même et sa foi. Si elle avait des déceptions, elle ne pleurerait pas, j'en suis sûr, devant le monde, et la pudeur de sa ficrté l'empêcherait de les crier sur les toits. Elle se contenterait de les dire, tout bas, au bon Dieu après sa communion quotidienne.

Voilà ce que je me disais à part moi de Mlle Anne-Marie, quand elle, feuilletant d'un doigt agile les douze pages du calendrier épinglé audessus de la console, elle ajouta:

— De ces 365 jours il n'y en aura pas un de malheureux.

— Je vous le souhcite, mais comment pouvezvous en être sûre ?

— Personne n'empêchera que, chaque jour, la volonté de Dieu ne se fasse. Et comme je ne veux pas autre chose, j'aurai toujours ce que je veux.

La Femme nouvelle

Entendu dans Un tramway, disons de...

Boston.

C'est après une Campagne électorale fameuse où les femmes ont fait leurs débuts et joué un rôle renversant. La fondation d'un club politique féminin, dans lequel les hommes ne seront que membres honoraires, agite tous les esprits. Une nouvelle Campagne bat son plein. Deux dames anglaises, tandis que le tram nous secoue de ses mouvements de tangage, sont en train de se convertir réciproquement : l'une modeste, digne, parlant ferme mais sans éclat, avec de la réserve dans l'attitude et les gestes, formant un parfait contraste avec la voix, la tenue, la toque, et le costume de l'autre:

— Ma chère, lui dit-elle, en appuyant sur les syllabes, tu te démènes trop! Tu te masculinises : on te trouve dans la rue comme un facteur, tu t'agites les bras en tribun, tu te donnes des coups de hanche et imprimes à ton buste des Mouvements de balancier; tu te serres les mâchoires pour attraper des airs virils, tu regardes en pleine face tes « inférieurs », les hommes, tu

aspires à la jupe-culotte, tu as jeté sans transition ta réserve féminine, ainsi qu'un vieux chapeau dans la poussière du grenier. Je ne t'ai pas vue, mais il paraît que tu fumes, tu sacres, tu votes, tu fais des discours, tu t'en f.. C'est trop fort, Paulette my dear. Quand je te regarde, je ne sais plus où finit l'homme et où commence la femme. Tu pousses trop loin le troisième sexe.

— Faut bien tuer le temps, cré nom! Que veux-tu que je fasse!

— Îl y a des pauvres; tu peux les visiter discrètement et faire des œuvres de charité.

— Pouah, des gueux! C'est pour eux que l'État a bâti le Poor House: qu'ils y aillent! D'ailleurs tu sais bien que je suis présidente de la Société de Philanthropie mixte. On en parle beaucoup dans les journaux, tout le monde nous connaît. On y a publié mon, portrait, l'autre jour; tu ne l'as pas vu? C'est dommage! J'irai te le porter demain. Ç'a été tout un émoi parmi les dames de la Société. Si tu savais comme elles me jalousent! J'y porte mon chapeau grenadier-au-vent, et pour robe la dernière création de Jordan Marsh.

— Tes modistes peuvent en être fières, mais toi ?.. Et ton ménage, n'as-tu rien à y voir ?

ranieux

— Que tu es sotte! Flûte, du ménage! et vive

la vie d'hôtel! Tant que ça va bien, on y reste: quand ce n'est plus propre, on change; et quand on ne peut , .s changer, on appelle une suction bump. On en profite pour aller au club. Maggie, avec son dustbane, fait deux ou trois tours dans les chambres et pst! quand on rentre c'est fini.

— Et pas de cuisine non plus ?

— À quoi bon? II y a la table d'hôte; et, le matin, on a les déjeuners brevetés, les Quaker Oats et la Nestle Food: des merveilles pour la digestion, pour les courses et pour les discours.

— Tu pourrais au moins chez toi étudier.

— J'ai des études toutes faites. Morbleu!

que tu n'es pas dans le mouvement. Je porte dans mon réticule, comme ce grand homme PRO T7 roue des suffragettes et le Ladies’ Rights. Tout est là. Oh! les bonnes pages et les belles images!

— Mais le club, le club et la politique, Paulette, ce n'est pas ta place. Amuse-toi plutôt en bonne compagnie: joue aux cartes, s'il le faut.

— Je ne sais pas tricher! Je perds tout le temps, tu comprends.

— Fais de la musique.

— J'ai un piano automatique!

— Eh bien! chante.

— J'ai un phonographe, un beau victrola!

— Et bébé 7...

— J'ai un mari, fichtre! C'est lui qui est le père. Et tu peux croire qu'il en jouit, de son bébé! lui qui a tant de raisons de n'en pas attendre d'autres! Si tu les voyais tous deux, dans leur chambre, la nuit, quand je reviens du club; ils se parlent, se bercent, se dorlotent.… Il l'adore son petit Jack, mon mari.

— Et toi, qu'est-ce que tu adores 7...

Les deux dames enjambèrent le quai de Park street et la réponse se perdit dans le tumulte du subway.

Mélancolie fin d'année

Elles ne sont plus que deux dans la maison:

grand'maman et sa petite-fille Suzanne. Tous les autres s'en sont allés dans l'éternité.

Elles y vivent saintement, dans une mélancolie résignée, attendant leur tour en tenant compagnie aux souvenirs qui remplissent cette derneure d'autrefois. Aussi bien, tout y est d'autrefois: le grand fauteuil rembourré, habillé

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d'une housse soyeuse et blanche à ramages bleus, le buffet de noyer sombre sur lequel s'efforce de vivre encore un géranium dans un vase brisé, le rideau jauni tiré devant la fenêtre, l'horloge devenue muette Parce qu'elle ne sait plus sonner d'heures joyeuses, le piano fermé, dont l'âme harmonieuse s'est envolée pendant la dernière maladie de la mère de Suzanne.

Tous les jours on revit avec les chers morts, on redit leurs noms, leurs « mots », leurs conseils, on circule à leurs côtés, on se met à table avec eux:

— Ce soir, g:and'mère, je prends la place de papa.

— Et moi, celle de ta sœur Jeanne... Elle n'y mangeait pas beaucoup, la Pauvre petite, tout le temps de sa phtisie..

Mais c'est surtout le dernier soir de décembre qu'on fait la grande revue des absents:

— C'est demain le jour de l'An, mon enfant: ils n'y seront pas! Rappelons-les, dit la grand'mère. F

Et ses yeux voilés de tristesse semblent contempler dans le lointain les aliées et venues d'ombres familières et de revenants empressés. Elle s'enfonce dans son fauteuil, son châle de laine blanche sur les épaules et sa coiffe bien

ajustée; tandis que, assise sur un coussin à ses pieds, Suzanne ouvre un vieux coffret plein de lettres, de pâles autographes et de photographies. Elle les manie avec respect, les vénère, les repasse tour à tour, les relit, puis les recouche dans leur cercueil après les avoir baisés.

— Ah! tiens, voilà, fait la grand'maman, jetant un regard par-dessus l'épaule de sa petitefille, voilà notre contrat de mariage! déroule, déroule-le. 1I1,y a bien soixante ans que nous l'avons signé. Nous n'avions point de fortune, mais beaucoup de courage et de gaieté, et nous nous étions bien juré d'aller au ciel ensemble, ton grand-père et moi, et nos enfants avec nous!

— Ils ne vous ont pas attendue, grand'mère.

— Et ils ont bien fait: ils sont mieux là qu'ici pour attendre... Ca, c'est son testament. Oh! la belle écriture, claire et ferme, hein! Tourne la page et regarde au bas: vois: « L'autre moitié de mes biens, je la donne aux pauvres... à l'orphelinat.. à la Saint-Vincent de Paul...» Oh! il était bon, mon cher Vieux, et doux, et fort, et complaisant ; regarde ces deux yeux et ce sourire; et si charitable!

— Ce doit être pour cela que, même dans la gêne, nous sommes si heureuses.

— Je le crois: les pauvres rendent en bon-

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re.

heur ce qu'on leur donne en argent... C'est après

avoir signé son testament, deux jours avant & mourir, qu'il fit venir dans sa chambre notre voisin, qui l'avait tant de fois injurié et maltraité; il s'arracha Péniblement de son lit, se mit à genoux et lui demanda pardon. Le voisin, confondu, éclata en larmes: « C'est moi, c'est moi, s'écria-t-il, qui ai besoin de pardon! »

— Un pareil acte d'humilité a dû régler bien des comptes au purgatoire!

— Oui, sans doute: mais ton grand-père, je pense, les réglait chaque jour ses comptes du Purgatoire. il savait si bien travailler, souffrir, pardonner, aimer... comme ton père d'ailleurs et nos dix-sept garçons et filles.

Suzanne, juste à ce moment, ouvre un étui encerclé d'un filet d'or et applique à la photographie de son ‘père un long baiser. Puis elle tire du coffret le portrait de sa mère, qu'elle contemple à travers des larmes.

— Morte à trente ans, la chère! après m'avoir confié ses cinq enfants... martyre de son devoir conjugal, si résignée et si confiante! Dieu l'a bien exaucée. Compte-les sur le groupe: Jeanne l'a suivie au ciel, à seize ans, un ange! Charles fait honneur déjà à sa profession et à l'A.C.J.C. Pierre est aussi heureux dans son noviciat du

Sault-au-Récollet que Lucie dans son Carmel:

et quel bienfait, ma petite Suzanne, de t'avoir pour prendre soin de mes vieux jours!

— Oh! votre portrait, grand'mère, quand vous étiez jeune! Voyez donc comme il est gentil... Vous vous habilliez comme ça dans ce temps-là ? Que c'est modeste et joli! Il y a longtemps de ça, n'est-ce pas? C'est ancien, mais...

— Soixante-dix ans passés:

— Mais je vous reconnaïtrais. Oh! oui, c'est bien vous. C'est encore vos yeux... seulement vous ne souriez plus de la même façon.

— C'est que j'ai beaucoup pleuré depuis ce temps-là.

— Hélas! oui, je sais. Que c'est touchant de vous voir jeune! C'est curieux, il me semblait, je ne sais pourquoi. je n'y réfléchissais pas. que vous aviez toujours été vieille et que moi je ne le serais jamais. Regardez donc: vos cheveux sont devenus blancs, et votre boucle de ruban si pimpante est devenue une coiffe.

Mais si vous n'aviez pas vos rides, ce serait bien encore votre visage,

— Oui, mais je les ai. Et peut-être plus encore dans l'âme que dans le visage et c'est heureux! Les rides sont les fosses où nous ensevelissons nos restes de vanité et d'illusions.

Rien n'est plus sincère que des rides et ne parle un langage plus franc. A mesure que les jours de l'An se succèdent, elles se creusent pour être mieux comprises. Elles nous prêchent de leur voix tremblante: « Aimez bien vos morts et priez pour eux, ce sera bientôt votre tour de les rejoindre. Croyez comme eux: la foi, c'est le ciel entr'ouvert; espérez comme eux: l'espérance, c'est le sourire de Dieu nous tendant la main. Aimez le Christ et les pauvres, édifiez tout le monde; cherchez la volonté divine, apprenez à être doux et humble de cœur et à souffrir en silence: tout le reste passe, il n'y a que cela qui reste. »

Suzanne se lève, tout émue, f .:me le coffret, embrasse avec effu--- sa grand'mère et la comble de souhaits:

— Et moi, grand'mère, qu'allez-vous me souhaiter ? |

— Que tu sois bénie de Die cette année, et toujours bonne et joyeuse quand je serai partie pour le ciel. Ce ne sera pas long à cette heure. C'est pour l'amour de moi que tu te prives des joies du Carmel, je le sais. Eh bien, tu seras libre alors; tu seras carmélite avec ta petite sœur Lucie. Bonne année, ma chère!

Des Bienfaitrices

M. le docteur Villeneuve vient de publier le rapport annuel, pour 1916, de l'hôpital Saint- Jean-de-Dieu, dont il est le Surintendant médical. Il s'y trouve plus d'une constatation intéressante.

Le docteur et les religieuses elles-mêmes, dans leur compte rendu, se contentent, comme il convient à cette sorte de littérature, d'aligner des statistiques et de rapprocher des chiffres, sans faire de comparaison. Et Pourtant certaines comparaisons s'imposent, qui justifient le titre de bienfaitrices donné à cette silhouette. Faisonsen au moins une entre l'asile des catholiques, Saint-Jean-de-Dieu, et l'asile des protestants, à Verdun. Elle n'exige pas grand effort d'esprit, et il en jaillit une conclusion qui saute aux yeux. Il est bon de la faire jaillir de temps en temps, afin que le dévouement trop modeste des Sœurs ne nous la laisse pas entièrement oublier, et que la réclame, qui publie et gonfle toutes les œuvres Philanthropiques des Anglais, ne continue pas de faire croire aux catholiques qu'il n'y a que l'argent des protestants pour faire prospérer

une institution de bienfaisance et Soutenir les œuvres nationales.

Les protestants ne Sauront jamais les services, même matériels, que leur rend le catholicisme, si on ñne le leur apprend Pas. Et il ne faut pas compter sur la fierté de certains catholiques pour le dire: — Jeur reconnaissance envers les Sœurs va quelquefois jusqu'à l'effort Pour ignorer leurs services et à trouver qu'elles quêtent vraiment trop et qu'elles nous coûtent cher!

«Le mérite de l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu, dit le Rapport, ne s'arrête pas aux Services rendus aux malades »; — c'est-à-dire à cette charité religieuse dont les Sœurs ont le secret et qui ne souffre point de Comparaison; — il va jusqu'aux services et économies dont bénéficie la Province entière. « Loin de nous des pensées d'envie et de critique! Il importe cependant pour la manifestation de la vérité, que l'œuvre de dévouement et d'abnégation de l'hôpital Saint-Jeande-Dieu soit bien comprise. »

Suit le tableau des chiffres :

En 1916, l'asile de la Longue-Pointe, sous la direction des Sœurs de la Providence, gardait aux frais du Gouvernement, 2,667 batients — à $103.24 bar année bour chacun.

L'hôpital Saint-Michel-Archange, à Mastai,

renfermait 1,806 patients sous la garde des Sœurs Grises, — au même prix.

L'asile Sainte-Anne, à la Baie Saint-Paul, et celui de Saint-Julien, avaient, respectivement, 190 et 201 malades, —le premier recevant $89.41 par année, et le second $101.86 pour chaque patient.

L'asile protestant de Verdun, tenu comme les autres aux frais de l'État, c'est-à-dire par vous et par moi de la catholique province de Québec, confié à l'administration de laïques, gardes, anglais et protestants, contient 670 malades: et bour chacun d'eux le Gouvernement paie $159.98 bar année.

Donc chaque fou anglais-protestant nous coûte $56.74 par an de plus que chaque aliéné catholique.

Donc, en une seule année, les Sœurs de l'asile Saint-Jean-de-Dieu, sans parler des industries de leur charité, inappréciables à prix d'argent, épargnent aux protestants comme à nous tous:

Et donc, depuis dix ans, les Sœurs de la Longue-Pointe ont épargné à la Province, plus d'un million et demi de dollars. Et comme les Sœurs des trois autres asiles catholiques en ont fait presque autant, nous pouvons conclure que

les contribuables de la Province de Québec doivent aux Religieuses trois millions de dollars, que, sans elles, en l'espace de dix a on eût tiré de leur bourse. Et,

bien, cela n'a trait qu'à une catégo breuses œuvres de charité qu'acco communautés.

ns seulement, remarquez-le rie des nommplissent nos

D'aucuns Peut-être, moins émus par l'éloquence de ce bienfait fabuleux, voudront connaître la cause de cette anomalie, — de ces $56.74, — et de cette Préférence en faveur d'une minorité. Ce n'est Pas ce que l'on donne de trop peu aux Sœurs qui va les préoccuper, c'est ce que l'on donne de plus aux autres. Passe pour les $103.24, Ça nous va! Mais les $159.98, Pourquoi ?

— Parce que les Protestants forment une minorité’ Ce n'est PaS une raison: regardez donc les autres provinces.

— Parce qu'ils sont Anglais? Ce n'est pas un motif suffisant pour les empêcher d'administrer leur asile économiquement, en hommes d'affaires au moins autant que des Sœurs.

— Parce qu'ils sont de la race supérieure ?

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Ce n'est pas précisément le bon endroit pour en faire la preuve.

— Parce que les contrats ont été ainsi acceptés? Je le veux bien. Mais les conditions économiques ne sont-elles pas assez changées, les déficits de Saint-Jean-de-Dieu assez considérables, les sacrices et les prodiges d'économie des Sœurs assez multipliés, pour convaincre nos législateurs qu'il convient enfin de rétablir l'équilibre des subyentions égales, et que si nous sommes justes, larges et généreux envers la minorité, nous pouvons quelquefois l'être même envers nous-mêmes et nos meilleures bienfaitrices ? :

En tout cas, il n'est pas mauvais de se souvenir de ce qu'on leur paie en moins, à l'heure où tant de gens songent à leur faire payer des taxes en plus.

Chacun sa manière

Chacun sa manière, dit M. Prud'homme.

L'objet de l'un n'est pas l'objet de l'autre, ajoute M. de la Palisse.

Cette pensée profonde me revient à l'esprit, ce matin, en regardant travailler cinq compagnons de plume, cinq vieux amis à moi.

Ils sont là, assis autour d'une table, devant deux lourds encriers, — deux Pour cinq — l'arme à la main, le dos courbé et l'âme haute, presque de même âge, tous semblables à première vue sous leur chevelure d'intellectuels mal peignés et dans leur cravate épanouie, dont les boucles couvrent leur poitrine considérablement.

Et pourtant. quelle différence de but, d'aspirations, de manière! Cinq types aux antipodes.

L'un apprend pour le seul plaisir de savoir.

Il orne son esprit — chacun orne ce qu'il a! — comme une coquette orne ses cheveux. La science tombe en lui ainsi qu'une pierre en un puits, et y reste.

L'autre apprend pour le plaisir de le dire.

Rien n'y reste, tout sort, même ce qui n'y est pas. Il faut qu'on sache qu'il le sait.

Celui-ci médite de le dire en vers. Et voilà pourquoi tout ce qu'il voit, amasse ou pense, se mesure, se cadence et sort en strophes, comme un bronze sort du moule.

Celui-là a toujours devant lui un auditoire, et toujours il lui parle. Il écrit en lui parlant, et il lui parle en écrivant. Il lui parle dans le silence en périodes sonores, il lui parle en apostrophes brûlantes devant l'indifférence de sa table; il frémit, il s'écoute parler, il s'émeut et il pleure; il nous regarde sans nous voir, et il voit les foules qu'il empoigne; il s'enlève au fracas des applaudissements; il combat à cent lieues et il terrasse ses adversaires. Il prend son auditoire corps à corps et il le roule. sur le bureau.

Mon voisin fait l'article.

Son point de mire est le lecteur du soir. C'est dans sa figure qu'il cherche l'effet produit et qu'il trouve sa récompense. Il commence par l'asseoir — le lecteur — dans un fauteuil confortable, ou sur un bon siège de tramway éclairé par les rayons d'un beau soleil couchant. Au fur et à mesure qu'il écrit, l'autre lit. Quelquefois même il lit à l'avance; surtout il le fait lire entre les lignes, — c'est si difficile de tout mettre sur les lignes avec une plume! Et puis, ce n'est pas nécessaire avec un lecteur si intelligent! Il suit

dans ses yeux, dans son sourire, sur ses lèvres indignées, ou dans la joie soudaine auréolant son front, le succès de sa prose, de sa charge, de son ironie, de ses conclusions, de ses trouvailles de mots. Tout à coup le lecteur éclate de rire, et lui aussi. Quel bonheur d'écrire pour des gens d'esprit et d'assister ainsi à leur iecture!

L'article, bien fouillé, riche d'arguments, puissant de forme, de fond et de bonheurs d'expressions, se continue, —et la lecture de même, coupée de murmures approbateurs: « Parfaitement! Ça c'est du français! Voilà qui s'appelle déshabiller son homme! »

— Et mon voisin — le lecteur veux-je dire — finit avec des: « Bien tapé! bien tapé! » et il envoie l'article aux typos, — ou plutôt non, il replie son journal ‘et le met dans sa poche.

Tout à l'heure il va le donner à sa femme,

qui lira les annonces.

Chacun sa manière, dit M. Prud'homme, et l'objet de l'un n'est pas l'objet de l'autre...

Kondiaronk

C'est le nor d'un chef sauvage; — vous le saviez peut-être? Et vous supposez que je vais en parler ?

— Dame, quand on commence par un nom et qu'on pose comme ça son sauvage en titre, ce doit être... !

— Pour en parler, parfaitement! Eh bien, je vais ‘ous parler d'autre chose. Seulement, il faut commencer par Kondiaronk, et cela vous explique sa présence à l'entrée. comme celle d'une statue d:ns un vestibule.

La bonne Sœur d'une école paroissiale du voisinage a donné en devoir à ses élèves, la semaine dernière, une dissertation historique. — De mon temps on se contentait à l'école d'apprendre l'histoire et de la réciter: aujourd'hui, c'est bien plus fort: on la met en dissertation.

Le sujet sur lequel dissertèrent ces demoiselles fut précisément l'illustre chef huron. Elles lui ‘brodèrent des éloges, lui tissèrent une âme de héros, lui prêtèrent des ruses et des phrases pleines d'images couleur locale. Jamais sa tribu ne le tatoua de plus glorieuse façon, même pour

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les jours de grand POW-WoWw; jamais la victoire n'attacha plus de Scalpes à sa ceinture et des plumes plus chatoyantes à sa tête.

Cependant Kondiaronk n'obtint pas que des louanges. Trois des historiennes l'attrapèrent. L'une avoue franchement son intention de ne pas le manquer et elle le traite de « flegmatique ». La deuxième pousse jusqu'à la haine, et elle l'assomme avec le gros mot de « diplomate ».

La troisième est plus modérée. Elle : contente de l'appeler « hypocrite ».

Et maintenant, — ces fillettes n'ayant pas, je Suppose, de dictionnaire à la maison — elles nous demandent de leur dire: « laquelle des dissertantes est tombée juste et quel est le mot le plus gros des trois ».

Pour ne les pas désobliger, au risque de ne Pas m'accorder avec la chère Sœur, je me ha-

sarde:

PE

Mesdemoiselles, quand vous voudrez diminuer un homme, le mettre à sa place, comme on dit, ne le traitez pas de diplomate: c'est un’ compliment! S'il le mérite, comme Kondiaronk, fort bien! Faites-le-lui. Mais alors n'ayez pas l'air de prononcer une injure. Ça tromperait vos lecteurs ou ça les ferait sourire, — ce qui

tromperait votre attente et gâterait votre succès. Le diplomate est, d'ordinaire, le représentant d'un gouvernement auprès d'un autre. Son nom éveille l'idée de finesse, de prudence, de tact, d'habileté et parfois de ruse. Et comme ces qualités se déploient souvent dans les affaires quotidiennes et sur des théâtres plus modestes, on appelle encore diplomate l'homme qui en est doué, même s'il ne représente que lui-même auprès de tout le monde.

Le flegmatique est l'homme froid, mis en défense contre l'émotion sensible. C'est l'être sans transparence, sans sentiments mis dehors. C'est le bonhomme opaque. Il ne ment pas, il ne dit pas ce qu'il éprouve, il ne dit pas le contraire. [Il vous laisse juger; ta:t pis si vous jugez sur l'apparence! Son âme est ce qu'elle est, c'est à vous de la chercher; mais vous ne la trouverez jamais, si vous attendez pour la découvrir le regard révélateur de son œil, un froncement de son sourcil, un épanouissement de joie dans sa physionomie, un frisson de son être ému.

Le fiegme est un mur, l'homme est derrière; allez-y voir si vous pouvez.

L'hypocrisie aussi est un mur, et l'homme est derrière; mais le mur est couvert d'affiches mensongères. C'est quand vous voulez y voir l'hypocrite, qu'il est ailleurs; et c'est quand l'affiche vous affirme qu'il est ailleurs, qu'il s'y cache.

Vous voyez E'en, mes enfants, que c'est «le plus gros mot des trois ». N'en coiffez pas Kondiaronk, et gardez-vous de mériter jamais qu'on vous mette ce bonnet.

Ayez peur de l'hypocrisie chez les autres.

Ayez-en peur encore plus chez vous-mêmes.

Quand elle naît de circonstances et d'intérêts Passagers, elle n'est pas maligne et ça se corrige. Quand elle vient de l'éducation, elle fausse davantage le caractère et il faut pour le redresser de longs efforts de volonté, des humiliations, de rudes leçons, un régime inexorable de franchise. Cela coûte cher, mais on y arrive.

Il n'y a qu'une sorte d'hypocrites incurables: ce sont les hypocrites par atavisme, héréditaires. Jls ont ça dans leur nature, dans le sang, dans le tempérament. Ce sont les réprouvés de l'hypocrisie. Et ils sont contagieux; prenez-y garde! Ils en portent la tare dans leur visage, dans leur air de sainte nitouche, dans leurs yeux fuyants, dans leurs silences rageurs et jusque dans l'em-

pressement de leurs complaisances. Derrière leurs traits se cache un instinct de trahison. Ils ont besoin de trahir, ne serait-ce que par défiance, — et même, et surtout leurs bienfaiteurs. Quand ils n'en ont plus besoin, ils les transforment en ennemis, afin de ne leur devoir plus rien ou de leur faire expier leurs bienfaits.

Avec ça, que c'est une lourde besogne d'être forçat de la fourberie! Chacun de nous en a tout son raide à mener en lui-même son homme: le fourbe en a deux à mener et même trois, — l'un pour inventer de faux personnages, l'autre pour les jouer et le troisième pour en tirer les proïts. Les plus braves gens du monde ont souvent peine à faire face à leurs affaires; l'hypocrite est obligé de faire deux faces. Pour être un inenteur, il suffit d'avoir de la mémoire afin de rementir à propos pour ne pas faire mentir les premiers mensonges: l'hypocrisie exige, outre la mémoire du passé, la prévision de l'avenir, la souplesse du geste qui enlève ou replace un masque, la mobilité du visage, qui s'égaie, s'attriste, compatit, lève les yeux au ciel, selon ce qu'éprouve le cœur et surtout ce qu'il n'éprouve pas. Elle exige des paroles huileuses pour écouler l'amertume, des contradictions viles entre l'âme qui dit non en colère, et la bouche

qui dit oui sur un ton de prière: entre la fierté du cœur qui crie lève-toi! et le corps qui se traîne sur toutes ses pattes d'arriviste; entre la promesse qu'elle fait, et le reniement qu'elle médite: entre les titres d'amitié, de foi, de frères qu'elle prodigue en vous embrassant, et les tours de jarnac qu'elle organise, en attendant le coup de couteau dans le dos.

Avouez que tant de Personnages dans le même, comme des fauves dans une même cage, c'est un phénomène qui prend de la place.

Ne faites jamais alliance avec l'hypocrite, même quand vous croyez lui avoir arraché son masque: il en a un autre! Si son ambition vous ahurit, si son astuce et ses intrigues l'avancent et semblent en faire le maître de l'avenir, ne l'enviez pas. Par-dessus tout ne l'imitez pas. Ccntentez-vous tout au plus de dire comme mon vieux maître d'école: « Je l'admirerais beau- Coup, si je ne le méprisais pas tant. »

Un Record

Détenir un record — 1'importe lequel — dans notre nord d'Amérique, c'est devenir célèbre.

Ce peut être le record des coureurs, — de l'homme qui s'enfuit le plus vite — le record des orateurs, — de l'homme qui a parlé vingt-trois heures d'affilée — des tueurs d'éléphants, des mangeurs d'œufs, des jeûneu:s, des originaux: il est célèbre!

On peut discuter sur le brio avec lequel il a conquis le panache, se moquer des gogos qui l'escortent, contester les titres et la distinction des quatre cents qui l'admirent, se le montrent, se l'arrachent: on ne conteste pas sa célébrité.

Or, l'autre matin, en voyage, j'ai eu l'honneur d'apprendre un de ces records étonnants et d'en voir de mes yeux l'héroïne. Elle est née, m'a-t-on dit, dans les prairies de l'Ouest, près de Winnipeg. C'est une femme encore jeune, qui détient sur ce continent le record des mariages. Du moins elle y prétend: en tout cas, elle y aspire. Ses amis, contents comme s'ils étaient ses entraîneurs, ont l'air de goûter fort ce genre de sport. Ils lui ont fait un triomphe

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et parient que leur héroïne est et restera bonne première.

Le jour où mes yeux l'ont contemplée dans sa hauteur de six pieds et la largeur de sa gloire, elle venait de convoler Pour la sixième fois.

Elle n'a cependant, pacifique et douce, étouffé aucun de ses cinq premiers. Tous, solides comme des tours, se portent à ravir. Elle les a seulement envoyés promener « pour incompatibilité d'humeur ». C'est pour être constante... à son principe-axiome qu'elle a divorcé. « Incompatibilité appelle rupture, dit-elle: rien ne me séparera de cette maxime. Je m'y suis collée, incrustée, comme le mollusque à son rocher. Au diable tous les maris, plutôt que d'en démordre! »

La noce qui accompagnait cette recordwoman attendait notre train sur le quai de la gare de Logansport. Madame, au milieu de la foule, illuminée des rayons de sa sixième lune de miel, fière d'être le point de mire de toutes les admirations, repartait en voyage de noce.

Tout notre pullman s'éveilla. /Ce fut pour les voyageurs secoués de leur sommeil. après une longue nuit de roulis et le trajet monotone de la veille, à travers les champs de blé-d'Inde de l'Illinois, un amusement rare de voir cette foule tapageuse, folle, dans des costumes blancs,

verts, bariolés, criards, flottant au vent comme des drapeaux de soie. Et le riz pleuvait comme une mitraille sur la tête des héros.

Les noceurs envahirent le wagon. On se bouscula, on s'embrassa, on chanta le Record:

— Un record! dit gravement un de nos compagnons de voyage, déjà initié à la cause de cette réjouissance, je vous demande pardon, Madame, Henri VIII vous bat de deux.

— Je n'ai que vingt-neuf ans, Monsieur, répliqua-t-elle, piquée de la remarque, et Henri VIII ne vivait pas en Amérique.

Le nouveau mari ne goûta qu'à moitié cette réponse :

— Changeons de wagon! dit-il.

Le train s'ébranla parmi les hourrahs, et l'heureux couple disparut dans l'ombre d'un stateroom, loin, là-bas, à l'autre bout du convoi.

Le soir, on nous vendait un journal du Nord.

En première page s'étalait la photographie de l'Épousée, l'air martial et entreprenant, des lis plein les mains, avec au bas de la vignette, tous les noms et prénoms de ses maris divers, et cette question en longues lettres à manchettes: Îs marriage a failure?

— À failure? No, Sir, jamais de la vie! a

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