PAYSAGE
La plaine immense, avec ses marais et ses brousses, Ses rizières en herbe et ses paillottes rousses,
Féconde sous son air bâtard ; Et çà et là, souillant l'horizon sans limites, Quelques amas crasseux de « cai-nhas » annamites
Où croupit un peuple en retard.
Un aréquier perdu dans ce désert humide, Branlant au vent du Nord son panache, intimide
La moisson naine autour de lui ; Tandis que, renfermé dans un spleen solitaire, Un bananier pleurard laisse traîner à terre
Ses oreilles basses d'ennui.
Plus près, la mare infecte où le soleil patauge ; Un homme nu promène un soc lourd dans cette auge ;
Le poitrail noyé dans les eaux, Un buffle noir, plus haut qu'un mulet de remonte , Hume la puanteur exécrable qui monte
Et gonfle d'aise ses naseaux.
Sur la route chantant comme un pavé de dalles, Le flic-flac sec des pieds jouant dans les sandales ;
Un troupeau de bœufs aux abois, Libres, remplissant l'air du feù de leurs haleines ; Le grincement aigu de brouettes trop pleines
Forçant sur leurs essieux de bois.
Déjà, confondant tout dans une même teinte, Le crépuscule brun rase la plaine éteinte ;
Le jour tombe, et, sous le ciel gris, Semble monter des champs, comme une pleine lune, Celle d'une « congai » que chatouille, à la brune,
La tête agaçante des riz.
Au Tonkin, depuis le début de la conquête, un jiroupement d'Annamites des deux sexes s'est formé autour de nous ; mais, en dépit d'apparences dont tout vrai colonial ne saurait être dupe, cette catégorie de gens elle-même, quelque intéressée qu'elle soit à notre présence, est loin d'avoir accepté de gaieté de cœur notre domination protectrice.
Habituée de longue date à subir le joug
moral des Chinois, elle nous considère un peu à notre tour comme l'ennemi de passage, comme l'exploiteur du moment, avec, dans sa physionomie impassible, cette sérénité béate et stupide qui a fait conclure faussement à son inconscience et qui sert de bouclier à ses pacifiques instincts.
D'ailleurs, cette indifférence paresseuse des Annamites devant le progrès occidental, cet attachement irraisonné aux anciennes formules qu'inspira de tout temps à leur inertie native le culte respectueux des an • cêtres, semblent clore irrévocablement leur esprit à toute idée de rapprochement moral, de communion de mœurs avec nous.
C'est ainsi qu'après tant d'années d'un protectorat laborieux, seuls, un certain nombre de mandarins à un, deux, trois et quatre parapluies, d'interprètes de tout âge à chapeaux pointus et costumes mixtes, de con-gai maquillées que la munificence de fonctionnaires européens a dorées sur tran-
ches et de boys de toute nature dont la démarche libre et assurée trahit l'habitude de nos mœurs, paraissent avoir ressenti l'influence de notre supériorité morale envahissante ; — et encore la plupart d'entre eux se refusent-ils obstinément à croire qu'elle les ait grandis.
Les autres, citadins ou nhâqué, vivent dans un isolement voulu, groupés par familles, presque pêle-mêle, dans des cases misérables où se font sur la même trnatte toutes 3 '^ les choses les plui disparates de la vie, Et rien ne saurait les en tirer, jusqu'à ces piles échelonnées de piastres qui dorment, * enfouies et infécondes, dans l'étroit carré de terre occupé par leurs cai-nha et qui
font d'eux des thésauriseurs et des ladres, sous leurs guenilles de loqueteux, en attendant que les fêtes pantagruéliques du « Têt » viennent absorber en huit jours ces économies pénibles d'une année entière.
Fort bien doué du côté de l'intelligence, l'Annamite a le sentiment intime de sa personnalité et met un égoïste amour-propre à la conserver intacte. Aussi, à quelque catégorie qu'il appartienne, étend-il sa méfiance jusqu'à ses intimes eux-mêmes, et ne s'inspire-t-il jamais que de lui seul.
Les bras ramassés le long de son corps, il traduit ses sentiments amicaux par des demi -courbettes pleines de réserve, accompagnées de clignements d'yeux imperceptibles et de sourires marqués au coin d'un pli de fausseté, où se devine tout un art d'attente circonspecte et de malice obséquieuse et qui jettent un froid dans les conversations les plus intimes et les plus cordiales. • ••
Chez lui, point de ces mots ouverts et jaillissants, point de ces serrements de main émus et sympathiques, point de ces shakehand vigoureux qui marquent la droiture du cœur. Sa main, dissimulée à demeure sous Tétoffe bouffante de sa robe, ne se livre généralement qu'à demi et comme avec contrainte. S'il la tend franchement et sans effort, c'est qu'il mendie.
La mendicité, — cette bassesse commune de sentiments qui, étendue à tout un peuple, devient un signe certain de décadence et de servitude, — se retrouve en effet, au Tonkin, sous les aspects les plus divers, échelonnée à tous les degrés de la hiérarchie sociale.
L enfant n'a pas encore quitté le sein de sa mère, que déjà sa petite main a appris à se tendre. Dans le mouvement encore inhabile de ses doigts potelés où s'ouvrent des fossettes brunes, on croit voir se dessiner
l'ombre d'une cupidité naïve ; un éclair précoce brille dans ses yeux, et sur ses lèvres, où monte une bave mousseuse, un sourire déjà malin semble voltiger.
Devant ce sourire délicieux de l'enfance, dont une mère cupide a hâté l'éclosion en vue d'une exploitation plus rapide, on oublie la présence de la con-gai qui, la hanche en Fuir sous son marmot en croupe, attend, anxieuse, le prix de ses efforts. Et les petites pièces de monnaie tombent, une à une, dans la main tendue qui a peine à les contenir, pour disparaître bientôt après, avec la tête subitement effarouchée du bébé, dans la chemisette entr' ouverte de la mère.
Cependant l'enfant a grandi. Il marche seul et fait partie de ce régiment de moutards des deux sexes qui pullulent, nus comme des vers, autour des casemates paternelles : petits bouddhas rubiconds, au crâne consciencieusement pelé sur lequel se détache, flottante, une huppe légère de
cheveux noirs et roides, et dont l'abdomen ballonné de riz reluit comme une vessie de graisse sous les rayons ardents d'un soleil qui, déjà, par couches, estompe leur peau.
On passe rapidement, à pied, en poussepousse; mais, bon gré mal gré, tous ces petits corps sautillants vous envahissent, dans le bourdonnement étourdissant d'une république de guêpes dont on vient de violer la ruche.
— Bonjour, cap'taine ; donne -T un sou à «tignau 1 f -* ^ / bredouillent à l'unisson, en élevant leurs mains au-dessus de leur tête, tous ces lilliputiens crottés qui, déjà, roulent entre vos