‹ Silhouettes tonkinoisesChapitre 11 sur 15 · Au petit · texte numérisé non relu

Au petit

jambes ou se collent comme des sangsues altérées sur votre pousse-pousse de maître, souriant à vos menaces qu'ils savent vaines, à votre bâton levé qu'ils sentent inoffensif.

Là encore il faut transiger. On en prend son parti et les sous tombent.

Subitement détournée de son œuvre importune, la bande cabrioleuse se précipite sur cette récolte nouvelle, et roule, le ventre en l'air, dans la boue visqueuse qui Tembarbouille. On laisse tout ce petit inonde se trémousser et piailler au milieu de la route, sous les coups de dents haineux des vaincus,' qui, choisissant leur place, mordent les chairs à nu ; et, stimulant l'homme-cheval courbé sur les brancards du pousse-pousse, on s'éloigne hâtivement sans détourner les yeux.

Maintenant le marmot est devenu homme et son instinct s'est développé avec l'âge, diversement, suivant les conditions d'ai-

sance et de misère dans lesquelles le sort inconscient l'a fait naître.

Pauvre, — son visage en boule de loto, perdant son embonpoint luisant, s'est allongé, miné par l'inertie ou la fatigue, et sur ses joues dartreuses et jaunies est venu peu à peu se creuser le sillon du vice. A ce moment, chez lui, la mendicité a changé de rôle et s'est doublée de roublardise. Il ne minaude plus, le sourire aux lèvres; il tend la main en souffreteux qui cherche à attendrir. Encore quelques mois et, suivant luimême l'évolution décroissante de ses moyens et de ses chances, il se présentera en mendiant qui sait qu'il n'intéresse plus et dont la suprême ressource est dans le dégoût montant qu'inspirent les loques :

— C'est un sou que tu veux ? Le voilà, mais va-t'en !

Aisé ou riche, — dédaignant ces petits moyens que, seules, l'enfance et la misère autorisent, il a classé ses semblables en

deux catégories: ceux qui lui sont inférieurs et ceux qui Téclaboussent. Il jette orgueilleusement son obole aux premiers et se rattrape de ses largesses sur les autres, par des génuflexions proportionnées à la considération que son infériorité lui commande vis-à-vis de chacun d'eux.

C'est comme une sorte de hiérarchie bien établie à l'idée de laquelle les plus orgueilleux se rattachent; car la mendicité au Tonkin a sa distinction, et jamais une courbette, fût-elle basse et vile, ne déshonore un inférieur qui la fait à propos.

Au premier rang du domestique ordinaire de tout Européen, au Tonkin, se place un petit être chétif, capricieux et bizarre qu'on nomme la con-gai, la femme annamite.

Malgré la double tresse de cheveux noirs qui, coquettement enroulée dans un turban de soie, se tord en auréole au-dessus de leur front découvert, et les parures d'or trop lourdes qui tirent sur leurs oreilles et encombrent leurs doigts, les con-gai sont loin de présenter, au premier abord, ce caractère original de délicatesse et d'élégance, apanage exclusif du sexe faible.

Comme embarrassées de leur ventre proé-

minent qu'elles semblent pousser devant elles en marchant, dans un déhanchement méthodique et lascif, elles ont l'air, — sous la robe de cotonnade blanche, échancrée sur les côtés, qui tombe le long de leur corps en chasuble de prêtre, — de poupées de cire articulées qu'on aurait costumées en enfants de chœur.

Et cependant, sous cette enveloppe commune et peu suggestive, derrière ces yeux bridés et endormis, la femme, par intervalles, s'agite et transparaît, éternellement pareille, avec ses caprices d'enfant gâtée, ses mièvreries, ses ruses et ses tempêtes.

Au Tonkin, l'introduction d'une femme indigène dans le personnel domestique d'un Européen revêt généralement un caractère matrimonial. L'intéressé n'obtient la femme de son choix que contre bons écus sonnants comptés à la famille. Et tout marché de l'espèce, fait par-devant un maire indigène,

Un petit être chétif, capricieux et bizarre.

«IL. TONK.

LES CON-GÀI. 83

constitue un acte légal. Aux termes du contrat de vente, l'acheteur est autorisé, de par la loi, à cohabiter, durant tout le cours de son séjour en Indo-Chine, avec la femme qu'il s'est offerte, et a droit, en cas de fuite inopinée de sa volage moitié, au remboursement intégral, par la mère, du montant de l'achat.

La plupart des Européens, négligeant toute garantie, se dispensent aujourd'hui de ces formalités burlesques passées de mode. La vente a généralement lieu à l'amiable. L&baia, méfiante sous son sourire obséquieux de femme d'affaires, prend l'argent d'une main et livre sa fille de l'autre, et nulle apparence d'émotion ni de larmes ne vient attrister l'heure touchante des adieux.

Du mariage proprement dit à l'accouplement temporaire, — opérations analogues que, seule, la durée du forfait différencie, — la présence de l'Européen a créé au Ton-

kin pour les baia intelligentes un courant d'exploitation facile et rémunérateur dont, en femmes avisées, elles se sont hâtées de tirer parti. La richesse et les espérances de bien des familles annamites étant proportionnées au nombre et à la qualité des filles dont elles disposent, les con-gai mûrissent et se développent sous l'œil impatient de la mère. Dès l'âge le plus tendre, la baia les met en évidence et les exploite, jusqu'au jour où des Européens sérieux, refusant toute concurrence, les achètent pour un bon prix et les enferment.

C'est qu elles ne sont pas, en vérité, d'une fidélité à toute épreuve à l'égard des Occidentaux, nos petites con-gai tonkinoises !

Quoique liées à eux par un acte de vente analogue à celui qui leur fait vouer toute leur existence à des époux indigènes, elles ne se font jamais entièrement à l'idée d'une communion durable avec ces maris de pas-

sage dont elles connaissent d'avance le peu d'enthousiasme pour tout ce qui touche à leurs habitudes de race naïve et bâtarde, et chez lesquels elles ne sentent d'ailleurs aucune de ces inclinations vraies qui commandent la réciprocité.

Conseillées en dessous par la baia, à qui elles ont appris à avoir recours, elles ne voient dans l'Européen qu'un sujet d'exploitation plus avantageux qu'un autre, chargé de leur assurer, dans un temps plus ou moins lointain, cet avenir doré, fait de solitude à deux et de paix domestique qui s'ouvre pour elles à l'âge, toujours précoce, du retour.

Bien que ces con-gai d'Européens forment une caste à part dans la société annamite, il n'est pas rare de les voir faire un jour une fin honorable dans leur milieu indigène.

Usées et finies pour nous à vingt ans, elles se lient alofs au fiancé facile qui, pendant tout le cours de nos rapports a conjugaux »,

n'a cessé de vivre à nos côtés, dans l'ombre, ou retournent auprès du complaisant époux qui, les yeux mouillés de larmes attendries devant Tétincellement des piastres roulant comme un Pactole de la ceinture de soie de sa femme, rouvre les bras à la prétendue repentie, — à laquelle il avait ménagé le plus souvent lui-même, de gaieté de cœur, cette émancipation passagère.

Tant qu'a duré cette vie à trois, le fiancé ou le mari indigène, suivant le cas, a sub- . sisté en parasite de nos largesses et, tout en se faisant des gorges chaudes avec notre femme du joli tour dont il nous sentait dupes, il a partagé avec nous, à ses heures, gratuitement, une intimité que, de notre côté, nous payions fort cher. Il va pouvoir jouir désormais, sans honte, de la situation que son esprit de partage lui a faite et que ses semblables lui envient, heureux au fond de l'accroissement exotique qu'ont valu généralement à sa famille, pour peu

Le mari indigène a subsisté en parasite.

qu'ait duré l'intérim, les liaisons extérieures de sa féconde moitié. Car, ici, l'enfant n'est jamais une charge. Utilisé comme boy quat* pu tireur de panka, il rapporte souvent plus qu'il n'absorbe, et il n'est pas rare de voir des familles entières vivre de la recette journalière de ces petits mioches, toujours actifs, envers lesquels, soit par lassitude, soit par intérêt, le Français, bon enfant, ne ménage jamais son obole.

A côté de ces femmes, toutes de calcul, il en est d'autres qui, préparées de longue date par leurs père et mère à ce rôle alléchant de femmes de Français, apportent dans ces liaisons exotiques quelque chose de l'illusion du premier amour.

Celles-là sont toujours très jeunes et à peine formées, généralement endormies ou naïves, quelquefois vierges. Mais c'est l'es-

.1. Porteur d'éventail.

pèce rare, le tara avis au vol décevant et dont les plumes trop soyeuses glissent entre nos doigts. Le voisinage impur de nos boys, du côté desquels un instinct de race les pousse fatalement, et le contact permanent des con-gai voisines, dont leur situation nouvelle leur ménage la fréquentation, ne tardent pas, d'ailleurs, à étouffer en elles ces illusions naïves d'âmes d'enfant.

Une femme légitime d'Annamite, qui se laisse prendre en flagrant délit, devient, en même temps que son amant, la propriété exclusive du mari trompé qui, aussitôt après la constatation de la faute, a le droit de faire saisir les coupables et de les exposer, liés dos à dos, sur deux bambous en croix, au milieu de la place. Dans la foule compacte qui se presse autour de ce pilori improvisé, les regards se croisent, simplement curieux ; aucune pitié ne perce dans le plissement ironique de ces lèvres minces, et

jusqu'au milieu du fleuve, tombeau des criminels et des adultères, ce même sourire railleur poursuivra les coupables comme un dernier châtiment. Leurs corps, ballottés par les eaux, rouleront vers la mer, sans jamais atterrir, maintenus dans le courant, à longueur de gaffe, par les paysans des deux rives, respectueux de la loi.

Pour nos con-gai, à nous, rien de semblable, bien entendu.

Leur condition d'épouses provisoires les classant dans une catégorie fantaisiste sous ses aspects d'ordre légal, toutes ces rigueurs judiciaires ne les atteignent point. Le plus souvent même, tout le quartier, mis dans la confidence, se fait un malin plaisir de prêter la main à leurs émancipations intermittentes que l'absence journalière, à heure fixe, du « monsieur » attitré facilite déjà de son côté.

Il est bien rare qu'à la suite de ces sorties intempestives, le « monsieur » trompé ne

s 1 aperçoive de rien. Préparé de longue date à cet incident qu'il serait naïf de chercher à éviter ici, ne considérant d'ailleurs sa moitié que comme un objet de luxe et d'hygiène, il accepte généralement la chose en philosophe, et le ménage poursuit son cours.

Il est cependant des gens grincheux qui prennent la chose au tragique. Ceux-là en sont pour leurs frais oratoires ou leurs corrections. Le danger passé, la con-gai, écon,duite, sèche ses larmes, et, sûre d'avance de l'intervention protectrice de sa mère, toujours en éveil, elle s'en va, toute guillerette, chercher fortune ailleurs.

Pour elle, habituée depuis longtemps à ces ruptures dont ses goûts changeants de femme capricieuse, trop souvent satisfaite, lui ont fait une sorte de nécessité, ce n'est qu'un nom de plus à ajouter à la liste déjà longue de ses anciens maîtres. Elle met une secrète malice à les collectionner, par ordre

de date, dans sa mémoire, se complaît à en évoquer le souvenir, et, peu scrupuleuse dans ses confidences, passe des heures entières à revivre avec vous ces existences diverses que la connaissance des personnages en scène vous rend intéressantes à plus d un titre.

En résumé, chez la plupart de ces enfants gâtées et de mœurs faciles, le « mari » le plus récent en date ne fait que servir inconsciemment de couvert à toute une polyandrie secrète dans laquelle ses prédécesseurs eux-mêmes ont un rôle. Car, quelque violente qu'ait été la scène qui a pu déterminer entre eux une rupture, jamais une femme annamite, se fût-elle vingt fois remariée depuis, ne refuse ses bonnes grâces à un ancien maître qui se représente à elle, sans rancune et la bourse à la main, en amant de passage.

Vêtus, à peu de chose près, à la façon des femmes indigènes, avec lesquelles bon nombre d'Européens, nouvellement débarqués, se laissent prendre à les confondre, la plupart du temps même plus proprement et plus coquettement fagotés qu'elles, — nos boys portent, en général, dans leurs regards intelligents et pleins d'une ironie indéfinissable, cette expression caressante et douce qui est comme le reflet chatoyant du sexe faible.

Tout en eux, du reste, est efféminé : depuis leur démarche qui, pour ne pas avoir le déhanchement isochrone et lascif des

femmes du peuple, ni le glissement nonchalant des con-gai de marque, n'en est pas moins traînante et paresseuse, jusqu'à cette petite ligne mince de sourcils que la pince à épiler ou la lame de rasoir a réduite de moitié et qui achève, ainsi dénaturée, de faire perdre à leurs yeux bridés cet éclair vivant et farouche où se reconnaît le mâle.

Pour eux, la toilette n'a pas d'heure. Ils mettent à profit leurs instants de loisir, à quelque endroit qu'ils se trouvent : chez leurs maîtres, s'ils se sentent seuls, en pleine rue, s'ils sont en course.

Aussi leur visage, un peu camard, mais d'une coupe originale et fine, est-il toujours, quoique imberbe de nature, consciencieusement rasé de frais. A toute heure du jour, le rasoir, dont tout Annamite qui se respecte porte une réduction dans le nécessaire de cuir ou de carton qui pend en giberne autour de ses reins, pèle jusqu'au sang leurs

pommettes, leur nez et jusqu'à leurs oreilles,

tannant à sec, en désespoir de cause, leur peau mate et sans duvet.

A l'égard de leur chevelure abondante et noire, cette manie innocente de vernissage à outrance change de caractère et devient un culte. Ils la nouent et la dénouent incessamment cette chevelure aimée qu'un léger mouvement de tête suffit à déployer sur leurs épaules nues. Ils la lissent longuement entre leurs doigts, visiblement heureux de cet attouchement dont le velouté les captive; puis, rejetant le front en arrière, h la façon de nos dégrafées de boudoir qui étudient un effet devant leur glace, ils la tordent deux ou trois fois sur elle-même et la rassemblent de nouveau sur leur nuque, en un tour de main.

Comme chez les femmes, un cai kan de soie foncé orne leur chevelure; mais, chez eux, cette sorte de turban est plus ample, et la façon de l'accommoder suit la fantaisie de chacun. Le mode le plus pratique et le plus coquet consiste en un enroulement sommaire autour de la nuque, terminé par

un nœud, généralement lâche et à peine esquissé, laissant les deux extrémités libres du cai kan flotter négligemment de chaque côté de la tête, à la façon des coiffes nationales d'Alsace.

Ce penchant à la coquetterie, si commun aux races orientales, ne peut que nous suggérer, à nous autres, Européens, qui laissons d'ordinaire ces choses-là aux femmes, une méfiance circonspecte envers ces domestiques, de sexe douteux, que leurs vices bien connus nous rendent, à plus d'un titre, su^ jets à caution.

Et cependant, cette préoccupation de leur petite personne n'exclut pas, chez nos boys, le sentiment de leur tâche. Aucun travail, quelque répugnant qu'il soit, ne les rebute; et un simple mot un peu vif suffit généralement, en cas d'oubli de leur part, à les rappeler au devoir et à faire renaître dans leurs yeux cette lueur vive de l'âme qui dénote, en même temps qu'une intelligence

précoce, un esprit d'assimilation peu commun à leur âge.

Il existe plusieurs catégories de boys; mais bien qu'il ne soit jamais venu à l'idée de l'Européen de les classer, chez lui, par ordre d'importance, ils obéissent tous à une sorte d'amour-propre de métier, doublé d'un sentiment commun de distinction et de hiérarchie, qui les guide en toutes choses, et leur fait recevoir souvent, sans broncher, de la part de leurs camarades élevés par nou& à des fonctions qu'ils jugent supérieures, des observations fort cavalières et tout au moins horfe de saison.

Cette espèce de convention tacite leur permet de vivre entre eux en accord parfait, malgré la diversité de leur tâche, et de resserrer étroitement leurs rangs toutes les fois qu'il s'agit de résister sourdement à nos menaces, de nous dauber ou de nous combattre.

En l'absence du boy intime, c'est au bep (cuisinier).

Le boy qui, tenant en main les clefs de nos buffets et de nos malles, procède aux menus achats de la journée, assiste à notre toilette et y prête la main, notre boy intime en un mot a, de par son titre de gardien de confiance et quelquefois même de confident, une influence incontestée sur le reste des domestiques, trop intelligents pour ne pas songer à s'assurer, par un redoublement d'égards, l'intérêt d'un camarade si bien placé auprès du maître.

En l'absence du boy intime, c'est au bep (cuisinier), que revient incontestablement la direction morale de la petite phalange.

Ce dernier est presque toujours le type le plus grave de notre personnel domestique.

L'obligation où nous nous trouvons de lui faire incessamment des avances de numéraire le mettant plus que tout autre en mesure de nous exploiter en détail, il se corn-

pose généralement une tête de circonstance, pensant nous cacher ainsi, sous cette apparence grossière de désintéressement et de conscience, son agiotage journalier qui ne nous laisse, au fond, aucun doute, mais dont nous ne saurions rechercher la preuve sans nous rabaisser à des procédés indignes de notre prestige de Français.

La plupart du temps à demi nu et le front perlé de sueur, il esquisse, en se présentant, des effets prétentieux de torse, et répond aux injonctions de ses maîtres en homme consciencieux et fier de son art.

Deux acolytes marchent incessamment à ses côtés : le « maître d'hôtel », qui est dans le secret de ses petites négociations et avec lequel il partage honnêtement le fruit de ses faciles rapines, et le « marmiton », un moutard de dix à douze ans qui y voit déjà fort clair, mais qui reste muet par peur, trop innocent encore pour songer à se faire acheter son silence.

Il est, en réalité, le seul vrai maître coq de la maison, ce petit marmiton toujours en mouvement, qui, du matin au soir, ratatine à la flamme des fourneaux sa chevelure ruisselante. Tout, à la cuisine, passe par ses mains. C'est lui qui accommode les sauces, surveille la cuisson des mets, détermine le « point » des rôts; tandis que le bep salarié, accroupi dans un coin de l'office, se repose sur ses lauriers et sur ses piastres.

Assis un peu au-dessous de ses semblables sur les différents degrés de l'échelle domestique, le « coolie pousse-pousse » clôture la liste de notre personnel indigène.

Ce coolie, qui tire tout son mérite de ses seuls jarrets et ne fait trêve à ses fonctions de bête de somme que pour s'atteler à la corde d'un panka { , est généralement peu fait à nos habitudes d'intérieur auxquelles

l. Châssis rectangulaire suspendu au plafond et jouant le rôle d'éventail dans les appartements.

il chercherait bien volontiers cependant à s'initier, si notre boy intime, jaloux de ses prérogatives, ne le tenait à distance.

Sorti depuis moins longtemps que les autres de la campagne, où, de temps en temps, d'ailleurs, ses affaires de famille le rappellent encore , il parle un sabir grossier dont ses camarades, peu charitables, s'égaient à ses dépens, et semble destiné à conserver éternellement cette démarche pesante du rustre qu'il tient de naissance et qui contraste si cruellement avec le dandinement efféminé et souvent plein de mystère des boys avec lesquels il est appelé à vivre.

Il est cependant des « chevaux de luxe »

dont la tenue, toujours parfaite, ne le cède

en rien à celle des autres boys le plus soucieux de leur petite personne.

Ceux-là, déjà suffisamment dégrossis par leur contact permanent avec l'Européen, feraient d'excellents boys, s'il leur prenait jamais la fantaisie d'abandonner le brancard pour la brosse. Us n'en ont cure et préfèrent, par coquetterie de métier, à l'ample soutane noire et au long pantalon de soie de leurs camarades, la petite chemisette blanche qui se dissimule dans les plis de la culotte courte flottant sur leurs genoux, et la coquette ceinture verte ou bleue, largement déployée, qui dessine leur taille et double l'élasticité de leurs reins assouplis.

LES INTERPRETES INDIGENES

LES INTERPRETES INDIGENES

Ils sont ici, aux yeux des indigènes, les rois incontestés du pavé tonkinois.

Confidents plus ou moins administratifs des grands et petits maîtres, tous, — interprètes saïgonnais, que leur connaissance de la langue française nous avait fait amener comme intermédiaires au Tonkin, dès le début de la conquête, et interprètes tonkinois proprement dits, petits paysans tout frais éclos de l'école, devant lesquels l'exhibition d'une page correcte d'écriture vient d'ouvrir toutes grandes les portes du cénacle résidentiel d'Hanoï, — affectent vis-à-vis de l'Européen cette attitude insolente et

haute du favori qui se juge indispensable et se sent bien en cour.

Toutefois, une infinité de degrés et de classes limitent à chacun d'eux ses attributions respectives et marquent le point extrême où il lui est moralement permis de pousser, dans ses façons de se vêtir et de vivre, son secret désir d'assimilation à l'Européen.

L'interprète saïgonnais, en sa qualité de Français de 1860, porte l'étendard de cette transformation graduelle. C'est lui qui prépare la chrysalide et en surveille l'éclosion, lui qui donne la mode enfin.

Ses pieds d'abord ; car c'est par là qu'a commencé la métamorphose.

Contrairement à tous les usages indigènes, il n'existe plus aujourd'hui d'interprètes saïgonnais sans chaussettes. Et ce seul emprunt fait à notre garde-robes les distingue mieux que toute leur connaissance technique de notre langue de la foule

L'interprète saïgonnais, en sa qualité de Français de 1800.

des mandarins qui, tous, du plus grand jusqu'au plus petit, sont restés fidèles aux traditions sacrées de leurs « va-nu-pieds »

d'ancêtres.

L'addition de ces chaussettes blanches avait amené le port des souliers de toile.

L'étroit pantalon de France à pattes d'éléphant vint, à son tour, compléter la métamorphose, si bien qu'il ne leur reste plus aujourd'hui, de leur accoutrement national, que l'ample cai-ao de soie moirée qui, lui aussi, tend à disparaître, et la coiffure monumentale et féminine à laquelle tout fait prévoir qu'ils resteront longtemps fidèles encore. .

Tout un poème, cette coiffure !

Sur leur chignon en échafaudage, toujours consciencieusement huilé, qu'un large peigne d'écaillé fait ressembler à une pièce montée de dîner officiel, au milieu de laquelle le couteau à manche étincelant du pâtissier serait resté planté, le légendaire

turban vert s'élève, uniformément accommodé. Et Ton songe, malgré soi, devant cet amoncellement de crépon clair qui tranche sur le fond noir des cheveux étages sur la nuque, à la huppe orgueilleuse d'un perroquet des lies en rupture de perchoir.

C'est qu'on le rencontre partout, ce turban vert qui vous obsède. A la promenade où, sous les rayons d'un soleil éblouissant, ses contours ondulés et savants ont des chatoiements de velours; au théâtre où, sous les quinquets rares dont il recherche le voisinage, le peigne d'écaillé qui le complète a des éclairs rapides d'émeraudes.

Toujours correct et digne, le pantalon luisant et bien tiré, le rotin à pomme d'argent à hauteur des reins, les mains chargées de bagues énormes dont il fait miroiter le chaton à chaque rencontre nouvelle, le fume-cigare, vrai kummer, aux lèvres, et les lunettes vertes dans l'œil, — autre

poème, ces lunettes ! — l'interprète saïgonnais marche à petits pas, d'un mouvement automatique de rhéteur se rendant en chaire, au milieu de la fumée grise du londrès qu'il hume à petits coups, la tête légèrement inclinée sur le côté, la lèvre en cul de poule, — dédaigneuse.

A pied ou à cheval, en pousse-pousse ou en voiture, seul ou avec sa moitié, — une petite poupée rondelette et, pour le moins, aussi resplendissante que lui, qu'il promène pour ses dorures, comme un reliquaire sacré, — il est toujours là, à deux pas de nous, nous effleurant presque, cherchant un rapprochement qui le flatte, une comparaison qui le grandisse, dont il triomphe.

L'interprète tonkinois, qu'un craintif sentiment d'infériorité subordonne généralement à ses confrères de Cochinchine, cache, sous des dehors indifférents, un fer-

ment de jalousie profonde contre ces voisins malencontreux implantés chez lui, qui le regardent comme un sauvage et lui rognent de son prestige.

Il n'en copie pas moins, mais à distance, les diverses transformations de ces rois du pavé dont la vie bruyante Téclabousse.

Comme eux déjà, il a son pousse-pousse de maître et son kummer, authentique aussi.

Il est vrai qu'un confrère de sa classe partage, le plus souvent, avec lui les frais d'achat et d'entretien du « poussé », et que, par un restant de tact dont on ne peut que lui savoir gré, il substitue, d'ordinaire, au fume-cigare en bout-dehors de son majestueux rival, le fume-cigarette plus modeste de nos boulevardiers.

Pas de chaussettes encore, par exemple.

Pas de souliers de toile blanche à la française. Une lacune, évidemment. Au bas de l'ample cai-quan de soie qui flotte sur ses

jambes, seules, deux petites pantoufles de cuir noirci apparaissent timidement, en

équilibre sur ses doigts de pieds d'une mobilité singulière et toujours infailliblement nus.

Plus modeste sur le pavé que l'interprète

saïgonnais qu'un trop prompt enthousiasme de notre part a amené à ne plus s'effacer devant nous, l'interprète tonkinois, qui, déjà, rêve d une indépendance analogue, se console, le soir, dans ses foyers, de cette infériorité qui, partout ailleurs, le tourmente.

Là, sur la natte de famille, dans ce milieu étroit et borné où son titre à consonnances magiques « d'interprète » lui permet de trôner en maître, toute une nuée d'indigènes aux abois viennent déposer leurs suppliques.

C'est son heure de triomphe.

Sûr d'avance de ses effets, il se compose une tête de circonstance, et aveugle de promesses illusoires ses trop confiants solliciteurs, dont la ceinture bourrée <r d'arguments » sonores et tentateurs se dénoue à ses pieds, au milieu des encouragements discrets de la baia qui, la voix mielleuse et la main tendue, souligne, comme un écho, chaque phrase nouvelle de ce protecteur improvisé....

De ce côté-là, d'ailleurs, l'en tente est parfaite entre les divers sollicités. Inter-

prètes saïgonnais et interprètes tonkinois nagent dans les mêmes eaux troubles, cote

à côte malgré la haine, les mains unies devant l'intérêt commun.

Ici, comme partout ailleurs, le naïf entretient lesournois.

Ils le savent tous, au fond, ces malheureux solliciteurs dont le fruit de tant d'années de labeurs vient mourir, le plus souvent, sur le chaton d'une bague; — et tous incessamment reviennent à la charge, tête baissée, sur ce foyer lumineux qui les attire, pauvres phalènes éblouies par Téclnt d'une lampe d'auberge!...

C'est que, dans ce pays vénal par excellence, charges, protections, conseils, tout est soumis au tarif inévitable de l'influence et de l'amitié.

Il n'y a pas, dans tout le Tonkin, de sentiment assez désintéressé, pas de morale assez profonde, pour résister au miroitement ensorceleur d'une piastre neuve !

Mon pousse-pousse, apprêté pour la promenade du soir, attendait, les lanternes allumées, au milieu de la rue déserte. J'allais sortir.

La porte entrebâillée s'ouvrit brusquement en gémissant sur ses gonds de bois, et une petite Annamite de douze à treize ans entra, de cet air familier et dégagé que prennent avec nous ces maigriottes enfants du peuple, trop jeunes pour croire au danger ou trop naïves pour songer à mal.

— Adau Co ? (Où est madame) ? me ditelle en ouvrant une bouche énorme où riaient deux jolies petites rangées de dents qu'on

devinait blanches et vierges de laque sous le jus de bétel qui les ensanglantait.

J'appelai Co Ba, ma femme indigène, qui descendit en faisant claquer sur les marches sonores de l'escalier en planches ses deux petits sabots de bois verni, dans lesquels se jouaient, laissant les talons libres, les extrémités souples de ses pieds nus.

Elle échangea quelques mots rapides avec la mioche, puis se retournant vers moi, suppliante :

— Ma mère est malade, dit-elle. On fait tchim-tchim Bouddha à la cai-nha, ce soir, à son intention....

— Et tu voudrais être là pour conjurer le mal de ta mère avec les autres? Eh bien soit, mais j'y vais aussi, ajoutai-je, profitant de l'occasion qui m'était offerte d'aller surprendre mes « belles gens » au milieu de leurs cérémonies bouddhiques.

Et comme Co Ba se taisait, boudeuse à

la pensée de cette galerie insolite dont allait certainement s'effaroucher sa mère :

— Je paierai les musiciens, dis-je en me levant, sûr maintenant d'un bon accueil.

Quelques instants après, nos pousse pousse, menés bon train, traversaient les rues désertes du quartier indigène d'Hanoï, éclairant de reflets rouges et verts les devantures barricadées des cai-nha annamites déjà endormies. Enfin, la course se ralentit; les coolies, le torse renversé en arrière, décrivirent un angle brusque, et les pousse-pousse faisant un demi-tour sur eux-mêmes, s'arrêtèrent, face au mur, allongeant sur le trottoir leurs bras illuminés par les feux plongeants des lanternes.

Nous étions arrivés.

— Baisse ta tête ! me dit Co Ba, dans un éclat de rire, tandis que mon casque, s' aplatissant sur la poutre trop basse du chambranle, roulait déjà dans la boue.

Je laissai mon couvre-chef maculé entre

BIL. TOKK.

les mains du coolie et fis mon entrée tête nue.

Cet intérieur, comme celui de tout Annamite aisé (un qualificatif un peu vague pour un peuple chez lequel Yaurea mediocritas n'est, à proprement parler, qu'un symbole), était vaste et s'allongeait comme un boyau énorme, sans cloison, dans une perspective sombre et sans couleur. Quelques tables jadis laquées se dressaient, ébréchées et boiteuses, dans les quatre coins de l'appartement, à côté d'escabeaux de bois poussiéreux et de planches de lit graisseuses que dissimulaient à grand'peine des lambeaux disparates de nattes déchiquetées.

Allongé sur son lit de camp, le taitouok (docteur annamite) sacrifiait à l'opium.

Plus loin, sur un lit semblable, encadré d'un moustiquaire rouge, la baia, sa femme, affligée d'une maladie d'yeux incurable, marmottait sur un ton traînard des oraisons

interminables devant la statue de bois d'un Bouddha ventripotent.

L'un et l'autre s'étaient levés à mon ap-

proche, visiblement gênés d'une visite dont la présence de Co Ba auprès de moi leur faisait deviner le but.

— Je viens faire tchirn-tchim aussi, en

ton honneur, dis-je à la baia; et, lui glissant, sans autre préambule, une piastre neuve dans la main :

— Mon offrande à Bouddha, ajoutai-je négligemment.

La baia, conquise, empocha la pièce. Mon indiscrétion était oubliée.

Au même instant, au-dessus de nos têtes et de l'autre côté du plafond de bois, des sons étranges s'élevèrent, pareils à des gémissements. C'était le chant lent et mystérieux des instruments sacrés servant aux invocations.

— Ton Bouddha est là-haut? dis-je à mon hôte, en levant la main vers le plafond où je venais de voir briller, à travers les joints mal raccordés des planches, cette tremblottante lueur de lampe de sanctuaire qui semble veiller sur des morts.

Le docteur inclina la tête en signe d'assentiment et se dirigea gravement vers l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur :

cette sorte de galetas obscur où l'Annamite loge ses dieux.

On avait réuni là tout ce que contenait de plus confortable et de moins détérioré cette cai-nha d'un homme jadis à Taise, aujourd'hui ruiné par l'opium. Sur deux tables de pagode dont la mesquinerie et l'éculage disparaissaient sous les broderies filandreuses des tentures, toute une pacotille grotesque de « bazar à treize » s'amoncelait. Des pousse-pousse minuscules traînés par des façons de singes ; des chiens symboliques à gueules de chimères ; des éléphants de bois, de papier, d'ivoire, de métal ; des offrandes de toutes sortes (tasses de thé, boulettes de riz, assiettes de fruits, etc.), et, dominant le tout, du haut de sou trône d'or encombré de Bouddhas bouffis et grimaçants, Phat, le dieu suprême, comme assoupi dans une digestion en travail, et caressant d'une main lascive son abdomen repu et rebondi.

Déjà, la petite mioche qui nous avait servi de messagère commençait à allumer, avec la turbulence capricieuse d'un enfant de chœur, ces petites soucoupes garnies d'huile qui sont les lampes sacrées de ces chapelles domestiques et dans lesquelles brûlent de mauvaises mèches de coton effiloquées qui pendent en langues graisseuses sur leurs bords ébréchés ; — tandis que le tai-louok, assis sur ses talons, à droite de l'autel, et vêtu d'un long cai-ao couleur de sang (la robe sacramentelle de toute cérémonie bouddhique), préparait les objets du culte, de cet air d'insouciance et d'abandon avec lequel la race annamite envisage les choses même les plus solennelles de la vie, et qui n'est au fond que le masque épais d'une roublardise méfiante et malhonnête.

Maintenant, une clarté douce remplissait la salle et des bouffées d'encens montaient des cierges de bambou embrasés.

Soudain, le nhi, le gong et le tam-tain précipitèrent leur mouvement; les musiciens, sans cesser de jouer, glissèrent sur leurs talons pour dégager la porte, et la bonzesse fit son entrée.

— Mais c'est Co Ba ! ma femme ! m'écriai-je désappointé, en serrant nerveusement le bras de mon hôte accroupi par terre à mes côtés.

— Elle bien connaître parler Boudd/ta, me répondit-il à voix basse. Bouddha content, baia fini malade.

Subitement, je me rappelai certaine confidence antérieure de Co Ba. Elle «t voyait » Bouddha. Bouddha la « visitait. » Un soir même, au milieu d'une cérémonie religieuse, toute une légion de petits bouddhas divers avaient envahi ses épaules, et elle était sortie de la pagode, les oreilles assourdies par le bruit de leurs voix tumultueuses, le corps écrasé sous leur poids. Le voile me tomba des yeux. Le tai-touok avait

voulu, dans sa croyance naïve, utiliser, au profit de la baia alitée, la maladie nerveuse

de sa fille, se faire de Co Ba une intermédiaire auprès de son dieu.

Allais-je donc assister, en plein Tonkin,

à une séance de spiritisme et de suggestion?...

Cependant ma brusque exclamation de tantôt n'avait pas changé d'une ligne les traits vaguement idéalisés de la prêtresse improvisée. Accroupie sur la natte, elle jeta un regard mystique sur Pliât, le somnolent Bouddha qui lui souriait à travers ses rêves, s'entoura le front de deux turbans de soie dont les couleurs voyantes et claires brillaient dans les tresses sombres de ses cheveux épars, ceignit sa robe rougesang d'une ceinture de même nuance et, cachant sa tête dans un foulard déployé dont un des cotés flottait sur ses yeux, elle s'inclina par trois fois et sembla se recueillir.

Guidée par le tai-touok qui lui tenait lieu de servant, la bonzesse se livra alors à une série de consécrations assez semblables à celles usitées dans nos églises, à l'aide de petites baguettes de bambous parfumées

d'encens jouant le rôle de goupillons ; tandis que les musiciens, assis en rond dans un coin de la salle, soulignaient en chœur chacun de ses mouvements d'un refrain de litanie bouddhique.

Sur le devant de l'autel, une infinité de prismes de toutes dimensions, en papier d'or et d'argent, se dressaient en pyramides étincelantes aux pieds de Thi Ca, l'enfantdieu, dont le corps, à moitié dédoré par le temps, émergeait comme une antiquaille de ce Pactole en lingots. Co Ba prit une poignée d'or dans sa main, approcha les lingots de la flamme d'une bougie qui brûlait sur les marches de l'autel, et les laissant se consumer un à un entre ses doigts, l'œil en extase, mystiquement, elle en fit offrande à Bouddha. Puis, se dressant vivement, comme mue par une puissance invisible, elle exécuta une danse sacrée, pleine de contorsions étranges et de balancements lascifs, au cours de laquelle ses mains, re-

levées au-dessus de sa tête, se tordaient en des passes folâtres sur ses poignets toujours immobiles, tandis que, secouées par un tremblement nerveux, ses paupières émues battaient à coups précipités sa pupille humide, comme les ailes d'un papillon de nuit grisé par la clarté des lustres.

Alors la musique et le chant se changèrent en brouhaha et le grand œuvre commença.

La tête étourdie par le bruit et l'esprit surchauffé par les vapeurs d'encens qui montaient du sol, la bonzesse eut une crise de rires et de larmes, puis s'affaissa de nouveau sur elle-même et tomba dans cette prostration voisine du sommeil, — mélange de sensibilité hystérique et de naïveté, qui a fait de la sybille de Cumes une prophétesse et de la voyante de Lourdes une sainte, et qui tient de ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui le phénomène de l'autosuggestion.

Le lai-touok qui, comme tout Annamite de race avait une teinte de fatalisme et ne voyait dans cette scène qu'une intervention surnaturelle de son dieu, s'était approché de la « voyante », et, jugeant le moment opportun pour songer à ses petites affaires, avait, d'un ton respectueux et digne, transmis sa supplique à Bouddha.

Il se fit un moment de silence. La bonzesse eut une dernière, contorsion ; ses yeux, subitement injectés de sang, prirent une iixité étrange, et, comme un écho d'outretombe, deux ou trois inflexions de voix sortirent, traînantes et rauques, de sa gorge qui sanglot tait...

C'était le souffle divin qui passait.

Le docteur, les lèvres collées aux lèvres de la « voyante », avait intercepté à sa sortie la réponse du dieu.

— Eh bien? fis-je, intrigué, en m'inclinant vers lui; cette pauvre baia a-t-elle des chances?

— Tôt lam! (bon, très bon !) me répondit-il sans lever la tête, en homme prudent à qui la confidence pèse.

Puis, se ramassant sur ses talons, sans que rien dans sa physionomie impassible ne trahît une émotion quelconque, il s'était retourné du côté de l'autel et avait allumé une pipe.

Alors, subitement et sans transition, la scène changea. Co Ba venait de se lever.

Elle se dépouilla vivement de son costume de cérémonie, partit d'un éclat de rire et s'avança vers moi.

Je la regardai stupéfait, refroidi par cet éclat de rire, craignant une mystification.

Il n'en était rien. Le <c sujet » était de bonne foi. Il avait rempli son rôle en conscience, par habitude, et rien ne lui restait de ces sensations passagères auxquelles il se disait fait depuis longtemps déjà, qu'une sorte d'épuisement général qu'il ne cherchait même pas à analyser et

que Tidée seule de la conversation intime qu'il avait eue avec Bouddha lui rendait sacré.

Je m'étais levé pour partir. Le tai-touok, ouvrant la marche, avait disparu dans l'escalier. Je m'apprêtais à l'y suivre, quand un bruit de dispute arriva jusqu'à moi.

Une curiosité instinctive me fit détourner la tête. Les trois musiciens, la petite mioche, mon coolie et une demi-douzaine de petits voyous jusque-là invisibles et accourus pour la circonstance, s'étaient jetés sur les victuailles et dévalisaient l'autel.

VIEILLE PAGODE

VIEILLE PAGODE

Près de bambous gris Que le temps effrite, La Pagode abrite Ses murs rabougris.

Le soleil qui lèche Son toit suranné Dans le bois miné A fait une brèche ;

D'un rayon pieux, U vient, sous la brousse, Rajeunir la mousse Qui moisit les dieux :

«IL. TONK. 10

C'est LongihaUy le bonze Au frontal cornu, Dans son cachet nu De simili-bronze :

C'est Mahi-Mcda, La vierge féconde, Livrant à la ronde Sa peau de baia ;

C'est, souillés de mouches Et d'excréments verts, Des ventres ouverts De Bouddhas en couches ;

Des Phu8 noirs, ornés Comme des évêques, Rendant des sapèques ' Des yeux et du nez ;

C'est, — relents immondes D'antiques Edens, — Des troncs de Thap-dens, Allumeurs des mondes,

t. La sapèque est une monnaie annamite qui représente environ la quarantième partie d'un sou.

VIEILLE PAGODE. 147

Et sur le torchis Où s'ouvrent des gueules, Des seins de bégueules Pendant, avachis. —

Seul, comme une boule Sur son trône d'or, Le très-haut Phat dort D'un sommeil sans houle,

Soutenant en main La couche de laque Qui sèche et fait plaque Sur son abdomen.

Le poste : Une sentinelle avancée dans l'immensité morne des plaines tonkinoises.

Des paillottes annamites s'entassent là, pouilleuses, à l'abri de nos armes, et sous ces toits, qu'un coup de vent ferait crouler, naît, grandit et se multiplie, dans la quiétude nonchalante d'une misère qui ne pèse pas, toute une fourmilière de paysans à demi-nus, au teint hâlé par le soleil.

Un affluent du fleuve Rouge baigne un des côtés du poste, lui assurant ainsi, en même temps qu'une ligne naturelle de démarcation et de défense, cette irrigation

incessante si active contre l'influence maligne du ciel ardent de ces contrées.

Quelques lopins de terre utilisés en jardins potagers, des groupes de buffles noirs en liberté dans les mares, deux ou trois chaînes de paysans attardés sillonnant des sentiers perdus dans les hautes herbes, donnent un air vivant et champêtre à ce coin isolé d'un désert qui dort enseveli sous la moisson touffue de ses rizières inondées, et dans l'immensité duquel se détache, de loin en loin, la silhouette amincie et géante d'un groupe de bananiers aux oreilles pendantes, d'aréquiers faméliques ou de cocotiers à panaches, comme une oasis solitaire à l'horizon vert.

Un mirador s'élève au bord du fleuve, et sur cette sorte de guérite aérienne montée sur quatre échasses en bambou plantées en terre, le drapeau français commande la plaine et flotte dans le ciel bleu.

C'est le quartier militaire proprement dit;,

autour duquel se groupe les casemates, si pacifiques d'aspect, qui servent de casernes à nos troupes.

Elles remplacent dans l'esprit du soldat les citadelles crénelées des places fortes, ces paillottes croulantes, ouvertes aux quatre vents du ciel ; les pirates eux-mêmes ne s'en approchent qu'avec prudence, comme s'ils sentaient palpiter derrière ces planches mesquines et douteuses le cœur brave et déterminé de tout un peuple en armes. — Et cependant, dans ce petit centre militaire où les bras manquent, nos vaillants soldats ne sont pas toujours à F abri d'un coup de main hardi. Le seul secret de leur force est dans cette confiance en eux que le mot de Patrie éveille; le seul sentiment qui les soutienne contre la solitude et le danger, c'est la pensée intime et constante du devoir sacré qui les groupe autour du drapeau.

Sur le prolongement de la route, quelques

toits de pagodes restaurées et de maisonnettes neuves abritent, à proximité des troupes, les deux ou trois cabaretiers français et chinois qui forment, protégés par la garnison, tout l'élément pacifique et commercial du poste.

Ici, T uniforme est maître de la place ; car quel débouché possible aux colons dans ce réduit étroit, où les habitations elles-mêmes, entassées et pêle-mêle, paraissent avoir

voulu s'unir contre un danger commun?

Seules, tout le long du jour, des centaines de brouettes poussées par des coolies en nage se succèdent avec leurs charges diverses en échafaudage, remplissant l'air du grincement aigu de leurs essieux de bois.

De distance en distance, sur la route, un chapeau de quatre-vingts centimètres de diamètre recouvrant un paquet de loques arrête le pied du promeneur. C'est une paysanne annamite qu'un besoin pressant retarde et dont le couvre-chef, large comme un écran déployé, sert à voiler momentanément la pudeur.

Quels que soient, en effet, leur naissance et leur rang, dans ce milieu où tout le monde coupe la fane ou pousse la charrue, les congai nhaquê (femmes de la campagne) sont loin d'avoir les goûts de luxe et de dépense de leurs sœurs chamarrées des villes. Mais sous cette apparence de sauvagerie et de misère, ce l'éternel féminin » reparaît tou-

jours chez elles, à ses heures, discrètement, avec ses instincts libidineux, commerciaux et dociles. Toute maison d'Européen qui s'ouvre devant elles les voit entrer, la tête haute et souriante, sans souci du retour escompte d'avance. Elles savent ce qu'on attend d'elles et ce qu'elles valent et n'hésitent pas à engloutir dans les plis de la ceinture de toile qui leur sert de bourse, la piastre sonnante et neuve que leurs père et mère attendent et qu'elles auront gagnée demain.

La chasse nocturne et réjouissante qu'offrent ces mœurs faciles aux noctambules aux abois rentre, pour une large part, dans les distractions du poste. Le soir, quand les culs de bouteille garnis d'huile sont allumés sur Tunique promenade de la Place, on voit des groupes vagues se traîner lentement le long des tas de pierres, et l'on se demande, en arrêtant au vol de l'esprit une pensée grivoise qui s'y glisse dans l'ombre, com-

nient il se fait que cet ainas de chair ambulante ait pu évoquer en nous le souvenir, même furtif, de nos « trottins » de France.

L'heure tardive ramène enfin les promeneurs au poste où la « partie » en commun les attend.

Là, les nuits, généralement troublées, se succèdent, toujours les mêmes, pleines de reconnaissances et de coups de feu.

Dans les environs, un village est en flammes et des fusillades précipitées éclatent dans les ténèbres. Alerte ! le clairon sonne la générale, et en un clin d'œil toute la petite garnison est sous les armes. On part sous un ciel sans lune, on se démène à l'aveuglette au milieu de ravins boueux où les pieds s'enlisent et de bambous brisés qui déchirent les chairs. Quand on arrive, la fusillade a cessé et, seuls, des appels de mourants sortent des cai-nha en ruines. On enfonce les portes, on entre, on bat la cam-

pagne en tous sens... Trop tard ! le village est muet et la plaine ride.

Enfin, le jour reparaît, éclairant les mêmes visages, préludant aux mêmes labeurs ; et Ton parle à peine de l'affaire de la nuit, des reconnaissances infructueuses et des pirates envolés... On recommencera demain !

— Joli métier tout de même ! ne put s'empêcher de s'écrier un jour en rentrant au poste avec sa compagnie, après une sortie malheureuse, un jeune sous-lieutenant tout frais éclos de Saint-Cyr, dont les houseaux crottés et le veston en lambeaux témoignaient d'une chasse à l'homme périlleuse et mouvementée.

Tout le personnel du poste s'était porté au-devant de la reconnaissance.

— Quelles nouvelles? Où sont les têtes?

scanda d'un ton goguenard un vieux capitaine à la peau rude et broussailleuse qui

remplissait au poste les fonctions de commandant d'armes et cachait sous une apparence de raideur sauvage un cœur ouvert et paternel.

— Invisibles comme toujours ! répliqua, dans un haussement d'épaules, le sous-lieutenant que son insuccès rendait maussade.

Le capitaine souriait dans sa moustache épaisse.

— La carrière militaire est pleine de ces désillusions, déclara-t-il enfin. Vous vous y ferez, ici surtout. La vie de poste est la première école pratique du soldat. Les gaillards auxquels nous avons affaire ont sur nous, en principe, un avantage énorme :

celui que donne le jarret. Ils opèrent assez loin d'ailleurs des postes militaires, pour avoir le temps de prévenir notre approche, et la facilité avec laquelle les villages attaqués se rendent à la merci de ces vagabonds armés, dont ils craignent les menaces plus que notre ressentiment, achève la plupart

du temps d'annihiler notre intervention protectrice. 11 faut donc renoncer à les voir de face, doubler sa bravoure d'indifférence et attendre.

Et maintenant, ajouta-t-il en descendant des hauteurs de la morale militaire au ton de la conversation intime et joviale, allez changer de linge et revenez-nous bien vite. Nous décapitons ce soir, à votre intention, la bouteille la plus poudreuse d'un de ces vieux vins de France qui chassent la mélancolie et préviennent le spleen

Le lendemain, à la tombée de la nuit, le sous-lieutenant revenait d'une deuxième reconnaissance. 11 avait rencontré la bande rebelle et ramenait au poste, en triomphateur, la tête du De Doc exécuté sur place.

Ce soir-là, avec cette satisfaction légitime de gens qui savent avoir fait leur devoir, officiers et soldats fêtèrent en chœur l'heure des représailles. Le Champagne était de la

fête. D'un bout à l'autre de la nuit, les bouchons en bonne humeur se succédèrent en fusées bruyantes, et les paysans annamites, prudemment renfermés chez eux, purent craindre un instant, au bruit de cette pétarade insolite qui partait du poste, que les pirates repoussés n'eussent repris l'offensive à la tête de leur chef ressuscité par Bouddha.

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