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UNE

Depuis la veille un bruit courait, étrange, imprévu, redoutable : Le fleuve Rouge était en rut !

Là-bas, à hauteur d'Hanoï, poussées par un courant de foudre, ses eaux boueuses tourbillonnaient. Un grondement sourd et mystérieux sortait de son lit trop étroit comme d'une usine souterraine en travail.

C'était la crue, la crue terrible et brutale, avec ses caprices tragiques, ses débordements bruyants et ses ruines.

Et la capitale, impuissante, songeait avec terreur au passé gros de désastres.

Déjà, des troncs d'arbres gigantesques

couraient entre deux eaux, secouant audessus des vagues leur chevelure ébouriffée et blanche d'écume. Des jonques, des sampans, brusquement détachés du bord, fuyaient à la dérive. Des cai-nhas de bambous, construites sur le fleuve même, vacillaient et craquaient sur leurs radeaux flottants; puis, brusquement, dans un tourbillon, la masse entière se décrochait et allait grossir l'avalanche, au milieu de cris de terreur et d'appels impuissants.

Quelques heures après, les flots submergeaient la digue ; la maçonnerie fondue s'affaissait sur elle-même, et, dans un dégorgement rapide et bouillonnant, les eaux triomphantes envahissaient Hanoï.

Le soir, tout le Delta connaissait l'événement.

Au poste de Dap Cau, la nouvelle nous trouva les pieds sous la table et le verre en main. Et — le dirai-je? — notre premier mouvement fut de porter un toast à Té-

mancipation du fleuve. C'est que nous sommes, nous autres habitants des postes, les nka-qué qualifiés de la colonie européenne, et, dans le devoir sacré qui nous attache à la brousse, se glisse, malgré nous, avec Ténervement d'une monotonie perpétuelle, l'envie rageuse de l'exilé. Nous étions jaloux des soirées et des fêtes de la capitale, jaloux de ses promenades, de ses courses, de ses concerts, et la nouvelle de ce bain forcé où nous sentions patauger toute son élégance aristocratique et officielle nous avait fait oublier un instant les ennuis d'un exil ingrat et vide et préférer notre quiétude énervante à ses plaisirs traversés.

Ce soir-là, pour moi, ma cai-nha humide et basse me parut grandir et se transfigurer. Comme toujours, un escadron de rats énormes évoluait au-dessus de ma tête;

des débris de tuiles détachés du toit traversaient les planches à jour et tombaient en grêlons sur ma moustiquaire. Mais je ne voyais ni n'entendais rien, et pour la première fois peut-être depuis mon arrivée à Dap Cau, j'oubliai de faire la chasse à mes hôtes et de secouer mon lit. Je me couchai, l'esprit tranquille, et m'endormis.

Quand je me réveillai, lé ciel, sombre toujours, s'éclairait déjà par moments de scintillements furtifs et vagues : éclairs rapides d'une vie qui va naître, clignements d'yeux de l'aurore assoupie.

Au loin, dans la plaine, le roulement monotone et rythmé du tam-tam d'alarme accompagnait le sommeil de la nuit. Quelque gardien de rizière sans doute, cherchant à préserver son champ en herbes des pirateries nocturnes d'un voisin affamé et rôdeur... Quelque veillée de mort peut-être dans la nha-quë en deuil : Une famille en

pleurs autour de la bière recouverte, et, dans un coin, accroupi devant son tam-tam lugubre, un marmot inconscient tambourinant à tour de bras, sans se douter qu'il a mission d'éloigner du cercueil les Ong Thanh, ces feux follets malins, images incandescentes des morts, et surtout ce méchant Maqui cornu, à visage noir, leur maître.

Cependant, ces sons banals dont les nuits tonkinoises sont pleines semblaient revêtir, cette fois, un caractère autrement bizarre et ténébreux. Le tam-tam paraissait s'éveiller à une vie nouvelle. Petit à petit, ses accents inaccoutumés devinrent mâles et fermes, et dans les roulements précipités de l'écho, on eût dit que ce modeste veilleur de nuit voulût s'élancer et grandir dans un suprême appel.

Aussitôt la nha-quê tout entière fut sur pied et, de tous les points à la fois, un bruit s'éleva, sonore et menaçant, comme

celui d'un régiment de tambours battant la charge dans la plaine.

Je me levai. Sous le ciel déjà clair, la rizière se déroulait, éclatante et calme, dans sa robe fraîche et nuancée du matin.

Et cependant une agitation étrange semblait secouer les paysans accourus en foule au travail. Ils allaient et venaient, s'excitant et se bousculant avec des gestes de désespoir et de menace, fauchaient les riz à moitié mûrs et, sans se donner le temps de les lier en gerbes, s'en chargeaient vivement les épaules et fuyaient à toutes jambes, comme à l'approche d'un ennemi puissant et inévitable.

Kien à l'horizon ne semblait justifier cette panique générale. Seul, un grondement sourd et lointain arrivait jusqu'à moi ; mais ce grondement, perceptible à peine, semblait animer déjà la nature en réveil et la remplir d'échos. On eût dit le bourdonnement pénétrant et large de la

mer... Machinalement, mon esprit se reporta en arrière. Je me rappelai la nouvelle arrivée la veille, je revis le fleuve Bouge débordé, Hanoï sans digue et flottant, et tout à coup la pensée s'éveilla dans mon esprit que la crue libre et voyageuse avait dû venir compléter ici son œuvre d'émancipation et de ruines.

En effet, le premier rayon de soleil qui éclaira la plaine plongea datfs l'eau coureuse, allumant au milieu des herbes des reflets dorés sur les vagues blanches. Quelques heures après, la rizière entière était submergée, et, sur cette mer improvisée, les petites vagues seules se poursuivaient, devenues libres, fouettant avec une gaieté gamine les derniers sentiers en relief déjà déformés : ces digues sinueuses de la plaine

La crue dura huit jours. Des villages entiers croulèrent et Ton vit voyager çà et là sur leurs paillottes flottantes des pans

de torchis à demi fondus; tandis qu'aux trois quarts engloutis dans la vase, et le dos chargé des débris de leurs pénates écroulées, les paysans aux abois gagnaient les mamelons.

Dans l'intérieur du village de Dap Cau, malgré l'élévation propice du terrain, les eaux avaient envahi la route. Il fallut endiguer les cours et mastiquer les portes.

Pour moi, logé dans un bas-fond et un des premiers inondé, je m'allongeais, à demi nu, dans ma chaise longue qui surnageait dans le jardin, et, sentant au-dessous de moi fermenter le sol gorgé, je perdais de longues heures à suivre sur la route le défilé réjouissant des passants affairés.

C'était d'abord une chaîne interminable de coolies-cantonniers balançant aux deux extrémités d'un bambou horizontal auquel leur épaule servait de support, deux espèces de filets en paillottes tressées au milieu

desquels s'élevait un mamelon conique de pierres cassées. Puis un escadron de bambins à califourchon sur des buffles souillés de boue dont le poitrail énorme

forçait au grand écart les jambes courtes des cavaliers. Ou bien encore, sur des brouettes criardes et dont l'essieu semblait se dégorger sous l'eau, le mobilier déclinqué et

mesquin d'un mandarin en déménagement.

Quatre grands parapluies verts, ce signe au moins original d'une autorité respectée, suivaient, piteusement fermés, portés par quatre pauvres diables en haillons escortant dans son palanquin dédoré le notable à cachet royal abruti d'opium.

Enfin, le soleil tombait et la route devenait libre. Je hélais alors un poussepousse, et souriant délicieusement aux efforts de mes deux coolies pataugeurs, je me faisais promener à mon tour dans la mare. Le soir, le pousse-pousse me ramenait à la cai-nha ; le coolie l'acculait contre la cloison branlante de l'habitation, et j'enjambais la fenêtre. J'étais chez moi.

Immédiatement mon boy avançait une chaise. Je m'y asseyais devant une table à un couvert sommairement garnie et j'attendais. Mon petit marmiton, élevé depuis peu à la dignité de maître d'hôtel, ne tardait pas à paraître, tout fier qu'il était encore de ce

premier pas accompli dans la hiérarchie domestique.

Par respect pour ses vieilles hardes de famille que l'eau terreuse de la cour eût maculées, il avait serré précieusement dans un coin de ma garde -robe tout ce qu'il

possédait de lambeaux d'étoffes et de

pudeur, et se présentait entièrement nu, ruisselant comme une Naïade et élevant en souriant au-dessus de sa tête ébouriffée le potage écumeux et fumant.

Après une semaine ou deux de ce régime, écœuré des émanations de la mare stagnante et noire que le sol gorgé de la cour se refusait à absorber, atteint déjà, d'ailleurs, de cette anémie blanche qui suit les journées chaudes, j'étais devenu le n° 4 d'une salle d'hôpital.

SIL. TOMK. 12

Dans la pagode annamite que les hasards de ma vie nomade m'avaient fait accepter pour gîte, la « partie » venait de finir.

Les cartes, rejetées négligemment sur la table, dormaient, le ventre en l'air, encadrées de quatre verres énormes et perlés de fraîcheur, suant leur glaçon par tous les pores.

On causait, le journal en main, de l'incident de la veille.

Le « fait-divers » était précis : Grâce à une manœuvre habile, la bande signalée dans les environs avait été cernée par une compagnie de miliciens envoyée d'Hanoï à

sa poursuite et une cinquantaine de rebelles, parmi lesquels deux chefs célèbres, étaient tombés entre nos mains.

— Va-t-on zigouiller tout ça, au moins?

demanda cyniquement mon voisin de gauche, un vieux colonial, d'un blanc de cire, que ses théories suggestives bien connues avaient fait surnommer par les indigènes le Maqui langsa (le diable français) de la région.

— Ce serait vouloir faire tourner l'exécution au massacre ! répliqua le plus jeune des joueurs qui, pour se donner une contenance, s'était négligemment remis à brasser les cartes. Il suffit généralement qu'une tête tombe, pour l'exemple. Le reste a sa place marquée dans les prisons du Tong-Doc ou bien encore à Poulo-Condore, cette île de détention perdue là-bas sous le ciel de feu de l'Extrême- Cochinchine, où les condamnés annamites tombent comme des mouches, minés par cette

existence d'exil qui est pour eux plus cruelle que la mort.

— Du sentiment, tout ça!... répliqua le vieux colonial dans un haussement d'épaules. Tout pirate pris les armes à la main est voué, de par la loi, au coupecoupe.

Dive coi daou ! ajouta-t-il en guise de péroraison et de morale, en faisant, avec sa main relevée en tranchant de sabre, le geste de couper une tête.

Au dehors, depuis un instant, tout le village paraissait en mouvement. Les boys de la maison, oubliant leur rôle, allaient et venaient sous la vérandah, courant et s'interpellant avec des cris de joie et de triomphe, et du côté du petit lac, là-bas, un bruit sourd et vague montait, croissant de seconde en seconde, remplissant la rue envahie.

— C'est la bande ramassée hier qui va

faire sous bonne escorte sa visite officielle au résident, expliqua le vieux colonial, le nez à la fenêtre.

Quelques minutes après, le cortège entier défilait sous nos yeux :

Le Tong-Doc d'abord, sur son éléphant de guerre qu'un cornac, dissimulé derrière le tablier mouvant des oreilles du pachyderme, dirige avec un aiguillon. Derrière le Tong-Doc, au milieu d'une grosse foule noire de mioches à demi nus et de curieux des deux sexes en guenilles, s'avancent les condamnés : une cinquantaine de malheureux pressés les uns contre les autres en bêtes dociles qu'on mène à l'abattoir et le corps comme tatoué des stigmates, cicatrisés au feu, du fer fouilleur de la « ques : tion » .

Tout le long de la chaîne, des miliciens en armes, baïonnette au canon. L'inspecteur qui a dirigé l'action et à qui revient l'honneur de la prise est là, au milieu d'eux,

dans son costume cachou de campagne. Des acclamations intimes, à demi -voix, des shake-hand Vigoureux l'arrêtent au passage, lise dérobe à ces félicitations rapides, et, caressant d'une main que l'émotion enfièvre, sa barbe brune broussailleuse, il s'éloigne, la tête haute, un rayon de soleil dans le regard.

Dans les groupes disséminés des Européens en bonne humeur, les réflexions jaillissent et se croisent.

— Un beau coup de filet, ma foi !

— Quel est donc ce vieillard qui ouvre la marche? Avec sa chevelure ruisselante et sa longue barbe d'argent, on dirait un ours blanc des glaces polaires.

— C'est le De Doc de la bande. Un général ! s'il vous plaît.

— Un général, ça! sous ces guenilles?

Un général de la Cour des Miracles, alors.

— A son âge ! le malheureux !

— Peuh ! tous des scélérats ! Je leur

donnerais bien le coup de grâce moimême...

Le lendemain, sur le terrain vague qui s'étend autour du grand marché, une foule compacte était assemblée. Les principaux meneurs de la bande prisonnière, jugés et condamnés en un tour de main par l'autorité indigène, allaient être exécutés là, suivant l'usage, et tout le personnel du village était venu assister en curieux à cet épilogue habituel du drame.

Déjà le cortège funèbre avait fait son entrée au milieu de la place. .Un soleil de plomb dardait sur « l'assiette » bleue des miliciens plantés de distance en distance comme des piquets de bambou et chargés d'arrêter les empiétements de la foule.

Dans la cohue bariolée des spectateurs, les costumes blancs à boutons de nacre des Européens étincelaient, constellés d'étoiles.

De-ci, de-là, des chapeaux monumentaux

de con-gai indigènes gênées dans leurs mouvements sortaient des rangs et s'élevaient à bout de bras, au-dessus des têtes, comme pour une manifestation...

Cependant, les préparatifs sont terminés.

Les bourreaux, à leur place, donnent un dernier coup de main à la toilette des condamnés. Ils passent et repassent leur index

mouillé de salive à la naissance des cheveux follets de la nuque, suivent la course des vertèbres, cherchent le joint; tandis qu'agenouillées devant la fosse étroite et fraîchement creusée qui va leur servir de tombeau, les douze victimes silencieuses docilement tendent le cou. . .

Ici, la mort purifie tout. Le courage qu'on montre à la subir efface l'infamie d& la peine. Aussi, les pirates l' affrontent-ils la tête haute, cette mort qui, subie lâchement, détournerait d'eux les regards de leur famille elle-même, déshonorée. Ils marchent au trépas silencieusement et sans faiblesse ou haranguent la foule en prétendus martyrs de leur cause, et c'est un spectacle étrange autant qu'émouvant que celui de ces victimes issues d'un peuple chez lequel la soumission descend d'ordinaire jusqu'à la servitude vile et que l'idée de la mort vient ainsi de transformer.

Enfin, du haut de son éléphant immobile,

le Tong-Doc embouche son porte- voix, — un instrument assez semblable à ceux dont se servent les maîtres comtois de nos baraques foraines pour jeter un défi à leurs compères mêlés à la foule des spectateurs, — et, variant ses effets à chaque inflexion de voix nouvelle, souffle aux condamnés leur arrêt de mort.

Alors, comme pour souligner la sentence du juge, la voix solennelle du gong s'élève, solitaire, au milieu de la place; puis, tout se tait dans un bourdonnement. Au même instant, les douze coupe -coupe se lèvent et lancent un même éclair : les têtes tombent.

Les corps détachés du poteau se ramassent sur eux-mêmes et roulent comme des loques, plus petits à l'œil 'maintenant que la vie encombrante a déserté le mannequin dç chair.

Aussitôt, la foule envahit l'enceinte et vient sans crainte de sacrilège fouler d'un

pied distrait le gazon humide et rouge de tout ce sang répandu.

Et communément Ton s'étonne du sangfroid qui a présidé à toutes ces horreurs, du peu d'émotion qu'on en a ressenti soi-même !

C'était l'heure « verte », h Hanoï.

Les petites tables blanches du café Alexandre, que les rayons ardents de midi caressaient tantôt dans la nudité proprette et vierge de leur dessus de marbre, venaient de rentrer dans l'ombre sous la vérandah coiffée de toile où déjà quelques habitués commençaient à s'installer à l'abri des derniers rayons obliques du soleil traître d'Extrême-Orient.

Fidèle à la tradition qui veut que, passé une certaine heure, tout vrai colonial vienne s'attabler là devant un de ces « ballons » de fort calibre autour desquels se groupent dans l'étincellement de leur livrée de mar-

byGoogte

que tout un régiment de bouteilles cachetées, d'un varié voulu de formes et de couleurs, je m'étais approché d'une table libre et j'avais commandé un cock-tail.

Devant moi les journaux de France du dernier courrier s'étalaient, écornés et piteux. Toujours les mêmes dates anciennes sur le même papier jauni! Une triple lecture me les avait fait prendre en grippe, et, le nez dans mon verre, oubliant le mouvement politique et les « premières des Français », je suivais distraitement du regard le glaçon transparent qui, comme un poisson de bocal, nageait dans le liquide et de temps a autre émergeait des bords. A chaque plongeon nouveau, des myriades de globules d'air montaient en bouillonnant du fond du verre. Elles éclataient gaiement à la surface et, toujours renaissantes, se dégageaient en effluves de vie nouvelle, dans ce flux montant et continu qui est comme la respiration haletante de l'eau.

Devant ce verre, glaçon lui-même, que la fraîcheur avait dépoli et dont les parois luisantes, tatouées de gerçures blanches, semblaient près d'éclater sous mes doigts, je sentais une coulée délicieuse courir dans mes veines rajeunies. Et je songeais combien cette sensation m'eût été plus douce encore, savourée chez moi, dans la solitude reposante du « home », avec sa liberté égoïste et franche, son bien-être sans censure et ses oublis délicieux des convenances, — loin de cette vérandah étroite et suffoquante où, par près de 40 degrés de chaleur, condamnées à une étiquette hors de saison, une soixantaine de poitrines anémiées croisent leur haleine et désoxy gênent Pair.

Tout à coup, un gloussement tout particulier me fit relever la tête.

Un mendiant était devant moi. Non plus un de ces mendiants ordinaires que le pied heurte à chaque pas et dont la main impatiente et crochue semble vouloir aller

S1L. TONK. 13

chercher elle-même dans votre poche entrebâillée la pièce de monnaie trop lente à en sortir, mais une de ces caricatures grotesques, sortes de sujets d'anatomie ambulants, qui portent dans leurs traits, qu'on dirait grossis à la loupe, la note caractéristique de tout un peuple.

C'était Son-Tay, Son-Tay le Fou, Son- Tay le k Ventriloque, un pître à cheveux blancs célèbre dans Hanoï et qui semble avoir fait de la vérandah du café Alexandre le théâtre de prédilection de ses exploits mimiques. Il a installé là son petit bureau de recette journalière, et tous les soirs, sans qu'il ait besoin de songer à varier ses effets, les rires éclatent et les sous tombent.

Je l'ai là devant moi, avec sa face émaciée, ses joues boursouflées et rougeaudes, tachetées de plaques brunes, son front étroit et fuyant et sa tête de terre cuite mal venue, couronnée d'un lambeau d'étoffe

Je l'ai là devant moi, avec sa face émaciée.

sale, à demi noué, au milieu duquel trois ou quatre touffes de cheveux blancs et courts se hérissent, rebelles, en piquets de tente.

Un gibus en accordéon se balance, mal équilibré, sur cet échafaudage, formant un contraste comique avec la mauresque à carreaux rouges et verts qui couvre ses épaules et le pantalon de toile, arrêté aux genoux, d'où sortent ses jambes maigres et nerveuses d'hystérique et de va-nu-pieds.

De ses yeux inégaux percés en trous de vrille et bordés de stalactites sèches tombe un regard humide et terne qui semble n'y voir qu'en dedans. Sur son nez d'ivrogne tordu en coup de vent, des sillons de couperose courent en tous sens découpant de traits fantaisistes les chairs rongées par des tumeurs. Une ligne brune tourne comme un collier autour de son cou trop court. On y reconnaît le stigmate honteux gravé par le fer d'une cangue. Une longue application

de cet instrument de supplice a même déterminé au-dessus de la nuque un durillon caleux qui, réunissant les deux extrémités du collier tracé autour de son cou, forme chaton et s'arrondit en camée de chair.

Tout un passé de souffrances se devine sous cette enveloppe bizarre d'une âme atrophiée. Mais aujourd'hui le pitre seul survit à la victime, et le prisonnier d'hier, devenu pour tout le monde le mime Son- Tay, du nom de la ville où se passa sa longue captivité, n'est plus qu'un fou populaire et typique à qui sa folie sert de gagne-pain.

Cette folie a une histoire. Elle date du jour d'un de nos plus . beaux triomphes tonkinois, celui de la prise de Son-Tay.

Son-Tay ! Un nom sinistre et glorieux tout ensemble. De larges taches de sang mar- % quent dans notre histoire coloniale cette page éloquente et sublime d'un succès qui nous a coûté tant de braves.

Le fou aussi se souvient de cette page.

Ce qu'il en a vu, lui, de cet assaut mémorable, est assurément bien peu de chose, la porte de sa prison ne s'étant ouverte qu'après l'entrée dans la citadelle, des Français, ses libérateurs. Et cependant ce tableau reconstitué dans son esprit à l'aide des sensations seules de son ouïe délicate qui dans l'obscurité du cachot suppléait à sa vue, est toujours là vivant, dans les replis secrets de sa cervelle ébranlée. Il y revient incessamment, mimant ce poème héroïque d'un bout à l'autre avec une chaleur ardente et convaincue. Il en suit les péripéties sanglantes, pas à pas, dans une progression nette et fidèle.

La nuit vient de finir... Une aurore sanglante se lève à l'horizon... Le fou prélude:

— Co, co, ri, co !

C'est le chant du coq qui salue le lever du jour.

Il ramène ses deux mains sur sa bouche,

et des sons de trompe, espacés et graves, traversent Pair en bourdonnant.

— Hou! Hou! Hou!

C'est le « Sentinelles, veillez ! » de l'ennemi debout sur les remparts.

Puis, quelques coups de clairon rapides et dégagés.

— Ta, ta, ta, ta, ta.

Une sonnerie française, celle-là : « le déploiement en tirailleurs » dans la plaine.

Petit à petit, les troupes s'ébranlent et prennent le contact. L'affaire devient générale, et Son-Tay, le dos courbé sous des projectiles imaginaires reconstitue les scènes, transfiguré. Il imite le sifflement des balles qui se croisent, tonne avec les hotchkiss de nos canonnières et les caronades du fort chinois. Et Ton croit voir étinceler nos batteries fumantes sur les digues étroites de la plaine inondée, tandis que dans le lointain grondent les pièces de fort calibre de l'amiral Courbet protégeant

du milieu du fleuve Rouge nos vaillants troupiers qui s'avancent en masse compacte sous le feu plongeant de l'ennemi.

Mais voici le signal de l'assaut. La scène s'élargit et s'éclaire. Une lutte homérique s'engage entre le fou devenu légion et ses ennemis invisibles. Tout un régiment de héros est là. Ils se ruent les uns sur les autres, se portent des coups terribles et tombent pêle-mêle, frappés à mort. Enfin, à bout d'efforts, Son-Tay s'affaisse sur le sol, s'y roule, en proie à une agonie pleine de hoquets et de cris de rage et meurt en saluant d'un mouvement de tête héroïque, dans le dernier coup de canon de l'apothéose, le drapeau tricolore qui flotte au haut de la tour de la citadelle emportée d'assaut...

Le mime venait de finir. Les sous pouvaient autour de lui. Je lui jetai mon obole avec les autres et pénétrai dans l'intérieur

du café où certaine « partie à quatre »

m'attendait.

Vingt minutes après, une douzaine de soucoupes de toute nature s'étageaient en tour de Pise devant moi.

Depuis le lever du jour, la compagnie était en marche.

Sur la route mandarine qui court d'Hanoï à Bac-Ninh, ensablée de blanc dans la rizière verte, comme le lit d'un fleuve à sec débordé d'horizons sans limites, les hommes, des c< Bataillonneux », défilaient au pas, les reins emmaillotés dans leur ceinture bleue, retour d'Afrique.

Sur leur dos voûté par la marche, le sac, gonflé par le « fourbi », s'élevait, agrémenté de tout un attirail d'habillement, de campement et de gamelle, derrière lequel les têtes écrasées disparaissaient, donnant à tous ces malheureux, que la fatigue et la privation

avaient réduits, pour la plupart, à l'état d'ombres chinoises, l'air grotesque et macabre de décapités ambulants.

Du ciel, couvert de brume, le crachin, cette rosée grise de décembre, dégouttait lentement, remplissant l'atmosphère triste d'une sorte de vapeur d'eau subtile et pénétrante.

Sous ce ciel qui crachin e Je reconnais la Chine...

chantonnait, à demi-voix, en s'accompagnant sur son bidon de quart, un Parisien, couvert de tatouages cyniques, ancien tombeur de Montmartre, à qui le souvenir d'un passé criard n'ôtaitrien de sa bonne humeur native et cascadeuse...

— Phu-tu-Son ! annonça tout à coup le capitaine de la compagnie, à cheval à mes côtés, en étendant la main dans la direction d'une sorte d'îlot boisé qui se détachait làbas, sur le fond clair de la rizière chauve.

— Derrière ce massif de bambous, la Pagode où nous devons réveillonner ce soir, veille de Noël ! ajouta mon voisin de gauche, jeune sous-lieutenant, chez qui ne

s'endormait jamais le souvenir de ses fonctions de chef de popote inamovible.

— Un réveillon chez Bouddha ! Les magots n'ont qu'à bien se tenir ! pensai-je.

Dix minutes après, nous mettions pied à terre devant la Pagode, et, laissant les hommes apprêter leur repas du soir sur les dalles nues de la cour, nous allions, le capitaine, le sous-lieutenant, le major et moi, pousser notre première visite aux magots sacrés qui devaient nous servir d'amphitryons.

Un instant abandonnée devant les opérations d'ensemble de Brière de l'Isle et de Négrier, ces deux généraux célèbres qui semblent avoir conquis le Delta en marche triomphale, la Pagode de Phu-tu-Son avait rouvert ses portes aux fidèles, le lendemain même de l'invasion.

Cependant, la brèche était faite, et le temple sacré devait conserver toujours, comme un souvenir perpétuel de profanation, la marque indélébile de nos armes.

Toute la partie sud de la Pagode est restée nue et abandonnée. Les portes, ouvertes à tous les vents, laissent voir dans l'intérieur,

sur ce qui fut le parvis sacré, de petits tas maculés de paille sèche foulés par les pieds des chevaux. Une odeur vague de gamelle rancie et de détritus décomposés montent du sol, où gisent encore, laissés là, dans la précipitation du départ, quelques-uns de ces menus objets de toilette militaire qui, mieux que tout tracé topographique, marquent le passage de nos troupes.

Seule, la partie nord de la Pagode a été hâtivement restaurée et sert encore aux cérémonies du culte. Là, les dieux de bois, dédorés par l'oubli, ont repris, sous le pinceau, leurs tons éclatants de la première heure. De légères bouffées d'encens montent en spirales violacées des brûle-parfums de bronze vert, et Ton croit par moments entendre s'éveiller, dans un de ces bourdonnements sourds et sans cause apparente qui parfois troublent le silence, les gongs et les tams-tams suspendus aux poutres laquées du plafond rouge et or.

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— Voici notre quartier général, avait dit, en prenant possession de la partie restaurée du temple, le capitaine en bonne humeur. Cette nuit, sous ces lambris dorés, nous servirons de garde d'honneur à tous ces magots endormis.

Les ordonnances, qui nous avaient suivis dans la Pagode, installèrent, en un tour de main, nos nattes cambodgiennes sur les marches nues de l'autel ; et quand les bonzesses de l'endroit, accourues au bruit de ce remue-ménage, se présentèrent à nous, le torse balancé par des salutations, le temple sacré était transformé en dortoir. Des casques, des dolmans et des capotes s'entassaient pêle-mêle sur Tune des colonnades en bois de fer métamorphosée en portemanteaux, tandis qu'irrévérencieusement perché sur la tête d'un Thapdén chevelu debout près de l'autel, le képi rouge du souslieutenant s'étalait, incliné comiquement à

gauche, galonnant d'or le front rayonnant du magot de bois.

Au dehors, il faisait nuit déjà. De l'autre côté de la Pagode, les soldats, fatigués par la marche, avaient cédé au sommeil.

Dans le fond de la cour, sur un fourneau improvisé entre deux statues énormes d'éléphants sortant du mur, des flammes étincelaient, projetant au loin l'ombre géante du chef de popote, plongé, depuis son arrivée, dans l'exercice délicat de ses fonctions culinaires.

C'était le réveillon qui se préparait.

Une demi-heure après, un coup de tamtam nous réunissait, les trois officiers de la compagnie et moi, autour d'une table de pagode, décorée par les bonzesses ellesmêmes, à quelques mètres à peine de Phat, le Bouddha suprême, notre muet amphitryon, que nous venions de désigner d'un accord commun comme président de table.

— Voilà bien la première fois que la nuit de Noël me voit mettre les pieds dans une église ! avait déclaré, aussitôt assis, le sceptique major, en caressant familièrement la barbe d'un magot à mitre d'évêque, à portée de sa main.

— A la conversion du major ! proposa le capitaine, en tendant à réchanson son verre encore vide.

Et, avec le premier bouchon de la cantine de réserve, éclata, dans un ressouvenir de France, la première fusée du feu d'artifice élyséen dont, deux heures durant, notre gaîté gauloise amusa les échos du temple bouddhique.

Tout le temps du repas, les bonzesses, nullement effarouchées, restèrent là, debout, goûtant aux restants des mets en route pour l'office, se gorgeant de nos vins, de crus et se prêtant à nos plaisanteries égrillardes, dont avaient l'air de se tordre, la main sur l'abdomen, toutes les divinités

secondaires, à chamarrures diverses, qui faisaient cercle autour de nous.

A défaut d'autre divertissement, nous avions essayé de griser nos hôtesses, cherchant à nous ménager, à l'issue du réveillon, le spectacle alléchant d'une sarabande effrénée, dans laquelle tous les magots rubiconds du temp eussent eu leur rôle.

Cependant, plus le repas avançait, plus les bonzesses devenaient graves. Au Champagne, leur visage avait repris cette immobilité passive et solennelle des gens d'église, et dans leurs petits yeux fouillés se lisait un désir de lucre. Avec cette facilité d'assimilation qui est un des traits caractéristiques de la race annamite, elles avaient compris tout, le profit qu'elles pouvaient tirer de cette fa-

miliarité à laquelle on les avait admises.

Un petit mouvement de poupée articulée agita mystérieusement, durant quelques secondes, les manches pendantes de leurs robes de toile brune ; dix mains osseuses et crochues se tendirent vers nous.

— C'est Bouddha qui nous présente la carte à payer, fit le capitaine.

Nous tirâmes de nos poches, en souriant, quelques menues pièces de monnaie, et les jetâmes au pied de F autel. Les bonzesses se précipitèrent pour les ramasser.

— Nous allons faire tchim-tchim en votre honneur ! dirent-elles, en agitant gaîment cette petite récolte entre leurs doigts.

Et tombant à deux genoux sur le sol, elles entonnèrent à Funisson un fragment de litanie bouddhique, en s' accompagnant sur une sorte de petit tam-tam en bois creux et sonore, suspendu à leur cou. — Puis nous voyant regagner la porte, indifférents à ce petit manège, elles se relevèrent toutes en-

semble et, sans plus songer à leurs prières, lestement, comme des écolières en faute, s'éclipsèrent et ne reparurent plus.

Quelques instants après, la Pagode, éclairée de lueurs vagues, était retombée dans le recueillement, et, mêlés au bourdonnement des moustiques en fête, nos ronflements candides troublaient seuls la paix du Saint lieu.

Certain soir, dans une cahute annamite où ma fantaisie m'avait fait égarer, je humais lentement, à petits coups, une tasse minuscule de thé noir, sans sucre, déposée devant moi sur la natte encombrée.

A mes côtés, la baia Co-Nam, pourvoyeuse matrimoniale et matrone respectée, essayait sur moi, entre deux bouffées d'opium, l'éloquence toute naturaliste de ses boniments de commande.

Tout à coup, une poussée violente ébranle la porte et quatre ou cinq Français envahissent la salle en coup de vent ! .

I. Au Tonkin, quelque pacifiques que soient les intentions des visiteurs, le plus sûr moyen pour eux de pénétrer dans un intérieur annamite est encore d'en enfoncer la porte.

Flairant une scène intéressante et craignant que ma présence ne gêne les envahisseurs, je me réfugie derrière un de ces vastes écrans en paillottes tressées qui, dans tout intérieur indigène, tiennent lieu de cloisons d'abri.

Cependant, malgré la brusquerie conquérante de cette entrée, la baia, impassible, semble n'avoir rien entendu.

Un des visiteurs, petit créole martiniquais aux yeux de braise qui paraît être le leader de la bande' s'approche d'elle, impatienté.

— Où sont tes filles? s'écrie-t-il brusquement, en décrivant au-dessus de sa tête, avec sa canne, un moulinet formidable qui met en révolution toutes les victuailles en fermentation des étagères, tous les poissons desséchés et pourris, tous les quartiers de porc et de chien suspendus çà et là au plafond : le garde-manger ordinaire de tout intérieur tonkinois.

Dès le premier mouvement, la baia feignant répouvante, s'était jetée à ses pieds.

— Khong co biel! (je ne sais pas), balbutie-t-elle, méfiante, sacrifiant ses chances de lucre au danger d'une surprise.

Elle reste là, prosternée, le visage comme pétrifk dans cette expression fixe de bêtise inconsciente qui est l'arme la plus redoutable de cette race têtue jusqu'à la mort sous son servilisme héréditaire.

Alors, avec cet orgueil protecteur du héros qu'un triomphe facile humanise, le créole radouci s'approche d'elle, et, la calmant peu à peu à l'aide de quelques pièces de monnaie adroitement glissées dans sa main, il l'attire dans un coin, où j'entends leurs deux voix s'unir dans un mélange de

mots et d'intonations drôles et de convention que souligne d'éclats bruyants la bande en bonne humeur.

La baia, à qui la vue des piastres semble avoir rendu toute son assurance, perd visiblement du terrain. Enfin, se décidant brusquement :

— Man-Man (Attends), dit-elle.

D'un pas discret, elle s'approche d'une des cloisons de la salle, gratte trois fois avec ses ongles, en signe d'appel, un point déterminé du torchis dégradé, et reste là, immobile, l'oreille au guet.

— Cai gi? (Qu'y a-t-il?) soupire en maugréant la voix traînante et maussade d'une baia voisine, éveillée en sursaut.

— Dem Thi Ba (Amène Thi Ba), répond l'autre en baissant la voix.

On entend un bruit de pieds nus sur les planches, deux ou trois petits cris de jeune fille qu'on jette à bas du lit; puis, comme par enchantement, un des panneaux de la

cloison se désagrège, et, dans l'encadrement de ce passage improvisé, une délicieuse petite con-gai apparaît, poussée par une main galeuse et fourchue qui, aussitôt la fille introduite, se retire, discrète, derrière le panneau refermé.

— La jolie petite poupée! s'écrie le créole en éclatant de rire.

11 se précipite sur elle les mains tendues.

La petite, honteuse et les deux bras en croix sur son visage, se réfugie en tremblant derrière un des poteaux de la salle.

— Deo-mé! lâche-t-elle d'un ton boudeur, en se détournant à demi sous les regards indiscrets de la galerie qui la gênent.

Mais ce juron commun et familier, qui n'a d'équivalent ni dans notre langage ni dans nos mœurs, ne produit pas sur le provocateur l'effet foudroyant que l'enfant pouvait en attendre.

— Que tu le veuilles ou non, je t'achète à ta mère, lui souffle dans l'oreille

l'amoureux éconduit qui vient de réussir à lui prendre un baiser.

La baia, qui n'a pas mis longtemps à s'apercevoir de l'effet produit sur le créole par cette apparition inattendue, croit le moment venu d'intervenir.

Elle s'approche de la con-gai, et, caressant ses cheveux et sa gorge, elle débite à l'auditoire, sans broncher, un de ces boniments énormes, plein de détails intimes et tentateurs sur la jeunesse intacte, la tenue correcte et régulière, la conservation parfaite du « sujet », le tout à grand renfort de grosse caisse et de réclame, et comme s'il se fût agi d'une vente ordinaire, d'un quartier de porc ou d'un jambon fumé...

Perdu dans des réflexions diverses, j'avais oublié la scène qui se jouait depuis un instant devant moi.

Tout à coup, un bruit argentin me réveille.

La baia, accroupie par terre, faisait

« sonner » sur le parquet une pile de piastres toutes neuves où miroitait son regard étincelant de vieille. Le créole, agenouillé devant elle, suivait le mouvement, tandis que la petite Thi Ba, plus effarouchée du tout et debout derrière lui, frisait de ses doigts entreprenants les poils embroussaillés de sa moustache et de sa barbe.

Le mariage était consommé ! . . .

Cinq minutes après, la porte se rouvrait devant eux.

Je restai seul avec la baia.

Elle eut comme un petit élan de femme satisfaite et prête à la confidence. Puis, le métier reprenant presque aussitôt le dessus :

— Eh bien, et toi? me dit-elle engageante.

— Inutile maintenant, répondis-je, cherchant à me dérober, c'est Thi Ba que je désirais et Thi Ba ne t'appartient plus.

La baia, interloquée, eut cette moue boudeuse du chasseur qui, maître en même

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temps de deux pistes sûres, se voit contraint de sacrifier Tune à l'autre. Puis, tournant la difficulté, l'esprit soudainement illuminé :

— Thi Ba viendra passer une heure ici demain, me glissa-t-elle dans l'oreille, sournoisement, dans un clignement d'yeux significatif...

— Pauvre créole! Déjà! pensai-je en souriant. . .

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