COMBAT D'ELEPHANTS
Panem et circenses: Du pain et des jeux !
avait annoncé le programme des réjouissances publiques, à Hanoï.
On en était aux jeux.
Peu friands de tous ces divertissements communs qui sentent le faubourg et rassemblent la foule en un coin de rue, nous nous étions dirigés, mes amis et moi, du côté du square où devait avoir lieu, aux termes de l'affiche, un Combat d'éléphants.
Nous nous attendions communément à un échange de coups de trompes. Le spectacle, ainsi compris, n'eût manqué ni d'imprévu, ni de piquant... — On nous a servi une « course de pachydermes !... »
Comment voir autre chose, en effet, qu'une pâle copie de nos « courses de taureaux » de France dans cette fantaisie orientale et carnavalesque qui consiste à exciter, sous les yeux d'un public facile, contre des guerriers en mannequins ou des fauves en papier de couleurs, des éléphants de chair et d'os, presque aussi pacifiques au fond, sous leur acharnement simulé, que tous ces paillassons de circonstance?
Sur un terrain vague au milieu d'Hanoï — car il existe malheureusement encore des terrains vagues au milieu de cette capitale déjà si française du Tonkin — à deux pas de la Résidence générale dont la vérandah du premier étage, occupée par le Tout- Hanoï officiel et mondain, va servir de tribune d'honneur à cette arène improvisée, les « linh-lè » du Tong-doc font reculer la foule et préparent l'enceinte.
COMBAT D'ÉLÉPHAJSTS. 231
Au milieu de l'arène, deux larges écrans en paillotte se dressent, munis de contreforts de bois, — sorte de citadelle volante percée de meurtrières à travers lesquelles des fusils de remparts rouilles tendent leur cou de bronze.
Tout autour, une douzaine de mannequins de paille juchés sur des pieds en bambou et rangés en ligne de bataille ont F air d'exécuter un mouvement d'ensemble sous les yeux du chef de section, tandis qu'au milieu d'eux, terribles, les narines hérissées de moustaches rousses, la griffe nue et l'œil en feu, une douzaine de tigres à faces de chimères vont et viennent, traînés par des artilleurs naïfs et convaincus, sur des chariots à roulettes.
Cependant, sur le front des troupes qui attendent patiemment le choc, trois éléphants de guerre s'avancent lourdement, la trompe entre les jambes. Déjà, sur la selle monumentale qui les caparaçonne et
qu'un jeu de rotins tressés servant de lanières retient en équilibre sur leur dos charnu, les guerriers qui les montent ont tiré leurs javelots.
Le Tong-doc d'Hanoï lui-mêifte préside au combat. — C'est dire l'importance qu'attache à cette mascarade nationale le peuple annamite, respectueux des ancêtres jusque dans leurs plus banales traditions. Juché sur l'un des pachydermes, il embouche la trompe de guerre et donne le signal de l'assaut. Au milieu du silence respectueux qui succède à ce premier appel, sa main débile de dignitaire à cheveux blancs se lève, armée d'un javelot, dans la direction de la citadelle. Comme c'était à prévoir, le javelot, mal lancé, va tomber en sifflant à mi-chemin du but.
Dans la foule bariolée des spectateurs, une fusée de rires bruyants accueille cette maladresse. Deux fois, trois fois, dix fois, le Tong-doc, bon enfant, renouvelle l'expé-
COMBAT d'éléphants. 233
rience. Ses efforts comiques restent, hélas ! sans effet. Les malencontreux javelots perdent chaque fois du terrain. L'un d'eux va s'échouer à une longueur de bras à peine du sagittaire épuisé. L'hilarité redouble du côté des spectateurs, et le Tong-doc découragé, abandonnant armes et bagages, ramène d'un mouvement de tête sur ses épaules sa longue chevelure blanchissante que ses efforts ont dénouée, et, souriant de bon cœur aux malignités de la foule, fait signe à ses guerriers de lui venir en aide.
Aussitôt, une nuée de javelots siffleurs, lancés de mains de maîtres, pleuvent sur la section de mannequins qui garde l'entrée de la citadelle. Mais les mannequins, le ventre traversé par le fer des assaillants, restent là debout et impassibles, et les cornacs, comme découragés de cette résistance inespérée, poussent sur ces nains de paille invaincus leurs bêtes lourdes et monstrueuses.
Digitiz.ed
Alors le carnage commence. Stimulés par les crochets de fer des cornacs qui fouillent leur chair jusqu'au sang, les éléphants s'avancent sur les mannequins qui servent de jouets à leur trompe et les jettent au milieu des spectateurs qui se reculent avec des cris sous cette avalanche.
Mais, à chaque chute nouvelle, les mannequins, rafistolés en un tour de main, se relèvent comme par enchantement, à la grande joie des indigènes qui, prenant fait et cause pour les assiégés, bravent de la voix et du geste les pachydermes victorieux.
Cependant, les tigres, jusque-là indifférents à la lutte, entrent en ligne. Un instant interdits devant les grimaces fantastiques de tous ces corps de carton farci que les assiégés poussent entre leurs jambes, les éléphants ne tardent pas à reprendre l'offensive. Et la lutte recommence, toujours la même, entre ces mastodontes de chair et d'os et ces pail-
combat d'éléphants. 235
lassons ridicules, jusqu'à ce qu'enfin le Tongdoc juge que le tableau a assez duré et ordonne le changement de décor.
Maintenant, les morts jonchent le sol encombré et les pachydermes triomphants s'avancent au petit trot vers la citadelle.
Aucune face humaine n'apparaît aux créneaux, mais les artilleurs veillent auprès de leurs pièces. Une décharge foudroyante reçoit à bout portant la cavalerie épouvantée.
Alors, au milieu du bourdonnement précipité des gongs et des tams-tams qui sonnent le glas funèbre, assourdis par les décharges des fusils de rempart qui continuent à tonner derrière les meurtrières du fort ébranlé et le crépitement des pétards qui éclatent entre leurs jambes comme des bombes, les éléphants surexcités roidissent leur trompe, poussent leur cri de guerre, se lancent en avant...
Sans souci des cornacs, qui cherchent
en vain à les retenir, ils se heurtent contre les obstacles qui cèdent sans effort à leurs coups, piétinent les guerriers et éventrent les fauves. La tête haute, victorieux, ils semblent s'acharner à leur œuvre de destruction et de mort. . .
Puis, l'un d'eux, comme un autre géant devant cette armée de Lilliputiens en déroute, s'arrête, la trompe au vent, au milieu de l'arène, et irrévérencieusement...
lève la jambe sur ces décombres.
La nuit venait de tomber.
Dans une des rues bruyantes du quartier indigène d'Hanoï, qu'éclairaient vaguement de distance en distance les lampes à pétrole des réverbères ou rénorme lanterne rouge qui sert d'enseigne de nuit aux baraques chinoises endormies, des groupes d'Annamites des deux sexes hâtaient le pas, balançant, d'une main nerveuse, le petit fanal à reflets rouges et verts qui, passé une certaine heure, tient lieu de sauf-conduit à tous ces va-nu-pieds en « bordées » nocturnes.
Je venais de franchir le seuil de ma porte, intrigué, cherchant à comprendre.
— Où va tout ce monde?... jetai-je à tout hasard dans le vide.
— Au théâtre annamite, monsieur, répondit avec une révérence un jeune interprète, très correctement mis, qui passait à ce moment dans le rayon de lumière projeté au dehors par le réflecteur en fer poli de ma lampe.
Un petit mioche de treize à quatorze ans le suivait à peu de distance, promenant à l'extrémité d'une hampe en bambou une sorte de transparent carré éclairé à Tintérieur. Sur les quatre faces de papier rouge de cette lanterne-réclame, quelques mots d'un français grotesque ressortaient en noir dans un encadrement symétrique de caractères chinois disposés de haut en bas, à la file indienne.
— Voici le programme, d'ailleurs, continua l'interprète en faisant signe au coolie, qui vint résolument se carrer devant moi.
Je parcourus rapidement l'affiche :
THEATRES CHINOISE ANAMITE rue des Nattes en bambou
Grande Representacion