‹ Silhouettes tonkinoisesChapitre 14 sur 15 · L'HISTOIRE DE HUÊ Y AS · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DE HUÊ Y AS

ou

Le chef du reconnaissance.

Prix :

En haut (les chambres de l re classe). O lMlre 10 En bas O 05

— Il faut aller voir ça, pensai -je en souriant; et, m'adressant à l'interprète :

— Prends les devants, lui dis-je, je te suis.

Il salua et sortit.

8IL. TOHK. 16

Mon coolie, qui avait compris, s'était précipité sur les lanternes de mon poussepousse, et cinq minutes après, il m'emportait à fond de train sur la route, sans souci des ornières et des cailloux dont la rencontre inopportune me faisait bondir à tout instant dans ma voiture minuscule, au risque d'en briser les ressorts.

Bientôt un large pâté de maçonnerie tout gercé de lumières dessina sa silhouette massive sur le fond clair-obscur du ciel.

Nous étions arrivés.

Alignés le long du trottoir, des poussepousse vides attendaient, les fanaux éteints, sous la garde problématique de leurs coolies respectifs. Ceux-ci, ramassés sur eux-mêmes entre les brancards, ronflaient à poings fermés, la tête sur le marchepied de bois.

Je laissai mon pousse-pousse prendre la file et me dirigeai vers le guichet.

L'interprète était là à m'attendre et, pour tuer le temps, causait avec le guiche-

tier : un Chinois imberbe et cuivré qui, le torse nu jusqu'à la ceinture, allait et venait derrière les barreaux de sa cage, comme le « Seigneur 1 » à quatre pattes des brousses tonkinoises.

Je pris le billet que me tendait le « fauve» ; la barrière de l'escalier qui conduisait aux « chambres de l re classe » s'ouvrit devant moi.

Comme le mouvement insolite de la rue me l'avait fait prévoir, la salle de spectacle était comble et un bruit confus de voix montait de tout ce grouillement, au milieu de l'odeur acre de ces chairs d'Asiatiques en sueur et du fumet provocant des mets que des marchandes installées au milieu de la foule distribuaient contre des sapèques aux amateurs. Sur les lits de camp improvisés où leur marchandise exotique variait

1. L'Annamite appelle le tigre « Monseigneur » par crainte respectueuse.

à plaisir ses effets d'arômes et de couleurs, des groupes d'hommes et de femmes s'empiffraient de riz, d'ananas, de canne à sucre et de bananes, et, peu préoccupés du spectacle depuis longtemps déjà commencé, s'entretenaient à voix haute, librement, sans que leurs paisibles voisins, venus là tout exprès pour jouir de la représentation, eussent l'air d'en être incommodés.

Assez agréable à F œil, cette salle de spectacle d'Hanoï, et installée à peu de chose près comme celle de nos théâtres de France, avec son parterre en contre-bas, ses galeries de pourtour et ses loges. Pas de luxe de lumière par exemple. Cinq ou six quinquets suspendus à un fil de fer d'un côté à l'autre de la scène tiennent lieu de rampe et composent en même temps l'éclairage de la salle entière qui reste ainsi, en maints endroits, dans une obscurité presque complète. Mais cet état de choses ne saurait rien avoir de choquant pour un peuple habitué à vivre

dans des boyaux infects et sans air, où une simple lampe fumeuse fait ordinairement tous les frais.

Il existe, d'ailleurs, quelques compensations à cette pénurie souvent gênante d'éclairage. Le grimage et les singeries étant ici, comme partout, les deux éléments primordiaux de succès des mimes, tout acteur comique qui se présente en public est tenu d'avoir en main une sorte de petit rat -de -cave barbouillé de résine, qu'il passe et repasse lui-même devant son visage, à chaque contorsion nouvelle des muscles, comme pour en souligner la perfection ou en dégager l'art.

Quand le jeu de scène ou la nature du débit exige une liberté complète des bras, l'acteur dépose prudemment son rat-de-cave

sur le rebord de la rampe, ou le passe à un de ses interlocuteurs à qui son rôle, moins compliqué, permet un moment de répit, et l'interlocuteur continue gravement le manège, tout en essayant de tirer de cette situation plutôt pénible les divers effets comiques qu'elle comporte. A plusieurs reprises, au cours de l'action scénique, on voit sa main embarrassée s'élever comme par hasard à hauteur des narines de son confrère ; le flambeau malencontreux et fumant agit sur le nerf olfactif du mime ; le visage du patient se chiffonne, se gonfle et finalement éclate, illuminé, dans un éternuement formidable.

Et le public, transporté, pousse des tot-lam frénétiques devant cet « effet » de pure tradition, connu, savouré, prévu d'avance, irrésistible toujours.

Il est bon d'ajouter, toutefois, que cette petite compensation originale à la pénurie d'éclairage signalée plus haut, n'est due qu'aux mimes seuls. Les rôles héroïques,

drapés dans leur dignité de Mandarins à panaches, ont assez fort à faire de leurs habits empesés, sous lesquels ils disparaissent, de leurs épées monumentales et de leurs bâtons de commandement, sans aller s'embarrasser encore d'un rat-de-cave.

Quoique relégué au second plan, à la remorque des races plus ou moins civilisées de TExtrême-Asie, le peuple annamite s'est créé néanmoins une littérature à part et bien à lui, dont il est fier ajuste titre.

Il n'a cependant pas encore d'art dramatique proprement dit. Toutes les pièces qui composent son répertoire sont des pièces chinoises adaptées à sa scène. Cette adaptation est si peu parfaite, d'ailleurs, que la plupart des pièces représentées fourmillent encore de mots chinois et de mots chinois de haut style, ce qui en rend des passages entiers incompréhensibles à la plupart des spectateurs et ôte toute saveur à l'ensemble.

La race asiatique est, en général, très friande de spectacle. Aussi les auteurs conciliants ne ménagent-ils pas leur texte.

Il est des pièces qui durent jour et nuit, jusqu'à une semaine entière. À l'époque où ont lieu ces représentations extraordinaires, les gens riches et inactifs qui s'en paient le luxe s'installent au théâtre comme chez eux et n'en sortent plus. Quant aux acteurs, ils se mettent à trois ou quatre pour rendre un même personnage et arrivent, en se relevant ainsi les uns les autres, à mener à bonne fin un rôle dont le poids eût été mortel supporté par un seul.

La pièce que j'étais venu voir représenter, ce soir-là, au théâtre d'Hanoï, n'était pas de cette importance. Elle n'en devait pas moins, au dire de mon interprète assis à mes côtés, se prolonger bien avant dans la nuit. C'était une sorte d'opérette mélodra-

matique et militaire, où l'héroïque et le bouffon se coudoyaient incessamment, à la grande joie du public.

Sur la scène encombrée de spectateurs, les musiciens occupaient le milieu, accroupis à l'orientale, leurs instruments entre leurs jambes, sur les planches nues. Devant eux, les acteurs allaient et venaient dans l'espace restreint que leur laissait la foule et au milieu duquel ils avaient peine à se mouvoir. Soutenus par les nhi, les gongs et les tams-tams, dont les accords incohérents tenaient du charivari et du délire, ils tiraient de leurs poumons infatigables les sons les plus disparates et les plus inattendus qu'il soit donné à un être humain de produire, — dans des sauts gênés et des contorsions étroites de bête fauve emprisonnée.

Et personne ne songeait à cribler de bananes cuites ces audacieux acteurs et exécutants, car, d'un bout à l'autre de l'Asie orientale, cette façon bizarre de comprendre l'har-

monie passe pour renfermer le dernier mot de l'art.

Il serait superflu pour l'Européen de

chercher à démêler quelque chose dans

toutes ces mélopées traînantes ou tous ces

chants de guerre endiablés, d'une

\ intensité d'octave soutenue

a JËÊL ît dont jamais l'ombre d'un

f\ entr'acte ne vient atté-

^ v V^^jJV nuer la monotonie éner-

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" £ / i É > Mais mon interprète

était là, tout entier à son rôle d'initiateur. Pour ''' + 4 me donner une haute idée de l'art dramatique oriental, il me tenait au courant des événements et me traduisait, au fur et à mesure qu'ils se présentaient, les passages marquants qui soulevaient le rire. Étourdi par le bruit, je l'écoutais à peine, plus préoccupé des idylles que je sentais vivre au-dessous de moi dans

la salle, que de tout ce méli-mélo de spectacle de foire, si loin de mes goûts d'Occidental, et qui n'avait même pas pour lui l'attrait du sexe, les rôles féminins étant, en Extrême-Orient, généralement tenus par des hommes.

Il n'avait pas manqué de s'en apercevoir et paraissait navré de cette indifférence qui l'aurait fait douter de mes sentiments artistiques, si, à plusieurs reprises, durant le cours du spectacle, je n'avais eu l'occasion de démolir quelques-uns de ses préjugés, en lui en faisant toucher du doigt tout le ridicule par des exemples tirés de la pièce même qu'on était en train de représenter devant nous.

Ce qui choque surtout au premier abord dans l'interprétation de toute œuvre théâtrale annamite, c'est la place énorme qu'y prend la convention.

Le public ne doit voir et ne voit sur la

scène, que ce que l'auteur a voulu qu'il y voie. Aussi décors et mise en scène sont-ils pour lui choses nulles et inconnues. Aucune lacune ne le contrarie ni ne le choque ; son imagination supplée à tout.

Veut-on représenter, par exemple, un guerrier se précipitant du sommet d'une montagne au-devant d'un ennemi qu'il a reconnu dans la plaine : on avance un escabeau, tout en ayant bien soin d'annoncer que cet escabeau est une montagne. L'acteur monte à pieds joints sur son fond de bois, s'y livre un instant à des passes tragiques, et quand il en redescend pour courir à son ennemi, il n'est plus un seul spectateur qui se souvienne de l'escabeau. Tous ont vu le guerrier se précipiter du haut de la montagne.

A un certain endroit de la pièce, dans deux scènes symétriques et consécutives, deux guerriers en armes, un De Doc de pirates et un envoyé du roi se présentent.

Chacun d'eux harangue à son tour ses troupes, qui, à tour de rôle, viennent se ranger sous les yeux de leurs chefs, sur la scène même. En réalité, de toutes ces armées fabuleuses, qui faisaient ainsi dépenser à leurs généraux tant de flots d'éloquence quand il eût été si pressant d'agir, je n'ai jamais aperçu, pour ma part, qu'un seul enfant de troupe, un tignau costumé à la diable et la tête perdue dans les plis flottants d'un étendard gigantesque. Continuellement en scène, ce guerrier minuscule, fidèle à la fois au pirate et au roi, donnait placidement la réplique aux deux généralissimes, sans changer pour cela d'étendard ni de costume. Et ce petit enfant de troupe avait, sur la scène, un vrai succès d'enfant prodige. Fallait-il, en effet, qu'il fût prodigieux ce petit mioche, pour tirer des effets aussi enlevants du cumul ingrat de ces deux rôles !

À un autre moment, un personnage qui

avait sept ans au commencement de la pièce, et qui a grandi depuis, apparaît sous les traits du jeune homme dont le rôle commence et du marmot qui a fini le sien.

Il s'ennuyait dans les coulisses, le petit marmot. Il a, de sa propre jugeotte, agrémenté son rôle d'une entrée posthume. Il est là sur la scène, un éventail de papier gris à la main, en train d'éventer son sosie qui, à se démener comme il le fait sur la natte à symboles divers, transformée pour le quart d'heure en tombeau de famille, doit en avoir certainement fort grand besoin.

Tout le monde le reconnaît, ce petit boy « quat » improvisé, car, par coquetterie sans doute, il ne s'est pas encore dépouillé de son costume ; mais personne ne s'offusque de sa présence ; on le reconnaît, mais on ne le voit pas.

En résumé, tout change de nature au théâtre pour l'Annamite. Une fois sur la scène, les choses, à ses yeux, ne sont plus,

elles représentent. 11 lui suffit qu'un escabeau soit élevé un peu au-dessus du sol, pour qu'il accepte de le prendre pour une montagne ; qu'un acteur quelconque, un seul, soit revêtu d'habits guerriers, pour qu'il lui fasse l'effet d'une armée entière.

C'est le symbole primant la réalité.

Considérée à ce point de vue, cette façon de comprendre le théâtre (si différente de la nôtre, dans laquelle la recherche de la vérité joue un si grand rôle) ne serait pas si dénuée de sens qu'elle le paraît au premier abord.

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