DU HAUT DE NOTRE-DAME DE LA GARDE
D'avides cœurs, rongés par les soucis du gain, Et de pauvres vaincus du travail et sans pain, Tous, malheureux mortels, qui vont changer de terre, Sans changer de tourments et changer de misère... N'importe, beau vaisseau, bonne chance et bon vent! Que Dieu te mène bien sur le flot décevant. Et que nulle tempête aux rages souveraines N'ajoute ses horreurs aux angoisses humaines !
Marseille, 1860.
A LA MÉMOIRE DE Mme DESBORDES-VAL MORE.
LE VOYAGEUR
Ami, connaissez-vous cette charmante enfant
Au teint pâle, et qui vient, prompte comme le vent,
De passer devant nous ?
LE CAMPAGNARD
Sûrement, c'est Rosane.
LE VOYAGEUR
Plus d'une fleur de pourpre et d'azur se pavane
Dans l'ovale léger de son panier de jonc ;
Elle revient des champs, elle a fait sa moisson.
LE CAMPAGNARD
Oui , dans nos blés elle a recueilli la parure Qui doit ceindre son front et rougir sa ceinture , Lorsqu'en brillant costume et chantante , demain , La jeunesse du bourg, comme un joyeux essaim De linottes , viendra la chercher pour la fête , Et lui dire : « Rosane , à danser es-tu prête ? »
LE VOYAGEUR
Et sans doute qu'avec la troupe aux doux concerts Elle ira, sous l'abri tremblant de vos pins verts. Allègrement guider la vive farandole, Gomme un cœur jeune épris de la note qui vole , Exempt de tout nuage, et qui n'a, jusqu'ici. Point encor rencontré l'épine du souci.
LE CAMPAGNARD
Heur et femmes, hélas! ne vont toujours ensemble;
Quand la bouche sourit, fort souvent le cœur tremble. Pauvre âme! elle est bien jeune, et déjà le destin A traversé son cœur des flèches du chagrin ; Elle aime , mais son but est à trop de distance ; Elle aime sans espoir, et pourtant elle danse...
LE VOYAGEUR
Se peut- il?
LE CAMPAGNARD
Oui, Rosane est en proie au tourment; Mais sa fière pensée a vu distinctement Que gémir change peu les angoisses humaines, Et que laisser percer le secret de nos peines, C'est au monde donner le plaisir infernal De s'amuser des pleurs que nous tire le mal. Puis elle ne vit pas toute seule sur terre; D'un père maladif, vieux troupier solitaire, Elle soutient les pas , elle anime les jours. Et, ne voulant pas rendre oncor plus noir le cours
D'un hiver douloureux et que chaque heure avance , Elle masque pour lui sa mortelle souffrance. Aussi , dans l'humble case où son pas retentit , Bonheur semble régner, rien ne chôme et pâtit Du terrible chagrin qui sourdement la mine ; Et souvent le marmot, qui lui fait douce miné En passant, reçoit d'elle un sourire touchant. Ou le refrain joyeux de quelque joli chant.
LE VOYAGEUR
Peut-être que le temps, ce guérisseur suprême, Sur le mal obstiné qu'avec un soin extrême Elle cache, épandra son baume bienfaiteur.
LE CAMPAGNARD
J'en ai grand espoir, mais peut-être que vainqueur Et des pavots du temps et de l'effort austère. Le mal tant comprimé l'enlèvera de terre. Alors, quelque matin, morte on la trouvera.
Sans que personne, hélas! sache pourquoi s'en va Cette belle jeunesse en promesses féconde ,• Hors l'Être pour qui rien n'est caché dans le monde, Et l'humble promeneur, qui, par hasard, un jour, Au murmure d'un nom devina son amour.
LE VOYAGEUR
0 courageuse enfant! ô fière Spartiate!
Je comprends de ton front la pâleur délicate : Continue à souffrir, meurs même, s'il le faut. Ta muette torture aura son prix plus haut!
Provence, 1860.