LA VACHE DE LUCRECE
Et là reste immobile, au sol le pied rivé, Tout entière au regret de son cher enlevé. Ni tendres saules verts, ni plantes rajeunies Par les pleurs du matin dans les grasses prairies, Ni fleuves aux grands bords teints de vives couleurs, Ne peuvent la charmer et chasser ses douleurs. Vainement devant elle, en de fraîches pâtures, D'autres jeunes taureaux aux folâtres allures Bondissent; leur aspect ne distrait point ses yeux. Nul ne donne le change à son cœur soucieux ; Car aucun d'eux n'est, là, celui qu'en sa tendresse Elle connaît si bien et va cherchant sans cesse.
Traduit du latin, 1862.
Au fond de la forêt, couché depuis une heure, Je trouve si charmant son calme harmonieux, Que du moindre habitant de la verte demeure, D'un frêle coudrier je suis presque envieux.
A travers les rameaux qui pleuvent sur ma tête , Les nuages, poussés doucement par les vents, Comme des vaisseaux d'or sur une mer de Crète , Balancent dans l'azur leurs escadrons mouvants.
De temps en temps, du fond d'une épaisse ramée S'échappe un cri léger auquel, dans le lointain.
Répond un autre cri, comme la voix aimée D'une mère tardive à l'appel enfantin.
Puis les deux faibles voix, qui de loin se répondent, S'approchent, et bientôt, plus rapides qu'un trait, Devant mes yeux charmés quatre ailes se confondent , Et s'engouffrent gaîment dans l'ombre d'un bosquet.
Puis un rais de soleil, qui court de branche en branche, Descend le long des fûts jusqu'aux brins d'herbe verts. Et là baigne de flamme et de lumière blanche L'humble et douce fourmi qui chemine à travers.
La paix est dans le ciel et la terre est en joie. Tout fleurit, tout embaume et s'enlace à loisir. Et, dans ce plein de vie oii nature se noie, Mes sens voudraient sans fin prolonger leur plaisir.
Cependant de l'éther les ondes chaleureuses M'apportent tout à coup un bruit de cors lointains; Bientôt aux roulements des trompes valeureuses
Se mêlent des abois terribles de mâtins.
J'entends aussi des cris de chasseurs en haleine , A leur tâche féroce excitant les limiers, Et, comme par-dessus le sol creux d'une plaine, Le sourd piétinement d'un troupeau de coursiers.
Et ce bruit, que le vent roule de roche en roche, S'évanouit, renaît, meurt et renaît encor; Puis, dans ses mouvements, soudain il se rapproche, Et semble jusqu'à moi diriger son essor.
Est-ce une illusion qui me charme l'oreille. Un jeu léger du vent dans la feuille arrêté, Un mirage trompeur de l'âme qui sommeille, Ou le produit vivant d'une réalité?
Une chasse en ces lieux ! Mais la forêt profonde Laisse vaguer en paix ses biches et ses daims; Loin d'elle en ce moment les puissants de ce monde Après d'autres plaisirs égarent leurs destins.
RUMEURS DRS BOTR. 327
Qui peut donc à cette Iieurc, ô masse de verdure, De tes sombres réduits réveiller les échos? Qui peut jeter le meurtre et son affreux murmure Dans ton noble silence et dans ton saint repos?
Un jour le Béarnais, perdu dans ces parages, Par un bruit tout pareil fut surpris comme nous; Un jour, il vit, dit-on, sortir des noirs feuillages Un homme qui cria : « Mortel , amendez-vous ! »
Puis tout s'évanouit, et la rumeur et l'homme. Quant au dernier, jamais on ne sut sa valeur; Mais le peuple en garda souvenir, et le nomme Encore de nos jours du nom de Grand Veneur.
Et par les bois, les monts, les rocs, les fondrières. Nuit et jour, il poursuit son bruit et son chemin, Le bûcheron, le soir, errant dans les bruyères. Se hâte en l'entendant, et porte au front sa main...
Ah! qu'il soit pour le peuple un giboyeur terrible,
Ce fantôme de l'air parcourant le hallier.
J'en sais un plus réel, quoique autant invisible,
Et dont le champ de course est l'univers entier;
Celui-là , c'est la Mort ! Ses dogues en furie , C'est le travail constant des venins corrupteurs, Et l'animal traqué, les formes de la vie Se dissolvant avec de plaintives douleurs.
Oui, partout où le pied de ce grand chasseur passe, Le mouvement fait place à l'absolu repos; Partout la fleur languit, partout la branche casse, Le moineau tombe et l'homme est couché sur le dos.
Et personne ne peut s'enorgueillir au monde D'avoir mis en défaut ses pas et son regard. Un jour ou l'autre, il faut qu'il nous trouve en sa ronde, Un jour ou l'autre, il faut qu'il nous lance son dard.
Il est venu sur vous, ô maîtres de la terre,
0 rois, qui faisiez tant de poussière en ces lieux,
Ne laissant reposer au fond de sa tanière
Pas plus le cerf craintif que l'homme ambitieux !
Il est venu sur vous, ô charmantes princesses, Douces biches des bois cherchant. le trait d'amour. Belles, qui tant aimiez promener vos tendresses Sous les dômes feuillus oii s'éteint l'œil du jour!
Il est venu sur vous, artistes de génie,
Dont les doigts ruisselants de tons brûlants et frais,
Versèrent à long flot la lumière et la vie
Sur les murs enchantés de tant de beaux palais!
Ni le rang élevé, ni l'âge, ni les charmes. Ni l'éclat du talent, ni les grâces du cœur. Rien n'a pu l'adoucir et détourner ses armes, Et tous avez roulé sous son bras destructeur.
Et moi, qui, le cœur plein de votre souvenance. Gémis en rappelant vos destins, comme vous N'aurai -je pas mon tour de malheureuse chance,
Et du noir poursuivant la rencontre et les coups?
Oui, je le sentirai traverser ma poitrine De son dard, et, muet, dans la poudre noyé., Je chargerai le sol du poids de ma ruine , Gomme ce roc moussu que je foule du pié.
Peut-être est -il bien près de découvrir ma trace, Le terrible veneur; peut-être que ce train Qui résonne dans l'air est le bruit de ma chasse. Le sombre hallali de mon pâle destin !
0 Mort, j'ai, quant à moi, peu souci de ta flèche, Car, ayant commencé, je sais qu'il faut finir; Je sais, tout fort qu'il est, que le chêne se sèche. Qu'il tombe et va, poussière, à la poudre s'unir.
Mais je te crains, ô Mort! pour les êtres que j'aime, Pour ceux dont le bonheur est la cause du mien, Et qui , faibles marcheurs , dans la tourmente extrême De ce monde, ont besoin de mon bras pour soutien.
RUMEURS DES HOIS. 331
Je te redoute , ô Mort , pour un reste de rêve Qui flotte tout confus au fond de mon cerveau , Et qui demande encor du temps et de la sève, Pour éclore et donner les nobles fleurs du beau...
Hélas! bonheur des miens, rêves de poésie, Buts tranquilles et purs de mon humble désir, Vous êtes, comme tout ce qui vient de la vie, Choses sans consistance et faites pour nous fuir!
Partez, envolez -vous et roulez à l'abîme, 0 beaux nuages d'or ! votre sort est d'aller Où vous emporte Dieu dans son vouloir sublime; Le mien est de vous perdre et de m'en désoler. . .
Mais les étranges bruits qui perçaient le feuillage, Et me mettaient le cœur en un pénible émoi , Dispersent dans les airs leur ténébreux mirage, Et sur l'aile des vents se perdent loin de moi.
Je ne les entends plus... Les fantômes de l'âme
Avec eux sont partis. A mon œil attristé La nature reprend son coloris de flamme, Le bois son calme pur et le ciel sa beauté.
Pénétrantes fraîcheurs des humides verdures, Exhalaisons du sol, baume divin des fleurs, Scintillements do l'air, ondoîments des ramures, Murmures incessants des insectes rôdeurs,
Effluves de la terre en son effervescence. Redoublez de parfums, de lumière et d'éclats, Étourdissez mon cœur du feu de chaque essence. Et versez-lui l'oubli des ombres du trépas!
Fontainebleau, juillet 1862.