‹ SilvesChapitre 13 sur 119 · DEVANT LES RUINES D'UNE EGLISE · texte numérisé non relu

DEVANT LES RUINES D'UNE EGLISE

Mais qu'importent Saturne et ses puissants coups d'aile? Pétrarque avec les sons de sa lyre immortelle A mis la chaste femme à l'abri du trépas,

Et ses pieux sonnets sont un tombeau splendide Où le Temps usera toujours sa faux rapide, Et que son large pied ne renversera pas.

Juin 1830. Publié en 1840.

Blanche étoile dos prés dont le front pur rayonne

A travers le gazon, Toi que je vis trop tard, petite fleur mignonne,

Enfant du val Suzon, Adieu, demeure en paix sur la pente fleurie

Où je viens de m'asseoir!

Adieu, mignonne, adieu, car tu seras flétrie

Peut-être avant ce soir!...

Ilélas! quoique à tes pieds les brins d'herbe, tes frères,

l'ointus comme dos dards.

Hérissent tout autour de tes fouilles légères

De verdoyants remparts.

0 frêle créature! il faut bien peu de chose

Pour te mettre à néant; Il te faut ce qu'il faut à la plus belle rose:

Un peu d'ombre et de vent.

Aussi pour toi je veux invoquer ta patronne,

Marguerite des cieux , Marguerite la sainte, et que l'on dit si bonne

Dans les livres pieux.

Vierge du paradis, ô sainte! daigne prendre

Soin de ta blanche fleur; Daigne veiller sur elle et toujours la défendre,

La garder de malheur!

Fais qu'en rasant les prés nulle folle hirondelle

Ne dirige son vol Près de sa couche verte, et du coupant de l'aile

La fauche sur le sol ; Qu'un lézard vagabond, une couleuvre enfuie,

Ne viennent la ployer; Ou que d'un noir nuage un troj) gros flot de pluie

Ne tombe la noyer!

Fais surtout (ju'en sa marche indolente et peu sure

A UNE PETITE FLEUU. "71

Un vacher au pied bot No lui creuse du bois de sa large chaussure

Un ignoble tombeau; Ni qu'un de ses grands bœufs qui dans l'herbe rumine

Et va toujours paissant, Ce soir, en regagnant avec lui la chaumine,

Ne la mange en passant !

Enfin, très-chère fleur, puisse, hélas! ta vie être

Tout un long jour de miel, Et puisses-tu mourir, comme Dieu t'a fait naître.

En regardant le ciel !

Bourgogne, juin 1830. Publié eu 1831.

REMERCIEMENT

Nombre de gens ont la richesse , ECUS, terres et diamants, Tous les biens que dans sa tendresse La Fortune, aveugle maîtresse , Prodigue à ses heureux amants.

Beaucoup encore ont par naissance Blasons d'or et cordons pourprés, Les insignes de la puissance , Tout ce qu'ici-bas l'homme encense En fait de hochets colorés;

REMERCIEMENT

Mais un nom d'obscure origine

Et tout vêtu de probité,

Sans luclio, blanc comme l'hermine,

Ah! c'est une lavein- divine.

Un don de suprême beauté.

Et c'est là le trésor durable Qu'avec le jour Dieu m'octroya, C'est là le bien inestimable Qu'après son trépas lamentable Mon père encor me laissera.

Je t'en rends grâces, ô mon père!

Merci do ton nom plein d'honneur !

Bien qu'il soit rude et populaire, 11 a déjà, pour moi, sur terre.

Fait resplendir plus d'une (leur

Porter le nom d'un honnête homme .

C'est, dès l'enfance, être béni.

Le nom de Thomm^ honnête est comme

74 REMERCIEMENT

Une faible et modeste somme Oui multiplie à l'infini.

C'est l'aile blanche dont vous pare Un père tendre et soucieux.

Et sur laquelle, jeune Icare.

Si de vous le talent s'empare, Vous pourrez atte ndre les cieux.

Ecrit eu 1831.

MOROSITE.

Il nrrivo souvent certains jours dans l'année, Où comme un vieux chef (riiomme on a l'àmo inclinée. Où la jambe trébuche, où l'on marche sans voir, Et lorsque l'on regarde on ne voit tout qu'en noir : Jours mauvais, car partout où votre pied se pose. Nature vous grimace une vilaine chose.

L'onde est forte et bourbeuse en passant sous le pont, Le ciel noirâtre ou gris vous pèse comme un plomb, L'arbre comme un corps nu dans ses branches frissonne. Le vent glace, et dans l'air la cloche qui résonne Semble un mourant (pii geint par l(^ mal harassé. Partout un corbillard (Mumène un trépassé.

76 MOROSITE.

Partout nombre de gueux qui demandent l'aumône, Partout des yeux éteints et des fronts pleins de jaune. Enfin, si, désertant le tumulte et le bruit, Tout au fond d'un faubourg, en un petit réduit. Par hasard vous allez . pour consoler votre âme, La suspendre un moment aux lèvres d'une femme, Le noir vous suit encore en cette volupté; Et là, bien qu'en ses bras l'amour vous ait jeté, Bien que sur deux beaux yeux votre lèvre se joue, A. travers le satin de la plus fraîche joue. Sous la plus fine peau, dans le plus doux transport. Vous sentez percer l'os d'une tète de mort.

Publié en 1831.

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